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JusticeÉpisode 2/2

Un policier français avoue avoir été payé par des narcotrafiquants

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-15
Illustration: Un policier français avoue avoir été payé par des narcotrafiquants
© YouTube

Il s'appelle Laurent. 55 ans. Policier depuis trente ans. Dans un enregistrement audio recueilli par Mediapart, il raconte avoir franchi la ligne rouge il y a une dizaine d'années. « Dans les termes légaux, c'est de la corruption. Moi je parle d'arrangement, de facilité. » La phrase est glaçante. Elle ouvre le premier épisode d'un podcast d'investigation du média en ligne, accessible gratuitement. La suite est payante.

Laurent décrit un système. Un système où un policier peut gagner jusqu'à 5 000 euros par mois — salaire compris — en fournissant des informations à des narcotrafiquants. Un système où la hiérarchie ferme les yeux. Où des élus locaux, selon lui, entretiennent des liens avec le milieu.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

700 euros sur le parking du commissariat

Le récit de Laurent commence dans le sud de la France. Après un début de carrière en région parisienne — il a notamment servi à la BAC, la brigade anticriminalité — il est muté. Il travaille alors dans le renseignement, spécialisé dans le trafic de stupéfiants. C'est là que tout bascule.

Un trafiquant sort de prison. Cinq ou six ans pour trafic de stupéfiants. Il est convoqué par la brigade des stupéfiants dans le cadre de son contrôle judiciaire. Il a peur. Il demande à Laurent de savoir pourquoi. « J'ai réfléchi quand même une nuit », raconte le policier. « C'était pas une question ordinaire. »

Laurent appelle des collègues. Il les connaît tous — mêmes stages, mêmes écoles de police. Il obtient l'information : la convocation est anodine, une simple vérification de domicile. Le trafiquant est rassuré. L'affaire semble close.

Mais un soir, Laurent sort du commissariat. Le trafiquant l'attend sur le parking. Il lui serre la main. Et dans la poignée de main, il glisse 700 euros. « J'ai refusé au départ », dit Laurent. « Il me l'a mis dans la poche de derrière. » Le policier se sent obligé d'accepter. « À partir de ce moment-là, le pacte de corruption est établi. »

Pourquoi a-t-il accepté ? « Quand vous avez un bonus de 700 euros le 22 du mois, que vous êtes payé que le 29 et que vous êtes déjà dans le rouge, ça peut que vous faire du bien. » Son salaire à l'époque : entre 1 800 et 1 900 euros par mois. C'était juste avant l'été. La famille partait en vacances. « On a pu profiter des vacances plus que si j'avais pas eu ce petit bonus. »

Des tarifs qui grimpent : de 500 à 10 000 euros

Le premier pas est franchi. Le bouche-à-oreille fait le reste. « Du côté des trafiquants, ça va se dire : il a assuré. » Les sollicitations se multiplient. Les sommes augmentent. Laurent fixe lui-même ses tarifs. « C'est pas un menu. On n'est pas au McDo. »

Pour un service simple — un renseignement sur une convocation, une vérification — le prix est de 500 euros minimum. Pour une « fiche de recherche », c'est 1 000 euros. Pour des interventions plus complexes — aller boire un café dans un service pour savoir si une enquête est en cours sur quelqu'un — les tarifs montent à 5 000, 6 000, voire 10 000 euros.

Une règle : jamais payé d'avance. « Moi, je veux être à personne. » Laurent refuse les enveloppes proposées avant le résultat. « Si vous lui donnez pas l'information dont il a besoin, le temps, il peut changer. » La menace est implicite. « Il va pas me tirer dessus, mais la relation elle va être différente. »

Les trafiquants apprécient cette prudence. « Ils se disent : lui, il va pas me faire marron. » Une référence aux policiers qui promettent des informations qu'ils ne peuvent pas obtenir — comme une commission rogatoire, une équipe de surveillance mise en place sous l'autorité d'un juge. « Des fois, les gens entendent des sommes de 2 000, 3 000 euros, alors que le policier ment, parce que c'est impossible pour un policier lambda d'avoir cette information. » Les représailles peuvent être violentes. « Les voyous lui mettent la pression : "Tes enfants à l'école, je sais où ils sont. Ta femme, elle travaille là." »

Un système d'élimination des concurrents

Le rôle de Laurent ne se limite pas à fournir des renseignements. Il aide aussi les trafiquants à éliminer leurs concurrents. Le mécanisme est simple : un trafiquant donne des informations sur un point de deal rival — cachette de drogue, planque d'argent, « nourrice » qui garde le produit. Laurent transmet ces informations à ses collègues des stupéfiants. La police fait une « belle affaire ». Le trafiquant se débarrasse d'un concurrent sans se salir les mains. Et Laurent touche sa commission.

« Ça fait l'affaire de tout le monde », résume-t-il. « Les collègues des stup' parce qu'ils font une belle affaire, lui parce qu'il se débarrasse d'un concurrent, et moi parce que je me légitimais auprès de ma hiérarchie par les informations que je pouvais ramener. »

Les tarifs pour ce genre de service ? « Tu prends 1 000, 1 500. » Mais le prix fluctue. Si le trafiquant fournit beaucoup d'informations, le prix baisse. Si Laurent doit faire tout le travail, le prix augmente.

Un salaire doublé par la corruption

Le calcul est simple. Laurent gagne environ 2 200 euros par mois comme salaire de policier. Grâce à ses activités parallèles, il peut ajouter jusqu'à 3 000 euros supplémentaires. « Si vous arrivez à faire deux affaires dans le mois, ça commence à faire de l'argent. » Soit un total de 5 000 euros par mois — plus du double de son salaire légal.

« La tentation est devenue plus grande avec les difficultés que je peux rencontrer depuis une dizaine d'années », explique-t-il. « Assumer un appartement, les enfants, la scolarité, les voitures, tout a augmenté. » Il compare son activité à celle de collègues qui font des travaux de carrelage, de la peinture, ou travaillent comme videurs en boîte de nuit. « Moi, j'ai choisi ce volet-là. C'est le côté de la débrouille. »

Des signalements ignorés par la hiérarchie

Laurent ne se contente pas de décrire sa propre corruption. Il pointe aussi celle des élus locaux. Selon lui, certains entretiennent des liens avec des trafiquants. « Des élus qui freinent avec les trafiquants, des fait électoralistes. » Les voyous des quartiers représentent une « manne de voix ». En échange, ils obtiennent des emplois fictifs à la mairie ou à la métropole. « Pour avoir un contrat de travail, pour sortir de prison, pour légitimer un certain train de vie. »

Laurent dit avoir signalé ces faits à sa hiérarchie. Par écrit. « Pour moi, c'est important pour l'intérêt général. » Mais les informations ne sont jamais remontées. « Ça va s'arrêter à un niveau d'un commissaire ou d'un chef de service qui va dire : ça, on ne fait pas remonter. »

Ce silence institutionnel a eu un effet pervers. « J'avais déjà franchi la ligne rouge depuis longtemps, mais le fait de voir qu'au-dessus de moi c'était pareil, ça a continué à me légitimer dans ce que je faisais. »

« J'ai été déçu par l'institution policière »

Aujourd'hui, Laurent est toujours en activité. Il continue sa carrière « jusqu'à la retraite, je l'espère ». Mais le ton est amer. « Finalement, j'ai été déçu par l'institution policière. »

Il décrit une corruption banalisée. « Dans la ville où j'ai grandi, c'est banalisé. Tout le monde le fait. » Il admet avoir transgressé des règles. « Certes, c'est vrai. Mais j'ai pas tué quelqu'un. J'ai pas franchi le rubicon de mon point de vue. » Puis il se reprend : « Après, il y en a d'autres qui vont me dire : c'est interdit. Je le conçois très bien. Mais pour moi, c'est devenu une routine, une banalité. C'est ça qui est malheureux. »

Le pire, dit-il, c'est cette inversion des valeurs. « Normalement, je devrais pas parler comme ça. Je suis conscient que c'est pas normal. » Mais la porosité entre la police et le milieu est, selon lui, permanente. « À tous les niveaux. » Alors, conclut-il : « Pourquoi pas moi ? »

Une enquête à suivre

Le témoignage de Laurent est le premier épisode d'un podcast de Mediapart. La suite est payante. Le média d'investigation n'a pas précisé si d'autres policiers ou élus seront mis en cause dans les prochains épisodes.

Contactée par Le Dossier, la direction de la Police nationale n'a pas répondu à nos sollicitations dans l'immédiat. L'institution n'a pas non plus commenté publiquement les révélations de Mediapart à ce stade.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Sources :

  • Mediapart — « Policier au service des narcotrafiquants », épisode 1 (podcast, 2026)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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