Poitiers : Retailleau accusé d’avoir exagéré le drame pour son discours sécuritaire
Une fusillade, deux récits
Le 31 octobre 2024, 22h45. Le quartier des Couronneries à Poitiers est calme. Des adolescents fêtent Halloween. Puis des coups de feu. Cinq jeunes sont touchés. Anice, 15 ans, est grièvement blessé à la tête. Il décédera quelques jours plus tard. Sur place, les secours arrivent. Les forces de l’ordre gèrent une foule de badauds. Le procureur de la République de Poitiers le décrira plus tard : « une soixantaine de personnes » — principalement des curieux. Trois grenades lacrymogènes sont utilisées pour disperser les plus véhéments. Aucune dégradation majeure.
Le lendemain matin, 1er novembre, Bruno Retailleau est invité sur BFM TV. Le ministre de l’Intérieur, en poste depuis six semaines, donne une version radicalement différente. Il parle d’une « rixe entre bandes rivales » impliquant « entre 4 et 600 personnes ». Il évoque des « armes de toutes sortes ». Et il lance une phrase qui fera le tour des médias : « on est à un point de bascule… soit une mobilisation générale, soit la mexicanisation du pays ». (selon le transcript de l’émission Complément d’Enquête)
La mécanique s’emballe. Les chaînes d’info en continu reprennent le chiffre. « 400 à 600 personnes impliquées », « affrontement de narcotrafiquants ». Certains politiques s’engouffrent dans la brèche. Le récit d’une « guerre ethnique » est même évoqué. L’information est reprise jusqu’en Argentine.
Mais à Poitiers, la réalité est tout autre.
Le procureur dément, la mère accuse
Le 2 novembre à 18h, le procureur de la République de Poitiers monte au créneau. Dans une déclaration officielle, il précise qu’« aucune dégradation n’a été commise » et qu’il n’y avait pas 400 à 600 personnes. « Les services de police présents sur la scène des coups de feu étaient au contact d’une soixantaine de personnes qui souhaitaient être informées des événements », détaille-t-il. Les forces de l’ordre ont utilisé trois grenades lacrymogènes — contre des badauds, pas contre des bandes rivales.
Le ministre persiste. Interrogé au Sénat quelques jours plus tard, Retailleau maintient sa version. Il s’appuie sur deux rapports des sapeurs-pompiers reçus « au petit matin » et « quelques heures après », qui indiquaient selon lui « que 400 à 500 personnes étaient descendues et qu’une partie s’était livrée à des affrontements ». Il refuse toute polémique : « Mon combat n’est pas un combat statistique, c’est un combat contre cette terrible pieuvre du narcotrafic. » (propos rapportés par le Sénat)
Pour la famille d’Anice, ces mots sont une blessure de plus. Naima Ali, la mère de l’adolescent, ne décolère pas. Interrogée par Complément d’Enquête, elle déclare : « Il y a une telle disproportion entre ce qui s’est passé et les propos utilisés par le ministre que c’est grotesque. » Elle ajoute : « Ils ont sali mon fils avec ses propos. Anice était un bon gars, pas un voyou ni un délinquant. » L’enquête a établi qu’Anice n’était pas impliqué dans le trafic de drogue. Le tireur présumé serait un dealer, mais les motivations restent floues.
Une instrumentalisation politique ?
Naima Ali ne cache pas sa colère. « Pourquoi dire ça ? Pour de la récupération de voix, tout simplement », répond-elle à la question d’un journaliste. Elle annonce une action en justice contre Bruno Retailleau pour « réhabiliter la mémoire de son fils ».
Le ministre, lui, n’est jamais revenu sur ses déclarations initiales. Il n’a pas non plus répondu aux sollicitations du média. Ni le parquet de Poitiers ni la préfecture n’ont souhaité commenter.
Cette affaire intervient dans un contexte politique tendu. Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur des gouvernements Barnier, Bayrou puis Lecornu I (21 septembre 2024 – 12 octobre 2025), est en pleine ascension. Il deviendra président des Républicains en mai 2025 avec 74,3 % des voix (source : Franceinfo). Son discours sécuritaire musclé lui vaut une forte audience médiatique. Mais les faits, ici, semblent contredire la communication.
Retenez ce détail : le soir de la fusillade, des enfants déguisés fêtaient Halloween. L’un d’eux est mort. Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Sources
- Complément d’Enquête (France 2) — « Bruno Retailleau, en croisade pour l’Élysée », diffusé le 11 juin 2026
- Déclarations de Bruno Retailleau sur BFM TV, 1er novembre 2024
- Conférence de presse du procureur de la République de Poitiers, 2 novembre 2024
- Audition de Bruno Retailleau au Sénat (date non précisée)
- Compte-rendu préfectoral cité par le ministre
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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