Pesticides : un médecin dénonce un scandale sanitaire en Charente

La plainte a été classée sans suite. Pourtant, le docteur Louis-Adrien de la Rue reste sous pression. Ce généraliste d’Angoulême consacre une partie de son temps à prévenir les maladies liées aux pesticides. Il a été poursuivi pour outrage par la députée RN Caroline Colombier — après avoir qualifié ses propos de « mensonge ». La Charente est l’un des départements les plus traités aux pesticides. Et les cancers explosent chez les moins de 40 ans. Les chiffres officiels le confirment.
Soigner avant que la maladie n'arrive
Louis-Adrien de la Rue est médecin généraliste depuis vingt ans. Il a grandi entre Versailles et les Deux-Sèvres, avec des grands-parents agriculteurs. « Mes grands-parents me parlaient du voisin qui tombait malade, du lien avec les produits chimiques », raconte-t-il. En 2012, il s’installe à Angoulême et rejoint l’alerte médicale sur les pesticides et les perturbateurs endocriniens.
Aujourd’hui, il parle de pesticides presque chaque semaine en consultation. « Les gens en parlent plus facilement qu’avant, dit-il. Avant, on était regardé de travers, comme un écolo. » Mais les maladies galopent. « Les maladies galopent chez en particulier chez les jeunes adultes, et ça vraiment on le voit en masse. »
Son cabinet est une maison de santé, les Trois-Fours. Il y pratique la prévention environnementale. Une infirmière spécialisée aide les patients à repérer les sources d’exposition : pesticides domestiques, poêles en téflon rayées, produits ménagers. « 80 % des Français utilisent des pesticides de domicile sans le savoir », explique-t-elle. Des conseils concrets : changer de poêle, arrêter les antimouches, éviter les prises antimoustiques.
Retenez ce détail : la prévention est au cœur de son métier. « Mon objectif c’est de prévenir les maladies, pas juste de constater qu’ils sont malades », insiste le docteur.
« La vallée du lymphome » : six cancers chez des jeunes en 2016
À 22 minutes d’Angoulême, un village s’appelle Birac. En 2016, six cancers ont été diagnostiqués chez des jeunes de moins de 30 ans. « La vallée du lymphome », dit le docteur de la Rue. Il montre les vignes qui entourent les habitations. « La mairie, l’école, et ça. C’est exposant pour les enfants. »
La Charente est le 8e département français pour l’achat de pesticides dangereux en 2023, selon les données Géophyo. Sur la carte des fréquences de traitements, une grande partie du territoire est en rouge. Les vignes — fierté du département, filière du Cognac exporté aux États-Unis et en Chine — sont partout. À quelques mètres des maisons.
« Prudence, penser à nos enfants », lit-on sur un panneau. Le docteur soupire. « Le panneau est presque drôle. »
L’étude Géocapagri apporte un chiffre : dans un rayon d’un kilomètre autour de votre domicile, si la densité de vignes augmente de 10 %, le risque de leucémie infantile et de neuroblastome augmente de 10 %. « C’est la science », dit-il.
Marie, 38 ans, tumeur au cerveau : « Je sais qu’on va droit dans le mur »
Marie est l’une des patientes du docteur. Elle a 38 ans, deux ans de maladie. Une tumeur cérébrale incurable. « C’est une tumeur qui diffuse des cellules cancéreuses dans tout le cerveau, explique-t-elle. Jamais je ne pourrai être soignée définitivement. »
Le 27 juillet 2024, elle fait une crise d’épilepsie dans son bureau. Scanner, IRM. « La dame qui venait me chercher avait les larmes aux yeux. J’ai compris tout de suite. » Elle habite dans un petit village entouré de vignes depuis 1993. « On était seul, entouré de vigne. Quand on mettait des pesticides, ça y allait partout autour de la maison. »
Elle le dit : « Ça reste un suspect. Jamais on pourra me dire : vous êtes malade parce que vous avez vécu là. » Mais elle ressent l’injustice. « J’ai une famille, un enfant. Il connaîtra sa mère toujours malade. »
Des chiffres donnent du poids à son histoire. En 2025, Santé publique France a publié une étude : entre 2000 et 2020, le nombre de nouveaux cas de cancer chez les 15-39 ans a augmenté de près de 20 %. Lymphomes, glioblastomes, cancers du côlon, du rein, du sang.
La loi Duplomb : un « déni de science » selon le médecin
La loi d’urgence agricole, dite loi Duplomb 2, prévoit de réintroduire des pesticides interdits en Europe, comme l’acétamipride. Le docteur de la Rue ne mâche pas ses mots : « Ce que fait Laurent Duplomb, c’est une honte absolue. C’est d’abord un déni de science. On a l’impression d’être au Moyen-Âge. »
Il accuse le ministre d’être le porte-voix de la FNSEA et des syndicats agro-industriels. « Vouloir réintroduire à tout prix des pesticides qu’on a réussi à interdire sur la base de la science, c’est terrible. On perd un temps absolu. Nos corps sont rincés de produits chimiques. On a des effets cocktail. »
Pour lui, le seul chemin est la transition agroécologique. « Mais ça prend énormément de temps. Lui, il propose de revenir en arrière. C’est complètement fou. » Il voit derrière la protection des « grands intérêts privés ».
Le médecin multiplie les actions. En novembre 2025, il participe au blocage de l’usine BASF près de Rouen, avec les Soulèvements de la Terre. Il intervient à l’école d’infirmières de la Croix-Rouge en Charente, parce que « la santé environnementale n’est pas dans la formation ».
La plainte pour outrage : une tentative de « procédure bâillon » ?
En juillet 2025, Caroline Colombier, députée RN, porte plainte contre Louis-Adrien de la Rue pour outrage. Il a posté sur Facebook une critique de ses propos sur l’acétamipride. « Nous savons déjà qu’elle grenouille dans des sphères racistes, homophobes et antisémites », écrit-il. « Heureusement que le ridicule ne tue pas, vous seriez morte deux fois dans la même interview. »
La députée lui demande de retirer le message. Il refuse. « J’ai vu une tentative de procédure bâillon », dit-il. Il publie une capture d’écran. La plainte est maintenue.
Son avocat explique : « En matière écologique, tout le monde est un lanceur d’alerte. Et en matière militante, la liberté d’expression est plus permissive, surtout face à un élu. » Il parle d’intimidation.
Peu après le tournage, la plainte est classée sans suite. « Si c’était à refaire, 10 fois pour moi », assure le docteur. « Je suis médecin, je fais de la santé publique. Je m’exprime avec des arguments scientifiques. Dire que l’acétamipride n’est pas cancérigène, c’est un mensonge. »
Caroline Colombier n’a pas répondu aux sollicitations de Reporter.
« Militant de la santé publique » — un mot pas si gros
Louis-Adrien de la Rue assume le mot « militant ». « Ce n’est pas un gros mot pour moi, c’est un joli mot. On est militant de la santé publique. » Il dit canaliser sa colère par l’action. « Tant que je suis dans l’action, je peux transmettre quelque chose. »
Il raconte ses grands-parents décédés. « Je le dois presque à mon éducation. C’est dans mes trips. » Il est optimiste, malgré la fatigue.
La vallée du lymphome, elle, reste silencieuse. Les pouvoirs publics n’ont pas bougé après les six cancers de 2016. Le docteur continue d’alerter. La science est là. Les chiffres aussi. Les patients, comme Marie, n’ont pas le temps d’attendre.
À suivre.
Sources
- Reporter : reportage vidéo « Pesticides : un médecin dénonce un scandale sanitaire en Charente » (juillet 2026)
- Santé publique France : étude 2025 sur l’évolution des cancers chez les 15-39 ans (2000-2020)
- Géocapagri : étude sur le lien entre densité de vignes et leucémies infantiles
- Géophyo : données d’achat de pesticides 2023
- Charente Libre : article ayant déclenché la plainte pour outrage
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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