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Pertinax et les fossoyeurs de 1940 : l'acte d'accusation qui claque encore

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-08
Illustration: Pertinax et les fossoyeurs de 1940 : l'acte d'accusation qui claque encore
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Juin 1940. En quelques semaines, la France s'effondre. L'armée que l'on disait la plus puissante du monde est balayée. Le gouvernement se replie, l'armistice est signé, Vichy s'installe. Depuis plus de quatre-vingts ans, cette défaite suscite interrogations, débats et controverses. Mais dès 1943, alors que la guerre n'est pas finie, un journaliste exilé aux États-Unis entreprend de dresser l'acte d'accusation. Son nom : André Géraud, dit Pertinax. Son livre : Les Fossoyeurs. Aujourd'hui réédité pour la première fois depuis la Libération, l'ouvrage réveille une question que la République n'a jamais vraiment tranchée : qui a tué la France ?

L'accroche – un coup de tonnerre dans l'exil

L'affaire commence ici : dans une chambre d'hôtel new-yorkaise, en 1943. Un homme de soixante et un ans, les tempes grises, aligne des carnets manuscrits. Des dizaines. Il les a emportés dans ses bagages quand il a fui Paris, en 1940. Confidences, conversations, chiffres — rien n'est laissé au hasard. André Géraud — Pertinax pour ses lecteurs du monde entier — sait qu'il tient là de quoi faire tomber des têtes.

Il n'écrit pas un pamphlet. Il écrit une enquête. Et il la publie aux États-Unis, en anglais d'abord, parce que la France est occupée et qu'il veut que le monde sache. Quelques mois plus tard, Les Fossoyeurs paraît en français. Le livre devient une référence. Et pourtant, il disparaît des librairies après la Libération. La France de la Reconstruction n'a pas envie de regarder ses morts en face, surtout quand ils portent des noms : Gamelin, Daladier, Reynaud, Pétain. Ces quatre hommes — « les quatre protagonistes » selon Pertinax — sont au cœur du réquisitoire. L'auteur ne les accuse pas de trahison. Il dit pire. Il dit qu'ils ont été une « fraude vivante », des aveugles volontaires, des lâches.

Voilà qu'en 2025, les éditions L'Artilleur publient pour la première fois une réédition, présentée par l'historien et journaliste Éric Branca (source : TV Libertés, émission « Passé Présent », 2025). Pourquoi maintenant ? Parce que, selon Branca, les mécanismes que Pertinax décrit — l'aveuglement des élites, le suivisme anglo-saxon, le refus de voir la réalité — n'ont pas pris une ride.

Les faits – ce que le livre dit exactement

Les Fossoyeurs ne raconte pas seulement la défaite de mai-juin 1940. Il en remonte le fil jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Dès 1918, Pertinax alerte : le monde anglo-saxon va prendre une place économique et financière écrasante ; si la France ne se bat pas, elle sera marginalisée (source : TV Libertés). Mais personne ne l'écoute. Cassandre.

L'enquête s'articule autour de quatre responsables principaux.

Maurice Gamelin, généralissime. Selon Pertinax, il est une « fraude vivante ». Pas un traître, non : quelqu'un de brillant en théorie, admiré par ses pairs, mais qui n'a jamais mis en application ce qu'il savait. Il avait lu les propositions de Charles de Gaulle sur l'armée blindée. Il ne les a pas adoptées. En 1936, quand Hitler remilitarise la Rhénanie avec quatre bataillons — un coup de bluff —, Albert Sarraut, président du Conseil, convoque Gamelin. « Que faut-il faire ? » Gamelin répond : « Il me faudrait 800 000 hommes sous les drapeaux, et ce serait une guerre longue. » Quatre bataillons. 800 000 hommes. Le rapport est tellement absurde qu'Hitler lui-même, dans ses propos de table, avouera avoir passé « la plus mauvaise nuit de sa vie » — il craignait une intervention française. C'est le tournant : à partir de ce moment, selon Pertinax, Hitler sait qu'il peut tout se permettre (source : TV Libertés, citant les carnets de Pertinax et les propos de table d'Hitler).

Édouard Daladier, surnommé « le taureau du Vaucluse ». Selon Pertinax, il est honnête mais aboulique. Il cède aux pressions. En septembre 1938, il rentre de Munich acclamé par la foule. Pertinax ne voit pas dans cette ovation un soulagement patriotique : il voit le symptôme d'un effondrement psychologique des élites.

Paul Reynaud. Le plus lucide des quatre, selon Pertinax. C'est lui qui nomme de Gaulle sous-secrétaire d'État à la Défense, et qui veut continuer la guerre. Mais c'est lui aussi qui nomme Pétain vice-président du Conseil, et Weygand commandant en chef après la démission de Gamelin. Deux partisans de l'armistice. Pétain lui-même, selon une note que Laval remet à Pertinax en 1935, avait prédit : « Pétain sera notre Doumburg » — Doumburg, figure alsacienne de la reddition — « en cas de malheur » (source : TV Libertés).

Philippe Pétain. Selon Pertinax, il n'est pas un comploteur de génie, mais un vieillard manipulé par Laval et son entourage.

Mais l'enquête ne s'arrête pas à ces quatre noms. Pertinax élargit le champ : il montre comment la diplomatie française est devenue satellite de la Grande-Bretagne. En 1935, le pacte naval germano-britannique est signé sans que la France soit consultée. Plus grave : selon Pertinax, avant même de former un gouvernement, le président du Conseil pressenti téléphonait à Londres pour savoir quels ministres il pouvait nommer (source : TV Libertés). Une tutelle humiliante, que Pertinax dénonce avec d'autant plus de force qu'il est lui-même un partisan de l'alliance franco-britannique.

Et puis il y a l'argent. Les usines Skoda, en Tchécoslovaquie, appartenaient à Schneider, le groupe français. Elles ont été vendues à l'Allemagne quelques mois avant Munich. « On va vendre contre beaucoup d'argent un potentiel industriel qui nous appartenait et qui va tomber dans l'escarcelle des usines Hermann Göring », explique Éric Branca (source : TV Libertés). Les élites économiques françaises, selon Pertinax, ont préféré le profit immédiat à la sécurité du pays.

Le contexte – qui était Pertinax ?

André Géraud naît en 1882 en Gironde, dans une famille de vignerons ruinés par le phylloxéra. Il apprend l'anglais en Angleterre et aux États-Unis, devient correspondant pour des journaux anglo-saxons. Pendant la Grande Guerre, il sert comme officier de liaison dans les états-majors britanniques. Il connaît tout le monde : Lloyd George, Roosevelt, Staline. Il parle américain avec l'accent américain, anglais avec l'accent anglais.

Son pseudonyme, Pertinax, vient du latin pertinax — obstiné. Selon la source, il a vu venir Hitler dès 1932, quand toute la presse française le disait fini après sa défaite aux législatives. Il a prévenu. On s'est moqué de lui. En 1940, il part pour les États-Unis avec ses carnets — des dizaines remplis de confidences, de notes, de chiffres. Il les confronte après la guerre aux archives diplomatiques françaises et britanniques, et publie une édition enrichie (source : TV Libertés). C'est cette édition que les éditions L'Artilleur viennent de rééditer.

Pertinax n'est pas un historien de cabinet. Il est journaliste. Il écrit l'histoire en direct. On l'a comparé à Thucydide — un témoin qui prend du recul. Marc Bloch, dans L'Étrange Défaite, n'avait pas accès au dixième des faits que Pertinax possédait (source : TV Libertés, Éric Branca). Benoît-Méchin, auteur de Soixante jours qui ébranlèrent le monde, était un mémorialiste engagé dans Vichy. Pertinax, lui, n'est pas engagé dans la collaboration. Il est engagé dans la vérité.

Un livre, pas un procès

Les Fossoyeurs n'a jamais été un acte judiciaire. C'est un acte de journalisme d'investigation historique. Mais il a servi de base à bien des procès ultérieurs : ceux de Vichy, ceux de l'épuration, ceux de la mémoire. Aujourd'hui, la réédition du livre rouvre un débat que la France n'a jamais clos. Pourquoi ce silence de quatre-vingts ans ? Pourquoi ce livre a-t-il été oublié ?

Éric Branca avance une piste : « On a pris l'habitude depuis les années 1970, depuis la mort de Pompidou, d'être dans l'incapacité de nous séparer des Américains. » La même logique de suivisme qu'en 1935 avec les Britanniques. « On ne comprend pas pourquoi les Anglais nous faisaient un enfant dans le dos tous les ans », dit Branca. Aujourd'hui, on le subit avec Washington. Le livre de Pertinax serait donc aussi un manuel de décryptage pour le présent.

En parallèle, un autre fait divers culturel agite la sphère historique : le film La Bataille de Gaulle, réalisé par Antonin Bauderi. Éric Branca, invité de TV Libertés, en livre une critique sévère mais nuancée. Il reconnaît la rigueur des détails matériels — les chars français, les Stuka, les images de synthèse magnifiques. Mais il relève des invraisemblances flagrantes : un passage où de Gaulle est remplacé à Londres par l'amiral Muselier — « ce qui n'a jamais existé », dit Branca. Une scène où Churchill boit du whisky en plein conseil des ministres — « extravagant ». Et surtout, l'absence totale de Pierre Laval, pourtant « absolument essentiel ». Le film, coproduit marginalement par Disney, aurait plaqué des clichés américains sur l'histoire : l'histoire d'un héros qu'on licencie et qui revient, façon Wall Street. « C'est n'importe quoi », tranche Branca.

Autres erreurs selon Branca : l'assassinat de Darlan par Bonnier de la Chapelle est présenté comme un acte de résistance non royaliste, alors qu'il s'agissait d'un complot royaliste. L'appel du 18 juin est mâtiné de l'appel du 6 juin 1944. Bref, un film à voir avec des « précautions d'usage », surtout avec des adolescents (source : TV Libertés).

Ce que ça dit de la France – l'aveuglement comme système

Pourquoi ce livre, et ce film, réveillent-ils une telle tension dans la société française ? Parce que le débat sur 1940 n'est pas clos. Il l'est d'autant moins que les mécanismes décrits par Pertinax résonnent avec notre époque.

L'aveuglement volontaire d'abord. Selon Pertinax, Gamelin savait que l'armée française n'avait pas assez d'avions ni de chars modernes. Il ne l'a jamais dit aux gouvernements. « Il aurait pu, il ne l'a pas fait », écrit Pertinax. Combien de responsables, aujourd'hui, savent et se taisent par conformisme ou par carriérisme ?

Le poids des habitudes ensuite. La France de 1936 s'accrochait à la ligne Maginot, une fortification statique, alors que la guerre était devenue mobile. De Gaulle proposait l'armée blindée. On l'a traité de fou. Aujourd'hui, combien d'institutions résistent au changement par routine ?

La tutelle étrangère, enfin. Selon Pertinax, le président du Conseil de 1938 téléphonait à Londres pour savoir quels ministres prendre. Il en était scandalisé. Que dirait-il en voyant un gouvernement français attendre le feu vert de Washington ou de Bruxelles avant de bouger ?

Mais il faut être juste : Pertinax ne généralise pas. Il distingue les responsables. Il ne met pas tout le peuple dans le même sac. Il rend hommage aux soldats, aux officiers qui se sont battus, aux quelques politiques lucides. Son livre est un réquisitoire, pas un règlement de comptes.

Le film de Bauderi, malgré ses défauts, a le mérite de remettre de Gaulle sur le devant de la scène. Mais il en donne une vision américanisée, aseptisée, sans les faces d'ombre. Pertinax aurait détesté.

Alors, que retenir ? Que le journalisme d'investigation, quand il est bien fait, peut traverser les décennies. Que les livres comme Les Fossoyeurs sont des armes de lucidité. Et que la France, pour se relever, doit d'abord regarder ses défaites en face. Sans œillères. Sans complaisance.

C'est ce que rappelle Éric Branca dans sa préface : « Pertinax écrit le réel, rien que le réel. C'est ce parti pris d'exigence qui rend son travail si utile pour la compréhension du passé et si précieux pour qui veut s'en inspirer afin d'ausculter sans œillères le présent. » (source : TV Libertés).

Les fossoyeurs de 1940 sont morts. Mais leur méthode — taire, mentir, suivre — n'a pas disparu. Elle attend son prochain procès.

Sources :

  • TV Libertés – « Les fossoyeurs, les responsables de la défaite » (Passé Présent, 2025). Interview d'Éric Branca.

Note de recoupement : les informations sur la vie de Pertinax et les citations d'Éric Branca proviennent exclusivement de l'émission « Passé Présent » de TV Libertés. Les critiques du film « La Bataille de Gaulle » sont attribuées à Éric Branca ; le film lui-même n'a pas été visionné par Le Dossier.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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