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Pernod Ricard : alcoolisme des commerciaux, contournement de la loi Évin et lobbying au Parlement

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-31
Illustration: Pernod Ricard : alcoolisme des commerciaux, contournement de la loi Évin et lobbying au Parlement
© YouTube

Un litre de Ricard dans une journée de travail. Trente verres lors d'une seule féria. Ce n'est pas le récit d'un alcoolique anonyme — c'est la routine des commerciaux de la plus célèbre marque d'apéritif française. Cash Investigation a recueilli leurs témoignages. L'enquête, diffusée sur France 2, dévoile les méthodes du numéro 2 mondial des vins et spiritueux : pression sur les salariés, contournement systématique de la loi Évin via des influenceurs et des artistes, conflits d'intérêts avec des scientifiques qui minimisent les risques de l'alcool. Un système bien huilé, documenté par des documents internes, des enregistrements et des vidéos — que Le Dossier a analysés en croisant les sources.

L'usine à boire

Julien a passé 18 ans chez Ricard. Dix-huit ans à serrer des mains, offrir des tournées, fidéliser les clients. « Fais-toi un ami par jour », répétait Paul Ricard. Julien l'a pris au mot. Jusqu'à y laisser sa santé.

« Entre 11h30 et 13h, on faisait au moins deux clients et on buvait peut-être 3 ou 4 Ricards par client », raconte-t-il à Cash Investigation. Une journée classique ? Entre 5 et 10 verres. Les férias ? « On devait boire peut-être pas loin d'un litre de Ricard dans la journée. »

Cash Investigation est allé vérifier. Printemps 2019, dans le Sud-Ouest. La journaliste Véronique Blanc et son équipe se fondent dans la foule, marinière sur le dos, caméra discrète. Ils repèrent un commercial de Ricard, bouteille à la main dès 10h30. « Tu penses que tu es à combien de verres là à peu près ? » demande la journaliste. Réponse : « 30. » Le corps est habitué, explique-t-il.

Un document interne confirme l'existence d'un « budget alcoolémie » : des lignes budgétaires pour payer taxis et hôtels aux commerciaux trop ivres pour rentrer. Selon Julien, corroboré par d'anciens salariés anonymes, cette pratique était institutionnalisée.

La suite est édifiante. Plusieurs employés décrivent des dépressions, des burn-out, des problèmes d'alcoolisme directement liés à leur travail. Julien, lui, a été licencié pour inaptitude. Son expertise médicale le reconnaît comme travailleur handicapé pour maladie professionnelle liée à l'alcool. Il a attaqué Ricard aux Prud'hommes.

Contacté par Cash Investigation, le groupe a refusé de montrer ses formations à la consommation responsable. Marie Bénèche, la directrice marketing responsable, interrogée dans les locaux du groupe, n'a pas su dire si de telles formations existaient. « On a lancé une formation en ligne sur la consommation responsable », a-t-elle répondu, évasive.

La loi Évin, un obstacle à contourner

Depuis 1991, la loi Évin encadre strictement la publicité pour l'alcool. Interdiction d'utiliser des personnages, de la musique, un contexte festif. Seules les caractéristiques du produit sont autorisées : degré, origine, couleur, goût. Pas de glamour. Pas de séduction. Pas de musique.

Sauf que les marques de Pernod Ricard — Chivas, Malibu, Ricard lui-même — inondent les réseaux sociaux de contenus festifs. Cash Investigation a infiltré le service marketing digital du groupe à Marseille. Une journaliste, Lauren, y a été embauchée. Ce qu'elle a découvert dépasse les soupçons.

Premier volet : les concerts de rap pour Chivas. En 2018-2019, le groupe organise 14 concerts avec des artistes comme Oxmo Puccino, Jazzy Bazz ou S.Pri Noir. Problème : la loi Évin interdit d'annoncer une programmation musicale pour promouvoir un alcool. Alors Ricard contourne. Une responsable du marketing l'explique à Lauren, caméra cachée : « On peut pas annoncer la programmation musicale puisque c'est pas un thème Evin. Mais on a appelé tous mes contacts chez Combin Ibis en leur disant : "Tel soir, il y a S.Pri Noir, le lendemain Jazzy Bazz, et puis Oxmo." » Résultat : Combin Ibis publie un article qui annonce toute la programmation. Le message passe. « Je pense que si la HATVP tombe dessus, je vais en prison mais il n'y a pas de trace », ajoute la responsable.

Deuxième volet : les influenceuses. En 2017, Ricard envoie deux jeunes femmes, Checkup et Emy, au Vietnam pour promouvoir Malibu. Consigne claire : ne pas mentionner le sponsoring, ne pas dire qu'elles sont invitées. Mais placer le produit dans chaque vidéo. « C'était contractuel à l'oral », avoue un employé du service digital à Lauren. Les vidéos montrent les influenceuses buvant des cocktails Malibu sur la plage, dansant, riant. Aucune mention sanitaire. Aucun avertissement.

Les chiffres internes donnent le vertige : Checkup, suivie par 900 000 abonnés à l'époque, touche potentiellement 2,3 millions de personnes. Dont 578 690 mineurs — 21 % de 13-17 ans chez Checkup, 28 % chez Emy. Une publicité illégale, massive, et parfaitement ciblée.

L'ANPA, l'association nationale de prévention en alcoologie, a gagné plus de 80 procès sur 100 contre des alcooliers, dont deux contre Ricard. Mais elle peine à prouver les infractions sans preuves écrites. « On essaie de démontrer quand on est devant un juge qu'il y a quelqu'un derrière qui produit quelque chose, mais on n'a pas la preuve », explique un juriste de l'association à Cash Investigation. La stratégie des alcooliers est claire : ne laisser aucune trace.

Le lobbying parlementaire

L'enquête ne s'arrête pas aux méthodes commerciales. Cash Investigation a remonté la piste du lobbying politique. Et les révélations sont tout aussi accablantes.

En 2018, une proposition de taxe sur les vins aromatisés — les « vinopops », ces boissons sucrées qui ciblent les jeunes — est déposée au Sénat. Elle est adoptée. Mais à l'Assemblée nationale, 16 amendements de suppression sont déposés, portés par 109 députés. Résultat : la taxe est vidée de sa substance, passant à +45 % au lieu des +200 % prévus.

Qui sont ces députés ? Beaucoup appartiennent au groupe d'études « vigne, vin et œnologie » de l'Assemblée nationale. Un groupe de 80 parlementaires qui, selon Cash Investigation, organise des dégustations de vin dans les salons de l'Assemblée. La journaliste a filmé l'une d'elles en caméra cachée : des bouteilles alignées, des verres qui circulent, des élus qui trinquent.

Le président de ce groupe d'études, le député Jacques Cattin, est également vigneron et co-gérant de CWL, une société viticole réalisant 12 millions d'euros de chiffre d'affaires, selon sa déclaration d'intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Il s'est opposé à la taxe sur les vins. « C'est un conflit d'intérêts évident », commente Pierre-Alexandre Collin, économiste et avocat interrogé par Cash Investigation.

Le vin bénéficie d'une taxation très faible en France : 0,83 % du prix final, contre 50 % pour les spiritueux et 9 % pour la bière. Pourtant, c'est l'alcool le plus consommé dans le pays. L'OMS recommande d'augmenter les taxes pour réduire la consommation. Mais les politiques résistent, arguant de la protection de la filière viticole.

L'alcool coûte 3 milliards d'euros par an aux finances publiques françaises, selon une étude de 2016 citée par Cash Investigation : coûts de santé, perte de productivité, accidents. Un chiffre qui contraste avec les 8,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires de Pernod Ricard.

La science au service de l'industrie

Dernier volet de l'enquête, peut-être le plus troublant : la manipulation scientifique. Depuis des décennies, l'industrie de l'alcool finance des études qui démontrent les bienfaits d'une consommation modérée. La fameuse « courbe en J » : les abstinents mourraient plus vite que les buveurs modérés, seuls les gros buveurs verraient leur risque augmenter.

Sauf que cette courbe est un artefact statistique. Tim Stockwell, psychologue et épidémiologiste, l'explique à Cash Investigation : « Dans le groupe des abstinents, on retrouve beaucoup de personnes en mauvaise santé car ce sont d'anciens buveurs. Ce n'est pas une comparaison juste. » Quand on corrige ce biais, la courbe disparaît. « Même les buveurs modérés ont un risque de mourir plus élevé que les abstinents sains », conclut Stockwell.

Pourtant, des scientifiques continuent de propager le message inverse. Cash Investigation a retracé leurs financements. Le résultat est une carte stupéfiante de conflits d'intérêts.

Curtis Ellison, cardiologue et épidémiologiste américain, est l'un des principaux promoteurs de la courbe en J. Il a créé l'ISPAR, un forum de 50 scientifiques pro-alcool. Sur ces 50, au moins 22 ont reçu des financements directs ou indirects de l'industrie, selon Cash Investigation. Ellison lui-même a reçu des fonds de la Fondation new-yorkaise du vin et de la vigne — elle-même financée par Diageo (numéro 1 mondial) et Brown Forman — jusqu'en 2018. Deux dons de 25 000 dollars chacun en 2016-2017 et 2017-2018.

Interrogé par Cash Investigation, Ellison semble pris de court. « Je n'ai pas réalisé qu'ils avaient continué aussi tard », répond-il. La journaliste lui montre la carte des connexions financières. « Vous ne pensez pas que vous seriez plus crédible si vous n'aviez reçu aucun financement ? » « Oui, vous avez raison », admet-il.

La BMRF, une fondation financée par 40 brasseurs, a versé plus de 700 000 dollars à des scientifiques pour des études sur les bienfaits de l'alcool. Le Discus, lobby américain des spiritueux, a financé Ellison pendant 50 ans.

En France, ces études controversées trouvent un écho chez certains médecins. À la Cité du vin de Bordeaux, des vidéos présentent le vin comme « presque un médicament ». Le docteur Jean Saric, chirurgien spécialiste de la greffe du foie et vigneron, y déclare : « Le vin apporte des antioxydants, une protection cardio-vasculaire. » Interrogé par Cash Investigation, il refuse l'interview et s'énerve : « Je ne veux pas que vous m'utilisiez à Cash Investigation. »

Ce que ça dit de la France

Cette enquête révèle quelque chose de plus profond qu'un simple scandale d'entreprise. Elle met en lumière la façon dont une industrie puissante — Pernod Ricard est une fierté nationale, une marque patrimoniale — peut verrouiller tous les leviers : ses salariés, la loi, les parlementaires, la science.

Le problème n'est pas l'alcool en soi. C'est le système qui pousse à en consommer toujours plus, en toute impunité. Un système où des commerciaux sacrifient leur santé pour fidéliser des clients. Où la loi est contournée par des contrats oraux et des agences de production qui maquillent les factures. Où des députés-vignerons votent contre des taxes sur leur propre production. Où des scientifiques financés par l'industrie continuent de propager des mensonges méthodologiques.

La France compte 11,4 litres d'alcool pur consommés par an et par habitant de plus de 15 ans — l'un des taux les plus élevés d'Europe. L'alcool est responsable de 49 000 décès par an, selon Santé publique France. C'est la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac.

Pendant ce temps, Pernod Ricard communique sur la « consommation responsable ». Le groupe a lancé une formation en ligne en avril 2020. Mais quand Cash Investigation demande à voir les modules avec des addictologues, la directrice marketing responsable élude. « On a des partenariats avec des experts », dit-elle, sans pouvoir les nommer.

Le groupe a reconnu des « ratés » dans ses procédures après l'enquête interne, mais a nié toute intention de contourner la loi, imputant les faits à des « comportements individuels de tiers ». Une réponse classique, qui ne trompe personne.

ET MAINTENANT ?

L'enquête de Cash Investigation a été diffusée en juin 2020. Depuis, qu'a-t-il changé ? Peu de choses, semble-t-il. Pernod Ricard a annoncé une restructuration en juin 2025, avec des suppressions de postes, face à la crise des ventes d'alcool. Le groupe continue de sponsoriser des événements culturels. La loi Évin reste contournée. Les députés du groupe vigne, vin et œnologie continuent de siéger.

La question est ailleurs. Combien de temps la société française acceptera-t-elle qu'une industrie mette en danger la santé de ses salariés, contourne la loi, achète des scientifiques et verrouille le Parlement ? La réponse dépend de nous, citoyens, consommateurs, électeurs. Car le système ne changera pas tout seul. Il a trop d'intérêts à perdre.

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📰Source :youtube.com

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