Pédocriminalité : le scandale des agresseurs que la France abandonne

Le mythe du monstre inconnu — comment la France s’est aveuglée
Dans les années 1990-2000, on a construit une figure : l’homme à l’imperméable, le bonbon à la main, l’inconnu qui guette la sortie de l’école. Cette image a nourri les journaux télévisés, les films, les peurs parentales. Problème : c’est une fiction. Une fiction qui a coûté des milliers de vies brisées.
« L’agresseur sexuel d’enfant, c’est pas l’inconnu dans la rue, c’est rarissime, explique un psychiatre clinicien spécialiste des auteurs de violences sexuelles, suivi depuis vingt ans. C’est le père, le beau-père, l’instituteur, le prof de sport, le prêtre. Des figures normalement rattachées dans notre esprit à la protection, la bienveillance. Cette collision-là est terrible. »
Pourquoi ce mythe ? Parce que la vérité est trop insupportable. L’agresseur dort dans la chambre d’à côté, partage les repas de famille, est invité aux anniversaires. Trop insupportable surtout pour les institutions — Église, Éducation nationale, clubs sportifs — qui ont préféré taire, déplacer, étouffer.
Les conséquences ? Directes. Pendant des décennies, les campagnes de prévention ont ciblé le « danger extérieur ». On a appris aux enfants à ne pas parler aux inconnus. Mais jamais à dire non à leur oncle, à leur beau-père, à l’animateur du centre aéré. Résultat : les violences sexuelles intrafamiliales et institutionnelles ont continué en silence.
Aujourd’hui, une vague d’accusations éclate dans le périscolaire. Les animateurs se retrouvent sous suspicion. Certains, innocents, ne savent plus comment se positionner : peuvent-ils accompagner un enfant aux toilettes ? Doivent-ils éviter tout contact physique ? Questions légitimes. Mais le vrai problème reste ailleurs : comment empêcher ceux qui sont attirés par des enfants de passer à l’acte ? Et surtout : pourquoi la France refuse-t-elle de leur tendre la main ?
97 % d’hommes, tous milieux — les chiffres que personne ne veut voir
Premier mythe à abattre : il n’existe pas de profil type de l’agresseur sexuel sur mineur. Cette affirmation revient comme un leitmotiv chez les spécialistes. Pourtant, une donnée statistique est implacable : 97 % des agresseurs sont des hommes.
« Ça aussi, ça a été tu pendant très longtemps, déplore le psychiatre. On a singularisé la violence sexuelle en disant : soit c’est un monstre, soit c’est un malade. Comme si c’était la problématique d’un individu indépendamment de la société. »
La réalité est plus complexe. La violence sexuelle s’inscrit dans des dynamiques de domination — de genre, mais aussi adulte-enfant. « On a considéré que l’enfant était un peu l’objet de ses parents, rappelle-t-il. Non, l’enfant est un sujet en pleine construction qu’il faut protéger. »
Autre idée reçue : l’agresseur viendrait des milieux défavorisés. Faux. La violence sexuelle traverse toutes les classes sociales. « Le tabou est probablement encore plus présent dans les familles de milieu aisé, où on n’imagine même pas que ça puisse se produire », ajoute le praticien. Dans ces foyers, le silence est encore plus lourd, le déni plus fort.
Près d’un tiers des adultes auteurs ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles dans l’enfance. Chez les mineurs auteurs, ce chiffre grimpe à 60 %. Ce n’est pas une excuse — c’est un signal d’alarme. La transmission intergénérationnelle existe. Et elle appelle une réponse précoce, éducative, sanitaire.
Pourtant, le système français traite encore chaque agresseur comme un cas isolé, un monstre surgi de nulle part. On punit. On incarcère. Mais on ne soigne pas en amont. Et quand on soigne en aval, c’est trop tard.
Le cri des patients : « J’ai cherché de l’aide, on m’a renvoyé »
Les témoignages recueillis en prison sont glaçants. Des hommes racontent avoir frappé à toutes les portes avant de commettre l’irréparable. Médecins généralistes, psychologues, policiers. Chaque fois la même réponse : « Ce n’est pas mon problème. »
« J’ai cherché de l’aide », répètent-ils. Le spécialiste les entend depuis des années dans son bureau. « Les médecins disaient : “Ça, c’est la police.” Et la police disait : “Tant que vous n’avez rien fait, on ne peut pas vous aider.” »
Ce vide est dramatique. Car ces hommes sont conscients de leur attirance. Certains veulent se soigner, éviter de faire du mal. Ils sont déjà dans une démarche de prévention. Mais la France les renvoie dans le silence.
Pour combler ce trou, le Dispositif STOP a été créé. Une ligne téléphonique nationale d’orientation et de prévention destinée aux personnes attirées sexuellement par des enfants. Le principe : un espace d’écoute, des conseils, une orientation vers des professionnels formés. Le but : empêcher le passage à l’acte.
« Nous produisons des outils pour que ce soit connu, mais les professionnels ont du mal à diffuser », regrette le psychiatre. Car il persiste quelque chose d’inentendable. Admettre qu’on peut aider un potentiel agresseur, c’est franchir une ligne morale que beaucoup refusent.
Ce refus a un coût : des enfants supplémentaires violentés, traumatisés, parfois détruits à vie. Les chiffres de la CIIVISE sont intenables : 160 000 enfants victimes chaque année, un enfant toutes les cinq minutes — oui, vous avez bien lu. La France est l’un des pays où le taux de violences sexuelles sur mineurs est le plus élevé d’Europe. Et pourtant, les moyens alloués à la prévention restent dérisoires.
Traitements qui existent, récidive qui baisse — ce que la France ignore
Idée reçue : la récidive en matière de violences sexuelles sur mineurs est très faible après une condamnation et un bon accompagnement. « C’est une des délinquances qui récidivent le moins », affirme le spécialiste.
Le problème n’est donc pas l’inefficacité des soins. C’est leur inexistence en amont. Une fois que la justice est intervenue, que l’auteur est incarcéré ou suivi, les chances de récidive chutent. Mais d’ici là, combien de victimes ?
Les traitements existent. La « castration chimique » — terme que les experts rejettent depuis l’audition publique de 2018 — est rebaptisée traitement freinateur de libido. Il s’agit de médicaments qui réduisent les pulsions sexuelles. Mais ce traitement ne peut être imposé. « Il faut que les personnes adhèrent », insiste le psychiatre.
Dans sa pratique, il parvient souvent à obtenir l’adhésion des patients. Ces traitements, combinés à des psychothérapies adaptées, réduisent considérablement le risque de passage à l’acte. Pourtant, peu de professionnels sont formés à cette approche. Les files d’attente dans les CRIAVS — les centres ressources pour auteurs de violences sexuelles — s’allongent. Les moyens manquent.
« Les scandales se succèdent, et on se penche beaucoup sur le sort des victimes, c’est normal, concède-t-il. Mais on parle très peu des auteurs. Pourquoi ? Parce que c’est très compliqué pour la population générale de se représenter un auteur de violence sexuelle. On l’a beaucoup rattaché à la figure du monstre, de l’inhumain. Donc impossible à accompagner. »
Cette représentation bloque toute politique de prévention efficace. On préfère punir après coup plutôt que soigner avant. On préfère la vengeance à la protection. Résultat : les mêmes profils réapparaissent, les mêmes histoires se répètent.
Prévention auprès des enfants — l’angle mort des agresseurs en devenir
Le psychiatre clinicien a cheminé. Au début de sa carrière, il travaillait exclusivement avec des auteurs déjà condamnés, déjà incarcérés. « C’est déjà trop tard, pour les victimes et pour les auteurs », réalise-t-il aujourd’hui.
Sa conclusion est radicale : il faut intervenir auprès de tous les enfants. Dès le plus jeune âge.
« Non seulement il faut expliquer aux enfants que leur corps leur appartient, mais aussi que le corps des autres enfants appartient aux autres enfants. Et en ayant en tête l’idée que parmi ces enfants et ces adultes de demain, il y a des gens qui seront victimes et des gens qui agresseront. »
Les auteurs qu’il prend en charge sont souvent d’anciens enfants maltraités. Des enfants qui ne se sont pas construits dans des familles dysfonctionnelles, qui n’ont pas développé l’empathie, la capacité à reconnaître les émotions des autres. « L’empathie, ce n’est pas naturel, insiste-t-il. Ça s’apprend. » Et ça s’apprend dès les premiers mois de la vie, dans la relation avec les parents.
Pourtant, les programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle à l’école sont encore balbutiants en France. La formation des professionnels de la petite enfance sur la question des violences sexuelles est quasi inexistante. Les animateurs périscolaires, en première ligne, ne savent pas comment réagir face à une suspicion.
Les documents en attestent : les rapports de la CIIVISE, les auditions parlementaires, les études
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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