Outre-mer : 7 lycéens sur 10 forcés à l'exil – Zambaux révèle l'école à deux vitesses

« J’y vais ou j’y vais pas ? » – Le dilemme quotidien des étudiants mahorais
Six mots. Et des tonnes de silence derrière. « J’y vais ou j’y vais pas ? » C’est la question que se pose chaque matin une étudiante de l’université de Mayotte, sur le campus de Dembéni. Se lever à 3 heures du matin. Prendre un bus scolaire. Risquer le caillassage. Arriver dans un amphithéâtre détruit depuis le cyclone Chido. S’asseoir par terre, faute de place. Tenir jusqu’à 17 heures sans pouvoir aller aux toilettes – l’eau est coupée.
Ça ne s’invente pas. C’est le quotidien de 2 000 étudiants inscrits sur ce campus. Une université sans logement étudiant, sans offre de formation suffisante. Alors 7 lycéens sur 10 quittent Mayotte après le bac. Destination : La Réunion, Paris, Clermont-Ferrand. Hémorragie silencieuse.
« Quand tu veux suivre un parcours universitaire dans les territoires ultramarins, il faut forcément regarder ailleurs », résume Édouard Zambaux. « Ce n’est pas facile de retourner voir ses parents à Clermont-Ferrand quand on étudie à Paris. Mais c’est totalement impossible de retourner à Mamoudzou. » (les documents en attestent)
Le journaliste a rencontré Fatima, une mère réunionnaise aux revenus modestes. Ses trois aînés ont eu des mentions très bien au bac. Tous ont dû partir étudier en métropole. Elle s’est « saignée » pour les payer. Aujourd’hui, c’est l’aîné qui doit prendre en charge sa sœur. (oui, vous avez bien lu) La suite ? Le quatrième enfant, un garçon, attend son tour.
Une date. Un virement. Une question. Qui paie le prix de cette inégalité ?
« Nous ne sommes jamais dans les livres » – L’effacement méthodique des Outre-mer dans l’éducation nationale
Tout a commencé dans une salle de classe à Cayenne, en Guyane. Une adolescente de 14 ans, Patricia, lève la main. Le journaliste vient de leur proposer d’écrire un livre collectif. Elle le regarde droit dans les yeux : « Monsieur, nous ne sommes jamais dans les livres. »
Zambaux raconte : « On a méthodiquement tourné les pages de son manuel d’histoire-géo. Elle n’est pas dedans. Sauf au moment où il est question de l’abolition de l’esclavage. » (les faits sont là) Un effacement qui n’a rien d’anecdotique.
Betty, 39 ans, Guadeloupéenne, écrit dans le même ouvrage : « Je suis un arbre sans racine. Qui est Achille René-Boisneuf ? Gerty Archimède ? Félix Éboué ? Aucune idée. Je n’ai pas su répondre aux touristes. Pourtant, l’histoire de France, je la connais. Je sais qui est Napoléon, Charles de Gaulle. Je situe la Renaissance. »
Le constat est net : les ultramarins ne se voient pas dans les manuels scolaires, sauf comme descendants d’esclaves. Pas de héros, pas de figures politiques, pas de culture. Un angle mort que Zambaux et son équipe ont passé un an à documenter, atelier après atelier, de Cayenne à Mamoudzou en passant par Saint-Denis de La Réunion.
600 participants, 13 à 80 ans. Un récit corail qui raconte la même absence.
« J’entends un peu partout : 'J’ai rien à dire, mon histoire n’intéressera personne, je ne suis pas capable de la raconter' », confie le journaliste. « Il faut faire tomber ces trois freins un à un. » Il les a fait tomber.
Pourquoi ce vide ? Qui décide ce qui mérite d’être appris ?
Bus caillassés, eau coupée, 300 enfants sans école – Le quotidien de Mayotte en chiffres
14 bus scolaires caillassés en un seul matin. Les vitres remplacées par du plexiglas. Zambaux l’a vécu personnellement pendant sa résidence de 15 jours sur l’île : « L’attaque du bus scolaire, c’est un peu l’attaque de la diligence. »
Le journaliste se déplaçait en scooter. « Il y a des moments où, à la nuit tombée, des personnes bloquent la route pour détrousser ceux qui passent. » Insécurité permanente, aggravée par la précarité hydrique et sanitaire.
Le cyclone Chido, en décembre 2024, a tout aggravé. L’amphithéâtre de l’université s’est effondré. Les cours se font dans des petites salles. « Quand tu es en retard, il n’y a plus de place. Tu t’assois par terre », témoigne un étudiant. « Beaucoup d’étudiants rêveraient de rester, mais les conditions ne sont pas réunies. »
Autre chiffre honteux : 300 enfants non scolarisés à Mayotte. Des enfants sans papiers, ou simplement sans place. Zambaux a travaillé avec une association qui s’occupe d’eux. Il se souvient d’un atelier : des enfants ont écrit une allégorie du voyage en bateau. « Ils avaient tous les mêmes souvenirs : l’odeur de l’essence, le moteur qui s’arrête, la hauteur des vagues. Et quand ils arrivaient à Mayotte, le premier souvenir, c’était l’odeur des draps, dormir dans un lit. »
Précarité si absolue que certains trouvent le luxe dans un drap propre.
Combien de générations sacrifiées sur l’autel de l’indifférence ?
Patrimoine oublié : 325 millions pour sauver les murs, mais pas les mémoires
Le 14 avril 2025, la Mission Patrimoine annonce 18 nouveaux sites régionaux sélectionnés pour bénéficier de son soutien. Cinq se situent en Outre-mer. Depuis 2018, 325 millions d’euros mobilisés. 1 000 sites patrimoniaux, dont plus de 70 % restaurés ou en cours de restauration.
À La Réunion, l’usine sucrière de Beaufond en fait partie. Un lieu chargé d’histoire coloniale, où des centaines d’ouvriers ont travaillé. Une Réunionnaise témoigne : « Mon papa était coupeur de canne. C’est mon histoire. Si ce n’est pas nous qui le faisons, qui le fera ? »
Mais le problème est ailleurs. Zambaux le souligne : « Un ultramarin saura facilement citer des sites patrimoniaux en France métropolitaine, mais rarement sur son propre territoire. » Pourquoi ? Parce que les livres scolaires les ignorent. Parce que l’histoire enseignée est celle de l’Hexagone.
Une collégienne de La Réunion a écrit : « Le créole, c’est une langue sucrée qui rend heureuse. » Elle ajoutait : « Pour un Réunionnais, entendre “mi manman” est bien plus doux que d’entendre “je t’aime”. » Ce patrimoine immatériel n’est ni dans les manuels ni dans les programmes.
325 millions d’euros pour les pierres. Et pour les esprits ? — Voilà la vraie question.
Madagascar, Nouvelle-Calédonie : la jeunesse qui ne veut plus attendre
Le parallèle est frappant. À Madagascar, la « Génération Z » a fait tomber le président Andry Rajoelina en septembre 2024. Huit mois plus tard, l’armée tient le pays, la transition est instable, mais les jeunes s’organisent en vue de la présidentielle de 2027. « Près de 70 % des votants sont des jeunes, et ils ne votent quasiment pas aux dernières élections », explique un militant. « L’objectif aujourd’hui, c’est de s’organiser politiquement, de porter un discours qui parle à toute la population. »
Zambaux voit une résonance directe avec la Nouvelle-Calédonie, qu’il a visitée après les émeutes de 2024. « Je ne mesurais pas l’importance de cet événement vu depuis l’Hexagone. C’est un séisme qui s’est abattu sur cet archipel. » Les émeutes ont laissé des traces profondes. La question du corps électoral, débattue au Sénat, reste épineuse. Mais les jeunes Calédoniens, comme les Malgaches, posent la même question : « Comment faire avec nous ? »
Le journaliste a photographié un atelier d’écriture, il y a un mois et demi, sur l’île d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Fara et Nelly écrivaient sur une natte, sous un arbre. « Il faut aller chercher les textes là où ils sont », explique-t-il. Pas de table, pas de protocole. Juste des mots.
Et des espoirs.
Conclusion : la République doit ouvrir les yeux
Le livre de Zambaux n’est pas un cri de colère. C’est une preuve par les faits. Une enquête de terrain qui montre, chiffres et témoignages à l’appui, que les Outre-mer français vivent un apartheid éducatif et culturel.
Des bus caillassés, des amphithéâtres en ruine, des enfants qui dorment sur une barque, des lycéens contraints à l’exil. Ce n’est pas une fatalité. C’est un choix politique.
325 millions pour le patrimoine bâti, mais pas un euro pour un logement étudiant à Mayotte ? 1 000 sites restaurés, mais 300 enfants sans école ? Le déséquilibre est criant.
Le prochain tome du livre est prévu pour septembre 2025. Zambaux espère aller en Polynésie. « Il nous manque un maillon », dit-il. « Question d’argent, malheureusement. »
L’argent manque toujours pour ceux qu’on n’enseigne pas.
Sources
- Livre Nous ne sommes jamais dans les livres (Édouard Zambaux, 2025)
- Émission C’est pas si loin, France.tv (extrait diffusé le 23 mai 2025)
- Témoignages de Patricia (Guyane), Betty (Guadeloupe), Fatima (La Réunion), Ismaël (Mayotte), Fara et Nelly (Nouvelle-Calédonie)
- Université de Mayotte : données sur les effectifs et le logement étudiant
- Mission Patrimoine : chiffres 2018-2025 (325 M€, 1 000 sites)
- Rapports de l’Éducation nationale sur la scolarisation à Mayotte
- Enquête de terrain menée par Le Dossier sur la base des documents et transcriptions fournis
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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