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Nuñez et Retailleau : la machine à dissoudre les associations se déchaîne

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-05
Illustration: Nuñez et Retailleau : la machine à dissoudre les associations se déchaîne
© YouTube

Le ministre qui ne sait pas définir ce qu'il veut interdire

Dimanche soir, dans les pages du Monde, Laurent Nuñez présente son projet de loi contre l'entrisme. Le préfet de police de Paris, devenu ministre de l'Intérieur, dégaine son arme. Problème : il admet lui-même que l'entrisme est « extrêmement diffus et difficile à caractériser ».

C'est là que ça devient intéressant.

On crée donc un huitième motif de dissolution d'association pour un comportement que son propre promoteur ne sait pas définir. Un motif de plus pour dissoudre — après les motifs classiques (trouble à l'ordre public, activités illicites, provocation à la discrimination, etc.). Le Figaro confirme : « un huitième motif de dissolution de structure associative, pour entrisme ».

Regardons les faits. En 2021, la loi contre le séparatisme avait déjà instauré un contrat d'engagement pour les associations, donnant au préfet un pouvoir de contrôle accru. Aujourd'hui, Nuñez et Retailleau veulent aller plus loin. Beaucoup plus loin.

Bruno Retailleau, l'ancien locataire de la place Beauvau, a déjà déposé sa proposition de loi au Sénat. Elle sera examinée ce lundi après-midi. Son texte est explicite : il vise « l'entrisme islamiste ». Nuñez, lui, joue la carte de la modération — « notre texte ne cible pas seulement l'entrisme islamiste », assure-t-il. Mais la filiation est évidente. Le rapport sur les Frères musulmans, commandé sous Retailleau, déjà décrié pour sa méthodologie douteuse et ses amalgames, sert de socle à cette nouvelle offensive.

Voilà où ça se complique.

Entrisme : le mot valise qui peut tout faire sauter

Qu'est-ce que l'entrisme, concrètement ? Pour les spécialistes, c'est une stratégie d'infiltration d'organisations existantes par un groupe idéologique. Mais la notion est si floue qu'elle permet tout. Un syndicat qui critique la politique du gouvernement ? De l'entrisme. Une association culturelle qui défend les droits des musulmans ? De l'entrisme. Une ONG écologiste qui bloque une autoroute ? Entrisme aussi.

« Seront concernées les structures qui s'affranchissent des règles communes », précise Le Figaro. Quelles règles ? Qui les définit ? Le préfet. Sans juge.

Nuñez tente de noyer le poisson. Dans son interview au Monde, il affirme que son texte ne vise « pas seulement l'entrisme islamiste ». Il parle de « toutes les formes de séparatisme et d'entrisme ». Mais la réalité est têtue : le rapport sur les Frères musulmans, la proposition Retailleau, les déclarations gouvernementales — tout pointe vers les musulmans de France.

Interrogé sur son propre texte, Nuñez lâche cette perle : « Je n'ai pas de problème avec un islam en France. Je combats ceux qui l'utilisent comme fondement pour porter atteinte à nos principes républicains. » Traduction : c'est toujours la faute des autres. Jamais la sienne.

Le syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l'homme, la CGT, Greenpeace, Alternatiba — tous ont cosigné une tribune dans L'Humanité pour dénoncer cette dérive. Ils ne sont pas les seuls.

Les mesures choc : dissolution, gel, liquidateur — le préfet roi

Le projet de Nuñez contient plusieurs dispositions explosives. La première : créer un huitième motif de dissolution d'association pour « entrisme ». La seconde : interdire la réactivation depuis l'étranger d'une structure déjà dissoute en France. La troisième : nommer un liquidateur judiciaire pour s'assurer que les fonds d'une association dissoute ne soient pas réaffectés ailleurs.

La quatrième est peut-être la plus inquiétante.

Le préfet pourra désormais récupérer lui-même les subventions attribuées par les collectivités locales, s'il juge que l'association a rompu son contrat d'engagement de 2021. Fini le vote des élus locaux. Le préfet décide. Seul.

Cinquième mesure : élargissement du gel des avoirs par mesure administrative — sans intervention d'un juge. Le préfet peut geler les comptes d'une association sur simple décision. Pas de contradictoire. Pas de recours suspensif. Juste une signature.

Et ce n'est pas tout. La proposition de loi de Retailleau, examinée au Sénat, ajoute un nouveau délit : la « contestation ou provocation à la contestation des règles communes légalement édictées ». Un délit d'opinion déguisé. Les sénateurs de gauche — écologistes, communistes, socialistes — déposeront plusieurs motions de rejet préalables. Ils dénoncent un « champ d'application très large ». Un euphémisme.

Qui décidera ce qui constitue une « contestation des règles communes » ? Le préfet. Encore lui. Toujours lui.

La balle perdue pour LFI — et le vrai visage du gouvernement

Nuñez n'a pas résisté à la tentation. Dans son interview au Monde, il accuse La France Insoumise d'être « le terreau le plus favorable pour accueillir des tenants de l'entrisme ». Il ajoute : « LFI nous traite d'islamophobes dès que nous souhaitons rappeler les limites qu'impose notre laïcité. »

Pourquoi cette attaque ? Parce que les municipales approchent. Parce que LFI a mis en avant des élus des quartiers populaires — la « Nouvelle France », comme ils disent. Parce que la Macronie veut diviser la gauche tout en déroulant le tapis rouge à l'extrême droite.

La stratégie est rodée. D'un côté, on accuse LFI de communautarisme et d'entrisme. De l'autre, on vote avec le Rassemblement National sur les mesures sécuritaires. Résultat : une déferlante raciste contre les élus des quartiers populaires, et une loi qui stigmatise les musulmans en général.

Le ministre ne s'en cache même pas. Il assume. Il cite. Il accuse. Et le Sénat, dominé par la droite, examine le texte de Retailleau en parallèle. Les deux textes pourraient fusionner. Le pire des deux mondes.

La gangue sécuritaire : ADENT, RIPOSTE, état d'alerte — la Macronie ne lâche rien

Cette loi contre l'entrisme ne sort pas de nulle part. Elle s'inscrit dans un contexte plus large — un contexte de multiplication des lois liberticides que la Macronie déploie en fin de quinquennat.

La loi ADENT, déjà examinée, renforce la vidéosurveillance algorithmique et les pouvoirs de police. Le projet de loi RIPOSTE, en préparation, impose de nouvelles restrictions aux free parties et aux rassemblements festifs. Et la loi d'ajustement de la programmation militaire instaure un « état d'alerte de sécurité nationale » — un nouvel état d'exception qui permet au gouvernement de gouverner par décret en matière de sécurité.

36 milliards d'euros supplémentaires pour l'industrie de la défense, et un dispositif d'exception qui inquiète les associations. La tribune cosignée par la LDH, la CGT, Greenpeace, Alternatiba et le Syndicat des avocats de France — publiée dans L'Humanité — alerte sur « un recul à la fois des libertés publiques et des droits sociaux ».

C'est le même schéma. À chaque crise, un état d'urgence. À chaque état d'urgence, des libertés en moins. Et à chaque fois, les mêmes victimes : les associations critiques, les militants, les musulmans.

Un an de la présidentielle — la course au plus répressif

Pourquoi maintenant ? Parce qu'il y a un an de la présidentielle. Parce que Bruno Retailleau est déjà candidat pour Les Républicains. Parce que la Macronie veut montrer qu'elle est aussi ferme que la droite — voire plus.

Nuñez essaie de se démarquer. Il parle de « mesures proportionnées ». Il assure que son texte ne vise pas que les musulmans. Mais les faits sont là : le rapport Retailleau, la proposition Retailleau, les déclarations Nuñez — tout converge vers une politique discriminatoire.

La commission des lois du Sénat a tenté de resserrer le texte. Les restrictions qu'elle a établies sont « loin d'être jugées suffisantes par les élus de gauche ». Les motions de rejet préalables, déposées par les écologistes, les communistes et les socialistes, visent à bloquer l'examen en séance publique.

Mais au Sénat, la droite et le centre disposent d'une majorité confortable. Le texte passera. Et la version gouvernementale, actuellement devant le Conseil d'État, pourrait être encore plus dure.

La question qui tue : et après ?

Les associations dissoutes ne disparaissent pas. Leurs militants non plus. La loi contre l'entrisme ne réglera rien — elle criminalisera l'opposition. Elle transformera le préfet en juge, le liquidateur en censeur, et le citoyen en suspect.

Nuñez le sait. Il le dit lui-même : l'entrisme est « extrêmement diffus et difficile à caractériser ». Alors sur quelle base dissoudra-t-on ? Sur des soupçons. Des dénonciations. Des interprétations.

C'est la porte ouverte à l'arbitraire. À l'islamophobie d'État. À la liquidation des contre-pouvoirs associatifs.

Et pendant ce temps, Emmanuel Macron parle de « nouveaux outils contre le séparatisme et l'entrisme » depuis juillet 2024. Le président exigeait des propositions. Il les a obtenues. Ses ministres les déroulent. Et le Parlement les vote.

La démocratie associative française est en train de crever. Pas d'un coup — mais par petits bouts. Loi après loi. Motif après motif. Dissolution après dissolution.

La question n'est plus de savoir si cette loi est liberticide. Elle l'est. La question est : qui sera la prochaine cible ?

Les syndicats ? Les ONG écologistes ? Les associations culturelles musulmanes ? Les collectifs de sans-papiers ? Les antennes locales de Greenpeace ?

Le préfet décidera. Sans juge. Sans recours.

Bienvenue dans la France de 2026.

Sources

  • Le Monde — Interview de Laurent Nuñez, dimanche 3 mai 2026
  • Le Figaro — « Un huitième motif de dissolution de structure associative, pour entrisme » (mai 2026)
  • Le Figaro — « Seront concernées les structures qui s'affranchissent des règles communes »
  • Libération — Point d'étape du 21 avril 2026 sur l'incident de sécurité ANTS + article sur Laurent Nuñez (3 mai 2026)
  • L'Humanité — Tribune cosignée par LDH, CGT, Greenpeace, Alternatiba, Syndicat des avocats de France contre l'état d'alerte de sécurité nationale
  • Proposition de loi de Bruno Retailleau — Examen au Sénat, mai 2026
  • Rapport sur les Frères musulmans — Commandé sous Retailleau, critiqué pour sa méthodologie
  • Transcript de l'émission — Analyse des projets de loi Nuñez/Retailleau (source vidéo : YouTube)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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