LFI à l'assaut des mairies : la guerre froide de la gauche éclate

Une stratégie offensive, mais risquée
Douze pour cent. C’est tout ce que Jean-Luc Mélenchon peut espérer en termes d’opinion favorable, selon un sondage Ipsos BVA du 5 mars 2024. Un chiffre qui tombe à pic – ou plutôt, qui plombe la campagne de La France Insoumise (LFI) à cinq jours du premier tour des municipales. Et pourtant, le parti mise tout sur cette élection. Avec plus de 500 listes présentées, dont 75 % dans les villes de plus de 30 000 habitants, LFI cherche à s’ancrer localement. Un pari ambitieux pour un mouvement qui ne dirige actuellement que trois petites communes en France.
En 2020, LFI avait préféré soutenir des listes citoyennes plutôt que de présenter ses propres candidats. Résultat : seulement 2 000 conseillers municipaux issus de ses rangs. Cette fois, la stratégie est différente. "Nous sommes la vraie gauche", clame Sophia Chikirou, candidate à Paris. Une gauche "indispensable", selon elle, mais qui peine à convaincre au-delà de ses bastions.
Roubaix, le trophée convoité
Roubaix. Dans cette ville de 100 000 habitants du Nord, David Guiraud, député insoumis depuis 2022, est donné favori pour remporter la mairie. Une victoire qui serait une première pour LFI dans une ville de cette taille. Mais les obstacles sont nombreux. Le maire sortant, Alexandre Garcin, alerte sur les risques d’une bascule à gauche : "Le projet de David Guiraud, c’est d’arrêter la rénovation urbaine. Les robinets de financement vont s’arrêter."
Le spectre d’un front anti-LFI plane sur la campagne. Karim Amrouni, candidat de l’union des gauches hors LFI, dénonce "la violence" de la campagne insoumise. Le Parti Socialiste a retiré sa liste pour soutenir Amrouni, refusant toute alliance avec Guiraud. "Guiraud, pas possible", résume un responsable PS.
Les alliances impossibles
Les tensions entre LFI et le Parti Socialiste sont au cœur de cette élection. En 2022, les deux partis avaient formé le Nouveau Front Populaire pour les législatives. Deux ans plus tard, la rupture est consommée. Jean-Luc Mélenchon critique violemment le PS : "La décision du Parti Socialiste est d’une stupidité électorale et d’un danger politique absolu."
Sophia Chikirou, à Paris, n’a pas aidé à apaiser les relations. En accusant Emmanuel Grégoire et Anne Hidalgo d’être responsables de la mort d’un bébé, elle a fermé toute possibilité d’alliance. "Elle crée les conditions de l’irréparable", juge Pablo Piovivien, rédacteur en chef de Regards.
Pourtant, des alliances locales existent. Dans une soixantaine de communes, LFI et le PS présentent des listes communes. Mais ces accords restent l’exception. Le critère principal ? Le danger du Rassemblement National. "Les électeurs de gauche veulent l’union", rappelle Christelle Crappelet, directrice opinion chez Ipsos BVA.
Mélenchon, boulet ou atout ?
Jean-Luc Mélenchon est-il devenu un handicap pour son propre camp ? La question divise. Pour les exclus du premier cercle, comme François Ruffin ou Clémentine Autain, la réponse est claire : oui. Le leader insoumis est désormais la personnalité politique la plus rejetée par les Français. Même à gauche, son image se dégrade. Parmi les électeurs de gauche et écologistes, seulement 31 % ont une opinion positive de lui, en baisse de 12 points en un an.
Mais Mélenchon reste un atout pour mobiliser certains électeurs. Les jeunes, les quartiers populaires, les abstentionnistes : ces publics sont la cible prioritaire de LFI. "Il peut faire revenir aux urnes un électorat plus abstentionniste", nuance Christelle Crappelet.
Une gauche fracturée
La fracture entre les deux gauches n’est pas nouvelle. Elle remonte au Congrès de Tours en 1920, qui avait vu la scission entre socialistes et communistes. Mais aujourd’hui, le clivage est exacerbé. D’un côté, une gauche réformiste incarnée par le Parti Socialiste. De l’autre, une gauche radicale menée par LFI.
Bruno Cotteres, chercheur au CNRS, rappelle que cette division est structurelle : "À gauche, il y a toujours eu deux sensibilités : une réformiste et une plus radicale." Mais avec l’impopularité croissante de Mélenchon et les tensions avec le PS, l’unité de la gauche semble plus lointaine que jamais.
Les enjeux de l’ancrage local
Pour LFI, les municipales sont un test crucial. Avec seulement trois communes dirigées actuellement, le mouvement doit prouver qu’il peut exister en dehors de Jean-Luc Mélenchon et des élections présidentielles. "Avoir des conseillers municipaux, c’est une ressource capitale pour l’élection présidentielle", explique Bruno Cotteres.
Mais l’ancrage local est aussi un défi pour un mouvement souvent accusé d’être trop centralisé. "Jean-Luc Mélenchon nationalise presque tout à chacune de ses prises de parole", note Pablo Piovivien. Une tendance qui risque de desservir les candidats locaux, alors que les municipales sont avant tout un scrutin de proximité.
Le spectre du Rassemblement National
Le Rassemblement National (RN) joue les trouble-fête dans cette élection. À Roubaix, le parti atteint régulièrement les 20 % des voix. Un front anti-LFI pourrait inclure le RN, malgré les réticences des autres partis. "Pour battre David Guiraud, il faut un front républicain avec le RN", plaide une candidate locale.
Cette stratégie divise. Pour LFI, l’ennemi est clair : le fascisme. "Nous sommes le seul rempart contre la montée de l’extrême droite", martèle Sophia Chikirou. Mais cette rhétorique polarisante risque d’isoler encore plus le mouvement.
Conclusion : une bataille à haut risque
Les municipales 2024 sont un enjeu crucial pour La France Insoumise. Avec plus de 500 listes présentées, le mouvement cherche à s’ancrer localement et à prouver qu’il peut exister en dehors de Jean-Luc Mélenchon. Mais l’impopularité du leader insoumis, les tensions avec le Parti Socialiste et le spectre du Rassemblement National rendent cette bataille incertaine.
Les électeurs trancheront dans les urnes. Mais une chose est sûre : la gauche est plus divisée que jamais. Et pour LFI, le chemin vers les mairies s’annonce semé d’embûches. Le dossier est loin d’être clos.
Par la rédaction de Le Dossier

