Leclerc dénonce les profits des pétroliers, les risques de pénurie et les amendements cachés qui protègent les lobbys

3000 dollars par seconde : le jackpot de la crise
Six entreprises. 3000 dollars de profit par seconde. Le calcul vient d'Oxfam — Michel-Édouard Leclerc l'a cité en direct. Le patron des centres Leclerc ne mâche pas ses mots : « Les six plus gros pétroliers pétrochimistes mondiaux vont réaliser ce trimestre 3000 dollars par seconde de profit. » Il répète, comme pour s'assurer que le téléspectateur comprend : « 3000 dollars par seconde. »
Concrètement, le baril de pétrole est à 109,62 dollars. Le SP98 flirte avec les 2,088 euros. Le gazole dépasse les 2,204 euros. TotalEnergies a plafonné l'essence à 1,99 euro avec son offre « TotalEnergies Access ». Mais Leclerc ne peut pas le faire. « Je peux pas plafonner, y compris quand je vends de l'essence TotalEnergies », explique-t-il. Pourquoi ? Parce que TotalEnergies est son fournisseur — et son concurrent.
La distorsion est flagrante. Depuis deux ans, Leclerc et Intermarché sont 10 à 12 centimes moins chers que TotalEnergies. Aujourd'hui, le pétrolier se refait une virginité avec son plafonnement. « Il se refait une virginité », tranche Leclerc. Sa recommandation aux consommateurs ? « Allez là où c'est le moins cher et si vous allez chez TotalEnergies, exigez l'approvisionnement et après revenez faire votre panier moins cher chez le distributeur le moins cher. »
Mais le patron de Leclerc ne se contente pas de taper sur les pétroliers. Il pointe un problème systémique : « C'est pas le pompiste du supermarché qui fait les profits. C'est en amont que se font les spéculations, la profitabilité, la pétrochimie. C'est là que sont les profits et c'est là qu'il faut maintenant se retourner. »
Pénurie : le coup de com' de Pouyanné ?
Patrick Pouyanné a alerté sur un risque de pénurie. Puis il s'est rétracté. Entre-temps, le gouvernement lui a demandé de se calmer. Leclerc raconte : « Le premier ministre l'a dit publiquement, ou c'est Lescure, Roland Lescure lui a dit que c'était pas la peine de faire peur. »
Pourquoi cette rétractation ? Parce que parler de pénurie fait flamber les cours. « C'est faire flamber les cours que de le dire », explique Leclerc. « La rareté profite à celui qui a. » Une analyse brutale, mais logique.
Leclerc précise : « Pas de boule de cristal, ça vaut pour un mois. Mais je vais vous dire non, il y a un problème de prix. Il y aura avant d'avoir un problème de pénurie, il y aura un problème de prix. » Il détaille le mécanisme : la France raffine insuffisamment, notamment en gazole. « On est déficitaire en gazole. Donc ça suppose d'avoir des contrats sur les marchés internationaux. »
Et la situation géopolitique n'arrange rien. 1500 à 1600 bateaux bloqués dans le golfe Persique. « Si le détroit d'Ormuz se libère, le cours s'effondre et les cuves sont là, tout change », explique Leclerc. Le problème, c'est l'incertitude. Et l'incertitude, c'est le carburant de la spéculation.
Les industriels veulent 38% d'augmentation : le chantage à la pénurie
Michel-Édouard Leclerc a un souvenir traumatisant. C'était pendant la guerre en Ukraine. « Des fournisseurs sont venus et nous ont menacé d'arrêter de nous livrer si on prenait pas des hausses de 38%, 36% à l'époque. » 38%. Ce n'est pas une négociation. C'est un ultimatum.
Aujourd'hui, le scénario se répète. Les industriels agroalimentaires viennent avec les mêmes arguments : les coûts augmentent, il faut répercuter. Leclerc refuse. « On va pas recommencer la même chose. Je voudrais dire au premier ministre qu'il faut qu'il incite les industriels à se retourner derrière eux, qu'ils aillent négocier les emballages, qu'ils fassent comme nous. »
Sa position est claire : « Je ne laisserai passer des hausses à des industriels qui auront pas tenté déjà de les aligner. » Il rappelle que les agriculteurs sont protégés par la loi EGalim, avec des clauses de révision automatique des prix. « Cette bouteille de lait n'augmentera pas du fait des coûts de production des producteurs de lait. C'est à cause du plastique. »
Et il donne un exemple concret : les sacs poubelles. « J'ai regardé où étaient fabriqués les sacs poubelles. Achetés chez Leclerc. Ils sont made in Vietnam. » Du plastique qui vient de très loin, avec des coûts de transport qui explosent. « Ça ne peut qu'augmenter. »
Mais la proportion de l'augmentation dépendra des négociations en amont. « C'est quand ça arrive au secteur de la distribution, c'est presque trop tard. Et en plus, on se fait engueuler quand les industriels gueulent. C'est le plus gros lobby qui existe. »
Les amendements cachés : le hold-up parlementaire
C'est là que ça devient intéressant. Michel-Édouard Leclerc lève un lièvre dont personne ne parle. « Écoutez les discussions parlementaires en ce moment, y compris hier à l'Assemblée nationale. Sous prétexte de protéger les produits agricoles, on nous prépare des amendements pour interdire la publicité comparative, pour empêcher un distributeur de ne pas travailler avec un industriel qui serait trop cher. »
Il insiste : « Il y a ces amendements là qui sont en discussion. Personne n'en parle. C'est incroyable. »
Deux mesures en particulier l'inquiètent. D'abord, l'interdiction de la publicité comparative. Ensuite, l'obligation pour les distributeurs de travailler avec un industriel même trop cher. « C'est des amendements qui veulent interdire la pub comparative. Moi je dis au consommateur, comparez quoi. »
Et il ajoute un autre combat : la loi des creusailles. Cette loi limite les promotions sur certains produits — couches, produits d'hygiène féminine, préservatifs, produits d'entretien. « Ça m'empêche de compenser des hausses de prix d'achat par des promos. » Aujourd'hui, on parle de prolonger cette interdiction. « On a vu aucun bilan d'efficacité. »
Pour Leclerc, le Parlement mène une politique « contre la capacité de s'allier avec des Italiens, des Allemands pour les distributeurs pour essayer d'acheter moins cher et faire profiter du meilleur prix européen aux consommateurs français. » Il se dit prêt à se battre contre ça.
Le carton de Leclerc : une victoire amère
Michel-Édouard Leclerc l'admet sans fausse modestie : « On cartonne parce qu'on est pas cher. » Le groupe Leclerc est devenu le premier distributeur français. « Je me rappelle d'où je viens. »
Mais ce succès cache une réalité plus sombre. Les consommateurs changent leurs habitudes. « L'augmentation sur le prix des carburants en province pour les salariés, y compris nos salariés qui viennent en voiture, c'est l'équivalent d'un caddie par semaine. » Un caddie par semaine. Ce n'est pas rien.
Leclerc observe une pression croissante sur les consommateurs, notamment les jeunes. « Entre le débat sur les retraites où plus aucun jeune ne croit à la parole publique, les difficultés des constructeurs automobiles qui n'ont pas un discours clair sur le passage électrique, quand vous rentrez sur le marché du travail, vous êtes déjà dans la trappe à bas salaire. »
Résultat : « On marche très très fort sur les premiers prix. » Le groupe Leclerc a anticipé en mettant le Nutriscore sur ses premiers prix. « Comme ça, on pouvait pas dire que c'était de la merde. » Une stratégie qui porte ses fruits.
Mais le patron de Leclerc reste lucide : « Par rapport à 2020, je crois qu'il y a près de 10% d'augmentation des foyers les plus modestes qui sont en dessous du seuil de pauvreté. » Il nuance : « Faudrait vérifier le chiffre, mais je sais qu'il y a de plus en plus de gens qui rament. »
Le gouvernement entre le marteau et l'enclume
Michel-Édouard Leclerc accorde un satisfecit au ministre de l'Économie, Bruno Le Maire. « Je donnerai un bon point politique à Le Maire : ne pas avoir cédé trop facilement à toutes ces pressions. » Il explique : « S'il avait levé la soupape, la vapeur serait encore plus montée. Dire qu'on va aider à répercuter, c'est donner quitus à ceux qui font profit. »
Mais il appelle le gouvernement à ne pas lâcher les rênes sur l'ensemble des biens de consommation. « Il faut pas dire aux industriels qu'on va lâcher les rennes. Il faut obliger les industriels à aller négocier avec les pétrochimistes, les emballages. Si vous lâchez tout d'un coup, vous cautionnez toute la spéculation qui est en cours. »
Sa crainte : que les industriels profitent de la crise pour imposer des hausses injustifiées. « C'est rendez-vous l'année prochaine », prévient-il. Les contrats se signent une fois par an, fin février. Les hausses n'arriveront pas avant l'été 2023 parce que les produits ont déjà été achetés. Mais après, tout est possible.
Leclerc appelle le premier ministre à agir. « Il faut qu'il ait le courage et l'envie, et en tout cas la compréhension que c'est la même chose. » La même chose ? L'inflation des carburants et l'inflation des biens de consommation. Tout est lié. Les coûts de transport, les emballages, le plastique. « Il faut que les industriels se retournent vers la pétrochimie pour essayer de négocier. »
La guerre des prix : Leclerc contre TotalEnergies
Le duel entre Michel-Édouard Leclerc et Patrick Pouyanné est un classique. Mais cette fois, les enjeux sont plus élevés. TotalEnergies est l'un des trois plus gros fournisseurs de Leclerc. « TotalEnergies, c'est mon fournisseur mais c'est mon concurrent », résume Leclerc.
Il raconte une anecdote révélatrice : « Pendant la crise de l'Ukraine, il m'a envoyé balader mais gentiment. C'est un type classe. » Mais le problème de fond reste entier. « Aujourd'hui, ils ont deux sociétés différentes : celle qui fait des profits pétroliers et celle qui distribue les carburants en France. Donc je peux difficilement demander. Juridiquement, on peut se battre, mais ça va pas faire baisser les prix. »
Leclerc ne demande pas l'aumône. Il demande une concurrence loyale. « Depuis deux ans, on est 10 à 12 centimes moins chers que TotalEnergies. Aujourd'hui, il plafonne ses prix et il se refait une virginité. » Sa solution : « Je dis à tous les consommateurs, allez là où c'est le moins cher. »
Mais il reconnaît les limites de son action. « Même si Leclerc mettait toute sa marge dans les carburants, ça fait descendre de 1, 1,4 centime et c'est juste occasionnel. » Le vrai problème est ailleurs : dans les profits colossaux réalisés en amont, dans la spéculation sur les marchés internationaux, dans l'absence de raffineries en France.
L'alerte aux consommateurs : comparez, exigez, résistez
Michel-Édouard Leclerc ne se contente pas de critiquer. Il donne des conseils pratiques. « Comparez », répète-t-il. « Aujourd'hui, c'est le seul moyen de faire pression. » Il rappelle que son groupe investit dans les alternatives : bornes électriques, panneaux solaires. « Il faut profiter de cette crise pour travailler les alternatives et sortir de cette dépendance au pétrole et aussi de cette dépendance géopolitique. »
Mais en attendant, les Français subissent. « Pour un chauffeur de taxi, pour nos transporteurs, on ne discute pas du centime. » L'inflation des carburants se répercute sur tout : le lait, les plastiques, le textile, les cosmétiques. « Les prix en rayon n'augmenteront pas avant l'été 2023 parce que les produits ont déjà été achetés. Mais après, attention. »
Leclerc appelle les consommateurs à la vigilance. « Ne vous laissez pas faire. Exigez la transparence. Comparez les prix. Et si un industriel veut vous imposer une hausse de 38%, dites non. »
Sources
- Oxfam, rapport sur les profits des pétroliers, premier trimestre 2024
- UFC-Que Choisir, enquête sur les prix des carburants
- Sud Ouest, interview de Patrick Pouyanné, mai 2024
- BFM TV, émission avec Michel-Édouard Leclerc, mai 2024
- Capital.fr, déclarations de Patrick Pouyanné sur le « coup de génie » de TotalEnergies
- Le Monde, article sur la surtaxe des grandes entreprises et l'« ère de pénurie énergétique »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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