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86% des Français jugent la justice défaillante : une sénatrice veut contraindre les magistrats à informer les victimes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-15
Illustration: 86% des Français jugent la justice défaillante : une sénatrice veut contraindre les magistrats à informer les victimes
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Dans ce climat de défiance, deux affaires agissent comme des révélateurs. L'affaire Liana — viols sur mineurs, plaintes classées sans suite, récidive — et l'affaire Elias — un garçon de 14 ans assassiné à Paris en janvier 2025, dont les parents n'ont obtenu un premier entretien avec un magistrat qu'en juillet 2025. Six mois. Six mois sans nouvelle de la justice qui instruisait le meurtre de leur enfant.

La sénatrice de Paris Marie-Claire Carrère a fait de ces deux drames le point de départ de son travail législatif. Elle dépose deux propositions de loi. La première crée un droit à l'information des victimes. La seconde — organique — érige tout manquement à ce droit en faute disciplinaire pour les magistrats. Et cela, au même rang qu'un manquement à l'indépendance ou à l'impartialité. Une petite révolution.

Un sondage, et tout bascule

86% des Français jugent le fonctionnement des institutions « récurrentment » problématique. Le sondage publié hier ne laisse aucun doute. C'est une défiance massive — quasi unanime.

L'enquête du ministère de la Justice, menée en octobre 2025 auprès de 14 000 personnes, précise le diagnostic. Seuls 49% des Français font confiance aux services publics de la justice. Pourquoi ? Trois raisons principales : la lenteur des procédures, le manque de sévérité perçu, et surtout — le plus sidérant — l'incompréhension. 78% des personnes interrogées trouvent l'institution judiciaire « peu compréhensible ». Ce n'est pas une critique politique. C'est un constat d'échec — communicationnel et procédural.

Édouard Philippe, l'ancien Premier ministre, a réagi dans Le Parisien hier : « L'indignation ne doit pas s'éteindre », dit-il. Marie-Claire Carrère abonde. « L'indignation ne porte pas simplement sur une affaire de justice, explique-t-elle. C'est l'ensemble du traitement, par notre société, des violences sexuelles sur les enfants qui doit être réinterrogé. »

Une question se pose : cette indignation est-elle passagère ? La sénatrice croit, elle, à un véritable électrochoc. « Il est probablement salutaire pour que chacun s'interroge sur la façon dont on accueille la parole de l'enfant, dont les parents sont traités quand ils portent plainte, dont les décisions sont rendues — on le sait, beaucoup de classements sans suite. »

Deux affaires, une même colère silencieuse

Le 27 janvier 2025, Elias, 14 ans, est tué à Paris par deux jeunes qui voulaient lui voler son téléphone. Les auteurs sont déjà connus de la justice — multirécidivistes, malgré leur jeune âge.

Les parents d'Elias veulent comprendre. Comment ces deux adolescents, signalés, suivis, condamnés, ont-ils pu en arriver là ? Ils demandent des informations sur le parcours judiciaire des auteurs. Ils veulent savoir quels dysfonctionnements ont permis cette tragédie.

Silence.

« Le premier entretien avec un magistrat, c'est juillet 2025 », révèle la sénatrice. Six mois après l'assassinat. Six mois pendant lesquels les parents n'ont rien su. Pas même du rapport d'inspection diligenté par le ministre de la Justice, qui — selon Marie-Claire Carrère — n'a pas interrogé les parents d'Elias. « C'est mis en évidence clairement dans le rapport d'inspection. »

Ce rapport, commandé par le garde des Sceaux, fait 40 pages. Il est rendu public. Mais les parents ne l'ont pas reçu directement. Ils n'ont pas été informés de son contenu. « Quand on lit le rapport d'inspection, insiste la sénatrice, c'est effrayant le parcours. C'est une série de dysfonctionnements absolus. »

L'affaire Liana, elle, est d'une autre nature — violences sexuelles sur mineurs — mais le schéma est identique. Les plaintes déposées contre Jérôme Barrella, nom conservé, pour viols sur mineurs, ont été classées sans suite. Les informations sur les antécédents, sur les signalements antérieurs, n'ont pas été transmises à la famille. Résultat : une onde de choc nationale quand l'affaire éclate.

« La justice a failli dans sa mission de protection », tranche Marie-Claire Carrère. « C'est le plus grave qu'il puisse arriver. »

Informer ou être sanctionné : les propositions Carrère

Alors que faire ? La sénatrice a choisi la voie législative. Ses deux propositions de loi sont déposées. La première, ordinaire, crée un « droit à l'information des victimes » tout au long de la procédure.

Concrètement : une victime ou ses proches peuvent demander et recevoir des informations sur les procédures et les décisions judiciaires qui ont eu un impact sur leur situation. Cela signifie, par exemple, que la famille Liana pourrait aujourd'hui obtenir le suivi des plaintes déposées contre Jérôme Barrella. Cela signifie que les parents d'Elias auraient pu connaître le parcours des deux adolescents qui ont tué leur fils, sans attendre six mois.

Le texte prévoit aussi la création, dans chaque tribunal judiciaire, d'un « comité des usagers » chargé d'améliorer l'accès des victimes à la justice. Et un médiateur national du service public de la justice, qui recevra les réclamations et formulera des préconisations chaque année.

Mais l'innovation la plus forte, la plus contestée, est dans la proposition de loi organique. Elle stipule — citation directe — que « tout manquement au respect du droit à l'information des victimes et à la compréhension des décisions prises constitue une faute disciplinaire pour les membres de cette institution judiciaire ».

Une faute au même rang que celles déjà prévues par le statut des magistrats : manquement à la dignité, à l'honorabilité, à l'indépendance.

« Aujourd'hui, explique Marie-Claire Carrère, une erreur de jugement, même très grave, ne donne pas lieu à sanction. » Elle veut que le refus d'informer, le mépris des victimes, devienne une faute.

Est-ce un procès fait aux magistrats ? « Mes propositions de loi ne traduisent pas une quelconque défiance à l'égard de la justice, répond-elle. Je pense que, comme toute institution, elle doit évoluer. » Elle compare avec la santé : dans les années 2000, on a imposé aux médecins d'informer les patients. Aujourd'hui, cela paraît une évidence. « La justice, comme le système de santé, a une mission de protéger. Parfois, elle se révèle maltraitante à l'égard des victimes. »

Le problème n'est pas (que) l'argent

Un argument revient régulièrement : la justice manque de moyens. Le budget a augmenté de 50%, rappelle la sénatrice. L'enveloppe pour la Justice s'élevait à 8 milliards d'euros en 2016, elle dépasse aujourd'hui 11 milliards. Depuis 2017, l'augmentation est de 40% (sources : Franceinfo).

Mais pour Marie-Claire Carrère, ce n'est pas le cœur du problème. « Je répugne à commencer par la discussion des moyens. Avec 3 milliards, on ne résout pas tous les problèmes. » Elle pointe l'organisation.

« On envoie des courriers importants concernant une procédure par la poste, pas par voie numérique. »

« On découvre que des fichiers comme Cassiopée ne sont accessibles qu'au parquet, pas aux enquêteurs. »

« Il n'y a pas de voyants rouges qui s'allument quand plusieurs plaintes sont déposées contre la même personne pour des faits aussi graves. »

Et puis il y a la question du recrutement. « Si l'origine des magistrats était plus diverse, si on élargissait le recrutement à des juristes expérimentés venus du service public, de l'entreprise privée, de cabinets d'avocats, on croiserait des méthodes différentes. »

Bref : le problème n'est pas seulement budgétaire. Il est culturel.

Qui juge les juges ? La question qui fâche

C'est là que Bruno Retailleau entre en scène. Le ministre de l'Intérieur — en poste du 21 septembre 2024 au 12 octobre 2025 dans les gouvernements Barnier, Bayrou et Lecornu I (source Wikipedia) — propose de réformer le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Sa proposition : créer une cour disciplinaire de la magistrature, composée de jurys citoyens.

Rémi Heitz, procureur général près la Cour de cassation et président du CSM, a réagi hier sur notre antenne. « Il faut être attentif à ne pas attiser la colère et à ne pas la concentrer sur la seule institution judiciaire, a-t-il déclaré. Notre institution judiciaire est fragile. C'est la clé de voûte de notre démocratie. Pas de surenchère, il ne faut pas non plus jeter en pâture les magistrats. »

Marie-Claire Carrère n'est pas de cet avis. « Bruno Retailleau n'est pas dans la surenchère. Il a posé une question fondamentale. Les magistrats sont indépendants. Mais être indépendant, ça ne veut pas dire ne pas avoir de compte à rendre. »

Les chiffres plaident pour elle. En matière de sanctions disciplinaires, le garde des Sceaux et le CSM prononcent environ 6 sanctions par an pour les magistrats. Côté police, l'IGPN — Inspection générale de la police nationale — demande environ 250 sanctions par an (et encore, cela ne couvre que 10% du champ disciplinaire).

Le contraste est saisissant. 6 contre 250. Voilà.

« La liste des fautes disciplinaires pour les magistrats est exprimée dans leur statut : atteinte à la dignité, à l'honorabilité, à l'indépendance, etc., explique la sénatrice. Mais une erreur de jugement, même très grave, ne donne pas lieu à sanction. » Elle ajoute une nuance : « Je ne suis pas favorable à ce que ce soit des jurys citoyens — ça rappelle de mauvais souvenirs. Mais qu'on s'interroge sur les raisons qui font que le CSM prononce aussi peu de sanctions, oui. »

Sa proposition de loi organique va dans ce sens : faire du refus d'informer les victimes une faute disciplinaire explicite.

Le secret contre l'information : un faux dilemme ?

Un obstacle est souvent invoqué : le secret de l'instruction, le secret professionnel, le secret du délibéré. L'avis du comité de déontologie sur la demande d'information de la famille d'Elias oppose ces principes.

Mais Marie-Claire Carrère ne cède pas. « Entre ne rien dire au motif que tout serait secret, et informer, il y a une large marge. » Elle prend l'exemple du rapport d'inspection de 40 pages sur l'affaire Elias. « Sur ces 40 pages, il y a plein de choses qui peuvent être dites, sans porter atteinte au secret. Ces grands principes ne doivent pas être des obstacles à toute communication. »

Sa philosophie est claire : « Il ne faut pas commencer par dire non absolu. Il faut commencer par dire : on doit à ces personnes respect, information, compréhension. Ensuite, on voit ce qu'on peut dire. »

Un changement de paradigme. Ou plutôt : un changement de culture.

La formation locale : un autre levier

En parallèle de ces propositions nationales, des initiatives locales existent. Charlotte Balde, conseillère régionale d'Île-de-France déléguée à l'égalité hommes-femmes, préside le centre Hubertine Auclert. Ce centre de ressources forme les élus, les policiers municipaux, les pompiers — et même les agents du périscolaire — à l'accueil et à l'orientation des victimes de violences.

« Tout se joue dans les premiers instants », explique-t-elle. « Accueillir la parole de la victime, gérer son trauma, l'orienter très vite vers les bonnes associations spécialisées localement. »

Marie-Claire Carrère salue ce travail : « Les victimes de violences ont besoin d'un soutien immédiat. Former à l'écoute et à la détection des problèmes, c'est décisif. Beaucoup de femmes n'osent pas parler. Il faut tisser un lien de confiance. »

Et maintenant ?

Le 15 juillet prochain, l'Assemblée nationale examine un texte sur la protection de l'enfance. Le gouvernement a annoncé des ajouts sur la perpétuité, la motivation obligatoire des décisions et — justement — l'information des victimes. Marie-Claire Carrère veut que ses propositions soient intégrées à ce texte. « Rien n'empêche de mettre des amendements dans ce projet de loi », dit-elle.

Une « loi intégrale » sur les violences sexuelles est aussi réclamée par des associations, portée notamment par Marielle Brune-Pivier. La sénatrice y est favorable sur le principe : « L'avantage de cette loi intégrale, c'est l'approche à 360 degrés. »

Reste à savoir si les propositions de Marie-Claire Carrère survivront aux arbitrages politiques. Et si la justice — cette institution que 78% des Français jugent « peu compréhensible » — acceptera de se réformer de l'intérieur.

La question n'est pas rhétorique. Elle est posée par 86% des Français. Et par deux familles qui n'ont pas eu de nouvelles assez vite.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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