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Jacques Leveugle : 89 adolescents abusés, seulement deux pourront être jugés

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-25
Illustration: Jacques Leveugle : 89 adolescents abusés, seulement deux pourront être jugés
© Illustration Le Dossier (IA)

C’est une affaire tentaculaire qui échappe en grande partie à la justice. Selon Midi Libre, qui a couvert la conférence de presse du procureur de Grenoble, vendredi 24 juillet 2026, l’ancien éducateur Jacques Leveugle, 79 ans, est soupçonné de viols et d’agressions sexuelles sur 89 garçons mineurs. Les faits auraient été commis entre 1967 et 2023, en France et sur cinq continents. Mais sur les 24 plaignants, seulement deux hommes — aujourd’hui âgés de 43 et 45 ans — verront leur dossier jugé. La prescription a tout effacé.

Une mécanique d’emprise qui a duré 56 ans

Les faits sont glaçants. Le récit, lui, doit rester sobre. Le procureur de la République de Grenoble, Etienne Manteaux, a décrit Jacques Leveugle comme un homme qui utilisait sa fonction d’éducateur pour exercer une « séduction intellectuelle » sur des jeunes issus de milieux défavorisés. Il les aurait mis sous emprise — et ce, pendant plus d’un demi-siècle.

Les abus présumés auraient eu lieu en France, mais aussi en Algérie, au Maroc, en Colombie, en Inde, en Nouvelle-Calédonie, en Allemagne. Une liste qui donne le vertige. Un mode opératoire rodé par la mobilité et l’absence de frontières. Le suspect, aujourd’hui âgé de 79 ans, n’a pas encore été jugé. Les enquêteurs de la gendarmerie de Grenoble ont travaillé sur cette affaire, mais les détails précis de l’enquête restent pour l’instant inconnus en dehors des déclarations du parquet.

Combien de victimes se cachent derrière ces 89 chiffres ? Les enquêteurs en ont recensé 89, selon le procureur. Mais seuls 24 plaignants se sont manifestés. Et parmi eux, deux seulement ont vu leurs faits qualifiés de non prescrits. Voilà une réalité qui interroge.

Le mur de la prescription : 87 victimes privées de justice

La raison est simple — et terrible. « La très grande majorité de ces faits sont prescrits compte tenu de leur ancienneté », a indiqué le parquet, selon Midi Libre. Les faits les plus anciens remontent à 1967. La prescription en matière de viol sur mineur a été allongée à plusieurs reprises, mais elle ne peut pas s’appliquer rétroactivement aux faits déjà prescrits au moment des changements législatifs.

Ainsi, sur les 24 plaignants, seules « deux victimes, des hommes aujourd’hui âgés de 43 et 45 ans, sont concernées par des faits non prescrits ». Les autres ? Le temps a fait son œuvre. La justice ne pourra pas les juger. C’est un constat amer, mais il faut le dire : la prescription a permis à Jacques Leveugle d’échapper à la majeure partie de ses responsabilités présumées.

Un procès devrait néanmoins pouvoir se tenir en 2027. On jugera donc les faits commis à l’encontre de ces deux hommes, qui étaient alors adolescents. Mais que dire des 87 autres ? Où est leur justice ?

Que sait-on de l’accusé ?

Jacques Leveugle est un ancien éducateur. Selon les investigations rapportées par Midi Libre, il a utilisé sa position pour approcher des jeunes vulnérables. La « séduction intellectuelle » évoquée par le procureur suggère un stratagème psychologique, pas une violence physique brutale. Une emprise construite sur la confiance, l’autorité et la manipulation.

Les informations disponibles sur son parcours sont encore limitées. On ne connaît pas avec précision les institutions où il a travaillé, ni les lieux exacts où il a exercé. L’enquête, confiée à la gendarmerie de Grenoble, a permis de cartographier les allégations sur plusieurs décennies et plusieurs continents. Mais les circonstances exactes de ses déplacements, de ses fonctions et de sa mise en cause restent à préciser.

Un procès en 2027, des questions sans réponse

Le procureur Manteaux a annoncé qu’un procès devrait pouvoir se tenir en 2027. Seuls les faits concernant les deux plaignants de 43 et 45 ans seront examinés. La procédure suit son cours, mais la lenteur de la justice est ici frappante : les faits les plus récents remontent à 2023, et pourtant, il faudra attendre encore au moins un an pour un jugement. Et encore, sur une infime partie des accusations.

La prescription massive a été un sujet central de la conférence de presse. Le parquet a dû expliquer pourquoi, malgré 89 victimes présumées, seules deux pourront obtenir réparation. C’est une question que la société française peine à résoudre : comment juger des crimes anciens lorsque les délais légaux sont dépassés ? Les réformes successives ont allongé les délais, mais elles ne peuvent pas rétroagir.

Ce que ça dit de la France

Ce fait divers n’est pas un cas isolé. Il révèle une tension profonde dans notre rapport à la justice. D’un côté, la volonté de punir les crimes les plus graves, sans limite de temps. De l’autre, le principe de prescription, qui garantit la sécurité juridique et empêche des procès impossibles après des décennies. Où est l’équilibre ?

La France a multiplié les réformes ces dernières années : allongement des délais de prescription pour les viols sur mineurs, création de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, etc. Mais l’affaire Leveugle montre que le bât blesse encore. Le nombre de victimes présumées est vertigineux. Et pourtant, la justice ne pourra pas les entendre toutes.

C’est aussi une question de moyens. Les enquêtes sur des faits anciens sont complexes, coûteuses, et souvent entravées par la disparition des preuves. Le contribuable finance un système judiciaire qui, dans ce cas, ne pourra traiter que 2 % des victimes présumées. Le rapport qualité-prix est désastreux — et ce n’est pas un jugement moral, c’est une observation.

Enfin, l’affaire souligne les inégalités territoriales : les victimes les plus vulnérables, souvent issues de milieux défavorisés, sont celles qui mettent le plus de temps à porter plainte. Quand elles le font, il est parfois trop tard. La prescription, dans ce contexte, n’est pas une abstraction juridique : elle est une injustice concrète.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

Sources : Midi Libre (Marion Pignot, 25 juillet 2026) — conférence de presse du procureur de la République de Grenoble, Etienne Manteaux, le 24 juillet 2026.

📰Source :www.midilibre.fr

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