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Alain Dorval cloné, Hercberg piégé : l'IA génère le chaos en France

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-13
Illustration: Alain Dorval cloné, Hercberg piégé : l'IA génère le chaos en France
© YouTube

La voix qui parle encore : le scandale Dorval

Alain Dorval est mort en février 2024. Pendant quarante ans, il a prêté sa voix grave à Sylvester Stallone dans Rocky, Rambo, The Expendables. Une voix reconnaissable entre mille. En 2025, une bande-annonce posthume circule. On y entend Dorval doubler Stallone. Le grain, le ton, les intonations — tout y est. Sauf que Dorval n’a jamais enregistré ces répliques. — Un clonage vocal pur.

« Ce formidable trailer avec Stallone, avec la soit-disant la voie d’Orval et qui était celui qui doublait Stallone et cetera avec le grain avec vraiment la même voix effectivement, sauf qu’au niveau du jeu bah c’était c’était pathétique », témoigne un professionnel du doublage dans le reportage.

L’IA a absorbé des milliers d’heures d’enregistrements de Dorval. Elle recrée sa voix à l’identique — mais sans âme. « On est face à une situation qui relève de la loi de Murphy. Ça tournera mal », ajoute le même témoin. Résultat ? Des millions de vues. Aucun droit. Aucune autorisation. Pas un centime pour les héritiers.

La France compte 15 000 professionnels du doublage, dont 5 000 comédiens. Leur métier repose sur l’émotion, le jeu, le souffle. L’IA générative les réduit à des échantillons sonores. « On ne veut pas de cette création de voix, on ne veut pas de l’intelligence artificielle générative, c’est celle-là surtout qui nous pose problème où on va piocher plein de petites voix à droite à gauche. La vôtre, la vôtre, la vôtre, la mienne. Et avec ça, on va créer une entité X Y qui va être une voix non reconnaissable mais qui va n’empêche être nourrie par tout ce que nous on a pu faire », explique un comédien.

Des voix connues — Morgan Freeman, Samuel L. Jackson, Jim Carrey, Marge Simpson — toutes doublées par des comédiens français. « Je suis la voix française de Marge Simpson et notre métier pourrait totalement disparaître », alerte un autre. Le clonage d’Alain Dorval n’est pas un accident. C’est un avertissement. — Et pourtant.


32 fausses vidéos : l’arnaque Hercberg

Prenons un autre cas. Serge Hercberg est professeur de nutrition. Il a inventé le Nutri-Score, ce logo coloré sur nos paquets de céréales. En début d’année 2025, il découvre 32 vidéos diffusées sur YouTube. Sa tête. Sa voix. Sa blouse blanche. Mais ce n’est pas lui.

« C’est absolument pas mon bureau. Donc c’est un cadre absolument inventé. On m’a mis une belle blouse blanche avec mon nom. On me fait dire des recommandations, des conseils qui sont totalement absurdes. La poudre de cacao qui devrait être consommée pour protéger ses artères ou le fait de manger des algues pour nettoyer le cerveau mais avec des explications de mécanismes qui font paraître savants qui donnent l’impression que c’est scientifique alors que c’est totalement absurde », raconte-t-il.

Les vidéos totalisent jusqu’à 15 000 vues par jour. Des milliers de Français croient recevoir des conseils médicaux d’un expert reconnu. En réalité, ils avalent des fake news santé. « Ce qui me choque le plus, c’est la crainte de l’utilisation de ce type de stratégie et ce type d’outil, l’intelligence artificielle pour développer une désinformation en santé qui peut être extrêmement grave », insiste Hercberg.

Il a porté plainte. Les vidéos ont été supprimées. Mais d’autres refleurissent ailleurs. Le deepfake médical est une bombe à retardement. Une étude publiée en mars 2026 par cap-formation.fr révèle que les attaques liées au deepfake ont coûté plus de 863 millions d’euros aux organisations en 2025 (source : cap-formation.fr). Au niveau mondial, la fraude aux deepfakes totalise 2,19 milliards de dollars (source : cyber-securite.fr). Et 55 % des entreprises prévoient une nouvelle augmentation marquée de ces méthodes dans les deux prochaines années (source : itdaily.fr).

Pourquoi cette prolifération ? Parce que l’IA est devenue aussi simple qu’un filtre Instagram. N’importe qui peut générer une vidéo de Macron, Delon ou Hercberg en quelques minutes. « Alain Delon, lui a même promis de l’argent à tous les Français. J’ai décidé de distribuer une partie de mon argent à tous les Français et je pense que c’est la bonne chose à faire. Du grand n’importe quoi », rapporte le journaliste Denis, co-auteur du reportage.

Les politiciens ne sont pas épargnés. Emmanuel Macron apparaît dans des fausses vidéos railleuses. Les deepfakes de Trump, Poutine, Delon — tout est faux. Le professeur Hercberg résume : « J’en ai marre de voir ma trombine en photo, en vidéo, en IA, sur toutes les plateformes pour vous vendre quoi ? Des sites de cryptomonnaies d’escroc. Et je sais pas ce qu’on peut faire pour que ça s’arrête, mais je voudrais juste un truc, c’est que ça s’arrête. »


Jarvis et Friend : l’ami qui écoute tout

L’IA ne se contente pas d’usurper des identités. Elle s’invite dans nos vies. Littéralement. David Get dirige une entreprise de conseil en IA à Paris. Son téléphone est devenu son assistant : « Jarvis, je sors de réunion. J’aurais besoin des chiffres Factory 2025. – Voici les chiffres factory pour 2025. Chiffre d’affaires CA. Résultat d’exploitation Rex 173. » Jarvis — clin d’œil à Marvel – gère son agenda, ses mails, ses déplacements. « On lui donne des super pouvoirs et donc ces super pouvoirs vont être je consulte, je modifie mon agenda, j’envoie des mails, je rédige des mails, je consulte les données financières de mon entreprise pour vous en faire une extraction », explique David Get.

Mais à côté de Jarvis, un autre produit inquiète : Friend. Un collier pendentif qui enregistre toutes les conversations de son propriétaire. Aviffman, son concepteur, le décrit comme « le compagnon idéal ». Le collier écoute les films, les discussions, les sorties. Il donne son avis. « C’est le monde du futur dans lequel l’un de vos cinq meilleurs amis sera un ordinateur », affirme-t-il.

Commercialisé depuis quelques mois, Friend a été tagué dans le métro parisien. Les passants n’ont pas aimé. Le collier envoie les enregistrements à distance. « Aujourd’hui, je capte le son qui m’environne dont les personnes qui vont parler, dont les échanges dont on va se nourrir. Ça rentre directement dans l’intelligence. C’est envoyé à distance. Est-ce que cette donnée là, une fois qu’elle est envoyée, est-ce qu’elle fait travailler d’autres modèles ? Dans quel objectif derrière ? » s’interroge David Get lui-même.

Friend est une « dérive un peu extrême », selon lui. « C’est déporter en fait trop de choses sur l’IA, c’est-à-dire de de de d’utiliser encore une fois cette technologie en pensant que c’est un humain à la place. » Le problème est clair : qui possède vos conversations ? Vos émotions ? Vos secrets ? Une fois dans le cloud, les données sont hors de contrôle. Et la France n’a pas de cadre légal solide pour encadrer ces appareils. — Voilà.


La pub IA : Notre-Dame en 3 jours, 20 milliards de marché

Et la pub ? Vous avez vu ce spot pour un parfum ? Un coucher de soleil sur Notre-Dame, un mannequin parfait, des gargouilles filmées avec une lumière dorée. « Éternité », dit la voix off. Ce spot n’a jamais été tourné. Il a été généré par IA en trois jours. Oui, vous avez bien lu.

Nella Zai est directrice artistique. Elle a conçu l’atmosphère. « Je suis allée à Notre-Dame. On a pris plusieurs prises de vue de loi, de prêt et après on on la donne à l’IA et pour le générer, on crée le prompt. C’est comme une recette. Et dans la recette, on dit qu’est-ce qu’on souhaite voir dans l’image ? J’ai écrit photographie de nature cinématographique, gros plan sur les gargouilles de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Lumière dorée du crépuscule. Fujifilm Objectif Leica 50 mm. Composition cinématographique empreinte d’élégance et de rêverie dans un style publicitaire onirique. » Le résultat est bluffant.

« Si on avait dû faire ce film avec un véritable tournage, déjà il aurait fallu l’autorisation de tourner à Notre Dame, ce qui est pas évident. En plus en drone à Paris encore moins évident. Il aurait fallu qu’on tourne à un moment spécifique de la journée pour avoir la lumière parfaite. Ça aurait été un film qui aurait pris je dirais 4, 5 mois. On l’a fait environ moins d’une semaine », explique Nella Zai.

Jérémy Angelier pilote une plateforme qui fédère 350 artistes numériques. Le marché de la vidéo IA explose. « Il est estimé à 20 milliards d’euros dans le monde, quatre fois plus prévu en 2030. Et le résultat bah c’est que ça commence à être vraiment beau, ça commence à être très qualitatif. Les gens sont bluffés, on a des marques qui nous contactent de plus en plus pour faire des films. En 3 mois, c’est devenu quelques coups de fil à tout d’un coup recevoir des demandes de devis dans tous les sens. Donc la télévision française va s’y mettre. On est un petit peu en retard par rapport à certains pays asiatiques notamment, mais c’est en train de bouger. »

Un spot qui aurait coûté des centaines de milliers d’euros et nécessité une équipe de trente personnes peut désormais être fabriqué par deux ou trois créateurs en trois jours. Le mannequin n’existe pas. Les immeubles sont inventés. Notre-Dame est un fantôme numérique. Et pourtant, tout semble réel. La frontière entre le vrai et le faux s’efface.


15 000 professionnels menacés : la France peut-elle résister ?

Enfin, l’emploi. Le secteur du doublage et de la post-production est en première ligne. 15 000 personnes, dont 5 000 comédiens de doublage. Leur travail est reproductible en un clic. « L’IA générative va piocher plein de petites voix à droite à gauche. La vôtre, la vôtre, la vôtre, la mienne. Et avec ça, on va créer une entité X Y », répètent les syndicats.

Les comédiens refusent. Ils ne veulent pas de l’IA générative. « On ne veut pas de cette création de voix, on ne veut pas de l’intelligence artificielle générative, c’est celle-là surtout qui nous pose problème », martèlent-ils. Mais les plateformes comme Netflix poussent. Le doublage automatisé, déjà expérimenté aux États-Unis, arrive en Europe. Les voix générées par IA coûtent cent fois moins cher que des comédiens.

Et ce n’est pas tout. Les deepfakes menacent aussi la démocratie. 75 % des professionnels de la cybersécurité interrogés par itdaily.fr considèrent que les deepfakes sont une menace critique pour les entreprises. Avec 72 % qui pointent du doigt l’usurpation d’identité (source : itdaily.fr). En France, les appels frauduleux imitant la voix de proches se multiplient.

« Me voici. Je m’appelle Denis. Je suis journaliste et co-auteur de ce reportage. Vous me voyez maintenant sans transformation. Mais finalement en êtes-vous bien sûr ? » conclut le reportage. La question reste en suspens.

Le gouvernement français a lancé des consultations. Rien de concret. Les lois existantes (RGPD, droit à l’image) sont trop lentes face à la vitesse de l’IA. Les 863 millions d’euros de pertes annoncés ne sont qu’un début. Si rien n’est fait, la France deviendra le Far West du deepfake. Et nos voix, nos visages, nos identités ne nous appartiendront plus.

Sources :

  • Reportage France 3 – deepfakes et voix clonées (transcrit par Le Dossier)
  • cap-formation.fr – étude mars 2026
  • cyber-securite.fr – chiffres mondiaux fraudes deepfake 2025
  • itdaily.fr – prévisions 2025-2027

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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