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SociétéÉpisode 6/5

Harcèlement scolaire : 60 % des harceleurs jamais sanctionnés – l'impunité qui tue

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-17
Illustration: Harcèlement scolaire : 60 % des harceleurs jamais sanctionnés – l'impunité qui tue
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Soixante pour cent des harceleurs n'ont jamais été punis. Soixante-dix pour cent quand il s'agit de filles. La loi de 2022, censée criminaliser le harcèlement, reste lettre morte. Pendant ce temps, les séquelles psychologiques s'installent pour toujours. Le système éducatif français, en retard de plusieurs décennies sur les pays scandinaves, continue d'agir après les drames, jamais avant. Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix politique.

L'impunité comme règle — 60 % de harceleurs jamais sanctionnés

Le chiffre est froid. Il tombe comme un couperet. Soixante pour cent des harceleurs scolaires n'ont jamais reçu la moindre sanction. C'est Nora Tirane, fondatrice de l'association Marion la main tendue, qui le clame sur Public Sénat en avril 2026. Et quand le harceleur est une fille, le taux monte à 70 %. « On minimise toujours la violence des filles », explique-t-elle. « Ce sont des violences psychologiques. On dit : non, pas elle, c'est impossible. »

La loi de 2022 a pourtant fait du harcèlement scolaire un délit. Les peines prévues vont de 3 ans de prison et 45 000 euros d'amende jusqu'à 10 ans et 150 000 euros en cas de suicide de la victime. Mais cette loi, votée dans l'urgence après des suicides d'adolescents, est inapplicable. Jean-Pierre Bellon, président du centre Resis, est catégorique : « Les sanctions sont tellement disproportionnées qu'elles n'ont jamais été appliquées. » Les acteurs historiques de la lutte contre le harcèlement s'y étaient opposés. Ils avaient raison. Le député Balanant, auteur de la loi, les avait traités d'incompétents. Aujourd'hui, les faits leur donnent raison.

« On parle de harceleurs, pas des harceleurs, au pluriel », ajoute Nora Tirane. « La loi ne retient pas la dynamique de groupe. » Or le harcèlement scolaire est un phénomène collectif. Un enfant seul ne harcèle pas. C'est le groupe qui pousse, qui filme, qui rit. Sanctionner un seul « leader » ne résout rien. Résultat : deux tiers des harceleurs sont eux-mêmes d'anciennes victimes. Le continuum de violence ne fait que se perpétuer.

Le décret de 2023 permettait de déplacer un élève harceleur. Belle intention. Mais dans les faits, les enfants le savent : « Ils rient, ils savent que ça ne sert à rien », constate amèrement la sénatrice Agnès Sénateur. L'impunité est devenue la règle. Et elle tue.

Les séquelles à vie — « Je ne sais pas aimer ni être aimée »

Laurine a été harcelée au collège. Aujourd'hui adulte, elle témoigne dans le documentaire de Cécile B. : « Je ne sais pas aimer ni être aimée. Personne ne me rendra ces années. J'ai trop de retard, trop de failles. Je ne sais pas me faire des amis, je n'ai pas les codes. C'est trop tard. » Non, ce n'est pas trop tard, répond Jean-Pierre Bellon. Mais les dégâts sont immenses.

Une étude britannique du début des années 2010 a suivi 800 jeunes victimes de harcèlement sur le long terme. Les résultats sont accablants : ces adultes se portent moins bien, même physiquement. Les conséquences psychologiques sont massives. Perte d'estime de soi, anxiété chronique, dépression, difficultés relationnelles. Serge Hefez, psychiatre à la Pitié-Salpêtrière, reçoit chaque jour dans son cabinet des adultes harcelés pendant l'enfance. « Ils ne s'en remettent quasiment jamais, ou au terme d'une très longue psychothérapie. »

Le documentaire montre une professeure de 50 ans qui ne supporterait pas de retourner dans la cour du collège où elle a été harcelée à 14 ans. « C'est une marque au fer rouge qui vous poursuit toute la vie », commente Agnès Sénateur. La honte et l'autodénigrement s'installent, bloquent toute vie sociale. Et pourtant, la prise en charge post-traumatique est inexistante en France. On suture la plaie sur le moment, mais on oublie les années qui suivent, où la blessure ne cesse de se rouvrir.

Nora Tirane le répète depuis 2014 : « Le harcèlement est un problème de santé publique. » Son livre Marion 13 ans pour toujours consacre un chapitre entier à ce constat. Mais les pouvoirs publics n'ont toujours pas intégré cette dimension. Le coût humain est immense. Le coût financier aussi : suivis psychologiques à vie, désocialisation, perte de productivité. Mais on préfère fermer les yeux.

Où sont les adultes ? — Le retard français, une faute gravissime

« Où étaient les adultes ? » C'est la question que hurle Jean-Pierre Bellon en regardant le documentaire. Comment a-t-on pu laisser faire ça ? La France accuse un retard criminel. Les pays scandinaves ont commencé à traiter le harcèlement scolaire dans les années 1970. Les pays anglo-saxons dans les années 1980. En France, il a fallu attendre les années 2010 pour que le sujet émerge. Et encore, certains chercheurs affirmaient que « c'est un phénomène qu'on surestime, en en parlant on le fait exister ». Une omerta parfaitement coupable, selon Bellon.

Aujourd'hui encore, les enseignants ne sont pas formés. Dix pour cent des harcèlements débutent par un adulte. En avril 2026, une enseignante a été condamnée à un an de prison avec sursis et interdiction définitive d'enseigner pour harcèlement sur ses élèves. Un cas isolé ? Non, le symptôme d'un système qui ne forme pas, ne détecte pas, ne protège pas.

Les adultes sont absents de la cour de récréation, absents des couloirs, absents des groupes WhatsApp. 71 % des cas de harcèlement ont lieu au sein de l'établissement scolaire. 90 % dans la cour. 60 % en classe. Où sont les surveillants ? Les psychologues ? Les médecins scolaires ? La sénatrice Agnès Sénateur interpelle régulièrement le gouvernement sur le manque criant de personnel médical. « On travaille beaucoup a posteriori, jamais en amont », déplore Nora Tirane. La prévention est le parent pauvre des politiques éducatives.

Le programme Phare, lancé en 2022, prévoyait une équipe dédiée dans chaque établissement. Où en est-on ? Jean-Pierre Bellon l'avoue : « J'ai très peur que la lutte contre le harcèlement ait fait les frais de l'instabilité politique. » Depuis 2022, les ministres de l'Éducation se sont succédé à un rythme effréné. Chaque nouveau ministre reprend tout à zéro. La continuité nécessaire n'existe plus.

Cyberharcèlement et déshumanisation — la boucle infernale

Le harcèlement ne s'arrête pas à la sortie de l'école. Il continue le soir sur les réseaux sociaux. 41 % des jeunes cyberharcelés le sont via WhatsApp, dont 25 % sur des groupes de classe. Ce qui se dit le soir revient le matin dans la cour. Une boucle infernale, comme la décrit Jean-Pierre Bellon.

Serge Hefez alerte sur un phénomène massif : l'érosion de l'empathie chez les jeunes. La virtualisation des liens, accélérée par le Covid, déshumanise les actes. « On pense que les jeunes sont très reliés entre eux, mais ils sont très seuls devant des écrans. » Insulter quelqu'un sur un réseau social n'est pas perçu comme une agression réelle. « Je ne l'ai pas insulté, c'était sur les réseaux », entendent les adultes. La victime, elle, reçoit l'insulte au plus profond de sa chair.

Le téléphone portable est le vecteur principal. La loi de 2018 interdisait les portables à l'école. Mais les élèves les rangent dans leur poche. Les notifications continuent de vibrer. Et surtout, tout incident est filmé, mis en ligne, viralisé. Agnès Sénateur a déposé une proposition de loi pour une interdiction totale, y compris au lycée. « C'est une des clés du problème », assure-t-elle.

Les jeunes eux-mêmes peinent à identifier le harcèlement. Tito, un lycéen interrogé dans le documentaire, avoue : « On a plein d'interventions, mais en tant qu'élève, on ne le ressent pas forcément. » La limite entre la théorie et la pratique est floue. Le déni est aussi une protection. Mais il laisse les victimes seules face à la violence.

Solutions oubliées — prévention, parents ambassadeurs, et un appel aux politiques

Que faire ? Les intervenants sont unanimes : la prévention avant tout. « Prévention, prévention, prévention », martèle Serge Hefez. Ouvrir les écoles à des intervenants extérieurs, associations, philosophes, citoyens. Apprendre aux jeunes le sens civique, la discussion, le contact avec l'autre. Montrer des documentaires comme celui de Cécile B. aux élèves et aux parents.

Nora Tirane veut développer les « parents ambassadeurs ». Des parents formés pour entrer dans les établissements, alerter, accompagner. « Il y a une perte de confiance entre les familles et l'école », constate-t-elle. Les parents d'enfants harceleurs aussi sont désemparés. « On ne les culpabilise pas, mais il faut qu'ils rentrent dans l'établissement. »

Jean-Pierre Bellon lance un appel : il faut remettre à l'ordre du jour le projet d'une équipe Phare par établissement. Une équipe formée, dédiée, capable de traiter les situations immédiatement. Mais cela nécessite des moyens et une stabilité politique. « Je souhaite que soit remis à l'ordre du jour ce projet. » L'appel est lancé.

Agnès Sénateur insiste sur la régulation des téléphones. Interdiction totale, y compris dans les poches. Et surtout, davantage de psychologues scolaires. « C'est un vrai sujet : former des personnels de santé pour détecter les signaux faibles. »

Enfin, Nora Tirane rappelle un message aux enfants : « Si vous êtes auteur, vous êtes perdant. Si vous êtes victime, ce n'est pas de votre faute. On vous croit. Si vous êtes témoin, rapprochez-vous d'un élève ambassadeur. Trouvez un adulte qui vous croira. Celui qui ne vous croit pas, ne le croyez pas non plus. C'est vous qui avez raison. »

Des paroles fortes. Mais les actes, eux, se font attendre. Les harceleurs restent impunis. Les victimes restent seules. Et le système continue de dysfonctionner. Jusqu'au prochain drame.

Sources :

  • Documentaire Harcèlement nos vies d'après de Cécile B. (diffusé sur Public Sénat, avril 2026)
  • Nora Tirane, fondatrice de l'association Marion la main tendue, auteure de Marion 13 ans pour toujours (2014)
  • Agnès Sénateur, sénatrice de Paris, membre de la commission de la culture et de l'éducation
  • Jean-Pierre Bellon, président du centre Resis, professeur de philosophie
  • Serge Hefez, psychiatre, responsable de l'unité de thérapie familiale à la Pitié-Salpêtrière
  • Enquête britannique sur 800 jeunes victimes (début des années 2010)
  • Baromètre de l'Association Enfance
  • Étude Pisa
  • Enquête de l'association Marion la main tendue (2023 et 2025)
  • Proposition de loi pour interdire les téléphones portables (Agnès Sénateur)
  • Loi du 2 mars 2022 contre le harcèlement scolaire
  • Décret du 2023 sur le déplacement d'élève harceleur
  • Programme Phare de l'Éducation nationale

📰Source :youtube.com

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