Guérisseurs suisses : l'enquête qui prouve que leurs miracles n'existent pas

Eveline, la gynécologue — et son médium
Elle s'appelle Eveline. Gynécologue à Monthey. Pendant des années, elle a subi des cystites chroniques. Antibiotiques, phytothérapie... rien n'y faisait. Alors elle a consulté Han Jacob, un guérisseur qui pratique la méthode EPI — extraction d'information pathologique. Une technique qu'il a inventée après une « initiation » d'un guérisseur philippin. « Je suis guérie maintenant, ça fait deux ans que j'ai plus fait de cystite », affirme-t-elle. Les analyses d'urine le confirment : plus d'infection. Mais voilà le hic : Eveline est aussi gynécologue. Elle traite elle-même ses propres infections urinaires. Son dossier médical ? Des cultures d'urine, rien de plus. Pas de suivi spécialisé. Pas d'examen complémentaire. (Les documents en attestent.)
Question : pourquoi une médecin envoie-t-elle ses patientes chez un médium ? Réponse : « Comme pour moi ça a marché, je me suis dit pourquoi pas l'offrir à mes patientes. » En été 2020, elle propose à dix femmes souffrant de cystites chroniques de consulter Han Jacob gratuitement. Trois séances. Résultat : neuf sur dix n'ont plus de problème. Une a été hospitalisée. « C'est pas une étude scientifique, c'est une expérience humaine », concède la gynécologue. Une expérience humaine — sans groupe témoin, sans double aveugle, sans aucune rigueur méthodologique. Thierry Courvoisier, ancien président de l'Académie Suisse des Sciences, est catégorique : « Le terme d'énergie utilisé dans le cadre de guérison est mal approprié. Ces gens devraient créer un autre mot. »
Pourtant, Eveline persiste. « Je pense que la médecine traditionnelle occidentale ne guérit pas tout. » Elle croit aux « médecins du ciel ». Elle croit à l'énergie. Et elle soigne. Une date. Un virement. Une question : quand la science cède-t-elle à la foi ?
Natacha : un kyste qui s'évapore, un diagnostic qui cloche
- Natacha apprend qu'elle a un kyste à l'ovaire gauche. Opération prévue. Elle envoie un SMS à George de Laloy, guérisseur valaisan. Il prie. Trois archanges : Michel, Raphaël, Gabriel. « Je prie, je fais ma petite formule dans ma tête », explique George. « Le dialogue, l'énergie se met entre les deux, entre les trois. » Trois jours avant l'opération, Natacha ressent des douleurs atroces. Elle va aux urgences. Échographie. Plus de kyste. « J'ai d'abord pensé que la gynécologue avait un souci avec les images », raconte-t-elle. Le jour de l'opération, nouvelle échographie. Toujours rien. Opération annulée. « Pour moi, c'était une évidence, c'est le guérisseur. »
Le docteur Pradervant, chirurgien au CHUV qui devait opérer Natacha, analyse le dossier. Sa conclusion ? Implacable : « Son gynécologue a identifié un kyste fonctionnel. Ces kystes disparaissent spontanément. » Les ovaires connaissent trois types de kystes. Les premiers sont fonctionnels — ils disparaissent seuls. Les deuxièmes sont organiques bénins — ils persistent. Les troisièmes sont cancéreux. Natacha avait un kyste fonctionnel. Le temps a fait son œuvre. Pas les prières de George. « C'est un mauvais diagnostic qui s'est transformé en disparition miraculeuse », résume le chirurgien.
Natacha, elle, refuse cette explication. « C'est toujours selon le plan divin », répond George de Laloy, qui reçoit 150 demandes par jour. Combien de ces « miracles » sont en réalité des erreurs de diagnostic ? Sébastien Dieu, chercheur à l'Université de Fribourg, explique : « Quelqu'un qui va mieux après avoir consulté un guérisseur attribue naturellement son amélioration à l'action du guérisseur. L'amélioration peut dépendre de la rémission spontanée, d'un bien-être passager. » C'est la mécanique de la croyance. Simple. Efficace. Dangereuse.
Vicky Karkou : la hernie discale qui disparaît — coïncidence ?
Vicky Karkou souffre. Hernie discale. Nuits d'agonie. Le docteur Paté, chirurgien spécialisé à la clinique de Jollier, lui propose une opération. Elle refuse. « Il m'a dit que pendant un mois après l'opération, je pouvais rien faire, même pas porter une casserole vide. » Elle rencontre un guérisseur, Emmanuel Sivelli. Il pratique le rééquilibrage énergétique. « On nettoie, on charge et on équilibre. C'est comme si on nettoie un canal », explique-t-il. Après trois ou quatre séances, les douleurs disparaissent. « C'est un magicien pour moi », s'enthousiasme Vicky. « C'est un miracle. »
Le docteur Paté est plus terre-à-terre : « Les douleurs peuvent disparaître spontanément. La hernie va se résorber, le nerf va être décomprimé. » Il ajoute : « On opère deux à trois patients sur dix. La majorité des hernies discales guérissent spontanément. » Vicky Karkou joue au golf. La marche est excellente pour la colonne vertébrale. Coïncidence ? Le professeur Bonvin, médecin psychiatre et anthropologue, directeur de l'hôpital du Valais, résume : « Le guérisseur n'a qu'une dimension : la relation. Il donne le cadre qui permet à l'autre d'aller mieux. Mais l'acteur de la cérémonie, c'est le patient lui-même. »
Le guérisseur fait une chose que les médecins n'ont plus le temps de faire : écouter. « On prend le temps de discuter. La parole, c'est déjà une thérapie », confie Emmanuel Sivelli. Et ça marche. Pas parce qu'il a des pouvoirs. Parce qu'il est présent. Parce qu'il écoute. Parce que le patient se sent important. Une étude du professeur Vallard sur 409 patients et 469 guérisseurs de 21 pays européens conclut que l'amélioration est liée aux attentes des patients, pas à l'action du guérisseur. (Les documents en attestent.)
Le test d'allergie qui a failli tourner au drame
Le docteur Keezer, allergologue, pratique régulièrement des tests de provocation. Ses patients mangent un aliment auquel ils sont allergiques. Il a déjà envoyé trente personnes chez Han Jacob. Résultats : excellents. Mais aujourd'hui, c'est différent. Quatre patients acceptent de participer à une expérience filmée. Pablo, allergique à la noix de cajou, craque en trois minutes. Réaction trop forte. Test interrompu. Échec.
Augusta, allergique à la pomme. Neuf ans sans en manger. Perfusion installée. Tout est prêt en cas de choc anaphylactique — arrêt respiratoire, mort possible. Elle mange la pomme. Trente secondes plus tard, elle a du mal à respirer. « J'ai quelque chose qui pique énormément », dit-elle. Le docteur Keezer prépare l'adrénaline. « J'ai failli injecter le médicament », avouera-t-il plus tard. Han Jacob intervient. Bouge les mains. Prie. La réaction s'arrête. « Je suis surpris en bien », admet le médecin.
Jean-Luc, allergique aux noisettes, voit ses démangeaisons disparaître après le soin. Perle, allergique aux figues et aux pommes, ressent une diminution des picotements. « J'ai pas d'explication rationnelle. Ça me dérange beaucoup », confie le docteur Keezer. « Est-ce qu'un effet placebo peut suffire à faire disparaître des démangeaisons intenses dans la bouche ? » Question pertinente. Chantal Martin Selch, professeure de psychologie à l'Université de Fribourg, répond : « L'effet placebo peut être immédiat. Si la personne imagine qu'elle sera guérie en quelques secondes, c'est ce qui compte. » Elle précise : « L'effet placebo touche 30 à 60% des patients. Et il peut durer jusqu'à 20 mois. »
Alors, miracle ou placebo ? Le docteur Keezer est honnête : « Ce matin, c'était mitigé. Mais pour trois cas sur quatre, je suis surpris en bien. » Il ajoute : « Il y a une trop grosse accumulation de cas positifs. » Pourtant, les IRM cérébrales des guérisseurs, réalisées au CHUV par le professeur Draganski, ne montrent aucune différence structurelle avec 36 sujets témoins. Aucune. Les fréquences cérébrales d'Anna Jacob, guérisseuse spirituelle auteure d'un livre sur ses expériences à l'université de Tübingen, n'ont rien révélé de concluant. Rien. À suivre.
Ce que la science dit vraiment : placebo, rémissions spontanées, croyances
Les guérisseurs suisses sont près de 300. Leurs méthodes ? Prières, tapotements, extraction du mal. La méthode EPI d'Han Jacob rappelle celle des guérisseurs philippins qui prétendent extraire le mal à main nue. « Bizarre, bizarre, cette méthode », commente le journaliste. Pourtant, les patients affluent. Pourquoi ? Trois explications scientifiques.
Premièrement, la rémission spontanée. Le kyste de Natacha, la hernie de Vicky, l'arthrose de Gérard Cherer — ce juge fédéral suisse qui a consulté un guérisseur avec une amélioration temporaire. Autant de cas où le corps guérit seul. Le docteur Paté est formel : « La majorité des hernies discales guérissent spontanément. » Le docteur Pradervant : « Les kystes fonctionnels disparaissent seuls. » La médecine le sait. Les guérisseurs aussi — ils comptent dessus.
Deuxièmement, l'effet placebo. Chantal Martin Selch a mené des recherches sur les mécanismes de la douleur. Son constat : l'effet placebo a le même effet que le médicament. Si le patient croit guérir en quelques secondes, il guérit en quelques secondes. Le professeur Bonvin parle de « catalyseur d'autoguérison ». Le guérisseur ne fait que déclencher un processus qui existe déjà en nous. « C'est celui qui donne le cadre et qui permet à cette action de guérir de se réaliser », explique-t-il.
Troisièmement, la relation de confiance. Les guérisseurs écoutent. Ils prennent le temps. Ils touchent. Ils prient. Ils créent un rituel. « La parole, c'est déjà une thérapie », dit Emmanuel Sivelli. Sébastien Dieu, chercheur en sciences cognitives, analyse : « Être crédule, c'est pas simplement être stupide. C'est avoir confiance. Les guérisseurs sont des individus particulièrement dépositaires de la confiance et de l'espoir. » Et ça marche. Pas parce qu'ils ont un don. Parce qu'ils répondent à un besoin fondamental : être écouté, être pris au sérieux, être soigné avec humanité.
Le professeur Vallard conclut : l'amélioration des patients est liée à leurs attentes, pas à l'action du guérisseur. Les guérisseurs le savent-ils ? « Si vous me demandez rien, je peux rien faire », admet George de Laloy. « C'est 50% la personne qui déclenche le soin. » Il a raison. Mais il se trompe sur la cause. Ce n'est pas l'énergie. C'est l'espoir. C'est la confiance. C'est le pouvoir de l'esprit sur le corps. (Les documents en attestent.)
Le vrai pouvoir des guérisseurs : guérir notre solitude ?
Alors, les guérisseurs sont-ils des charlatans ? La réponse est nuancée. Ils n'ont pas de don. Les IRM le prouvent. Les études le confirment. Les rémissions spontanées et l'effet placebo expliquent leurs « miracles ». Mais ils remplissent un vide. La médecine classique est technique, rapide, déshumanisée. Les guérisseurs, eux, prennent le temps. Ils écoutent. Ils touchent. Ils prient. Ils donnent de l'espoir. « Les guérisseurs sont sympathiques, proches, nous écoutent et nous comprennent », témoigne une patiente.
Le professeur Bonvin le dit bien : « Les guérisseurs sont des catalyseurs, parfois d'une efficacité redoutable. Ils nous aident à mobiliser nos ressources d'autoguérison. » C'est leur vrai pouvoir. Pas de guérir. De faire croire qu'ils guérissent. Et ça suffit, souvent, pour que le corps fasse le reste.
Mais attention. Le danger existe. Une patiente hospitalisée. Un test d'allergie qui tourne mal. Des gens qui abandonnent les traitements médicaux pour des prières et des tapotements. « Si j'avais eu un cancer, je serais morte », murmure une femme. Les guérisseurs ne remplacent pas les médecins. Ils ne guérissent pas le cancer, les infections graves, les maladies chroniques. Ils soulagent. Ils rassurent. Ils accompagnent. Mais ils ne soignent pas. C'est la différence. Et elle est cruciale.
Alors, que faire ? Le docteur Keezer résume : « La médecine n'est pas une science dure. Il y a d'autres approches possibles. » Il a raison. Mais ces approches doivent être encadrées, testées, comprises. Pas vendues comme des miracles. Pas présentées comme des dons divins. Les guérisseurs ont leur place — à condition de ne pas tromper. À condition de dire : « Je ne guéris pas. J'aide votre corps à se guérir lui-même. » Ce serait honnête. Ce serait vrai. Mais ça vendrait moins de séances. À suivre.
Sources
- Témoignages de patients : Eveline (gynécologue), Natacha, Vicky Karkou, Florence (patiente française, épine calcanéenne), Gérard Cherer (juge fédéral, arthrose)
- Entretiens avec Dr. Jean-Denis Paté (chirurgien colonne vertébrale, clinique de Jollier), Dr. Pradervant (CHUV), Prof. Bonvin (médecin psychiatre, anthropologue, directeur hôpital du Valais), Dr. Keezer (allergologue)
- Analyses de Thierry Courvoisier (ancien président Académie Suisse des Sciences, physicien, astrophysicien)
- Études du Professeur Vallard (psychologue clinicien allemand, 409 patients, 469 guérisseurs, 21 pays européens)
- Recherches de Chantal Martin Selch (professeure de psychologie, Université de Fribourg, mécanismes de la douleur et effet placebo)
- IRM cérébrales des guérisseurs (CHUV, laboratoire de neuroimagerie du Professeur Draganski, 4 guérisseurs vs 36 témoins)
- Tests de provocation allergique supervisés par le docteur Keezer (4 patients : Pablo, Augusta, Jean-Luc, Perle)
- Étude de Helenor Maguire sur les chauffeurs de taxi londoniens (plasticité cérébrale)
- Expérience non scientifique menée par Eveline (gynécologue) avec Han Jacob (10 patientes, 9 guérisons apparentes, 1 hospitalisation)
- Livre d'Anna Jacob sur ses expériences à l'université de Tübingen (2015)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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