Marie-Claire et Gisèle Halimi : le procès qui a frappé la République en plein coeur

1972 : l'adolescente, le viol, l'avortement clandestin
Elle s'appelle Marie-Claire Chevalier. Seize ans. Banlieue parisienne, famille modeste. Un été 1971, un ami de la famille la viole. Choc brutal. Peur aussi. Elle se retrouve enceinte. Impossible d'en parler à sa mère, Michel — femme de ménage, mère seule. La honte pèse, l'angoisse aussi.
Alors elle cherche une solution — une camarade, une assistante sociale. Le mot « avortement » circule à voix basse. Illégal. Risqué. La prison pour elle, pour celle qui l'aide. Mais accoucher de l'enfant de son violeur ? Insupportable. Marie-Claire prend contact avec une faiseuse d'anges.
L'avortement a lieu. Clandestin. Dangereux. Sans anesthésie, sans hygiène. Elle survit. D'autres meurent chaque année, par milliers, dans des conditions sordides.
Le violeur, lui, ne se tait pas. Furieux que Marie-Claire ait « effacé » la preuve de son crime, il la dénonce aux autorités. La police débarque. La justice s'empare de l'affaire. Le parquet inculpe Marie-Claire pour avortement clandestin. Sa mère, Michel, qui a payé et organisé, est inculpée comme complice.
L'agresseur ? Libre.
La suite ? Édifiante. Le parquet requiert des peines lourdes. L'opinion publique, pourtant, commence à bouger. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) et le Planning familial saisissent l'occasion — une « bonne affaire » pour faire avancer la cause. Marie-Claire Chevalier, jeune, violée, pauvre, blanche, est le profil idéal. Une icône malgré elle.
C'est là que Gisèle Halimi entre en scène.
Gisèle Halimi, l'avocate qui ne recule devant rien
Gisèle Halimi — pas une avocate comme les autres. Née en Tunisie en 1927, fille d'une mère au foyer et d'un père avocat, elle a grandi dans un monde où les femmes doivent se battre pour exister. Elle a fondé Choisir avec Simone de Beauvoir, défendu des militantes algériennes. Elle sait que la loi est une arme — et le tribunal, une scène.
Quand elle rencontre Marie-Claire, elle comprend. L'enjeu est immense. Ce n'est pas qu'une affaire judiciaire. C'est un procès politique. Elle décide de plaider non pas l'excuse, mais la nécessité. Le tribunal doit reconnaître le droit des femmes à disposer de leur corps. La loi doit changer.
Dans le film qui sort en 2026, Charlotte Gainsbourg incarne Halimi. « J'ai un peu honte parce que je ne connaissais pas son parcours, ni l'affaire Marie-Claire », confie-t-elle. Puis elle s'est plongée dans les archives audio, les livres, la plaidoirie. « Sa voix était là, tous les jours. »
La plaidoirie, justement. Halimi la prépare pendant des semaines. Elle lit, relit, peaufine chaque phrase. Pas de pathos facile. Pas d'émotion gratuite. Des faits, des lois, des chiffres. Et une colère froide, maîtrisée, qui éclate au bon moment.
Le jour du procès, 8 novembre 1972. Le tribunal de Bobigny est bondé. Journalistes du monde entier. Féministes aussi. Halimi prend la parole. Elle parle des mères qui meurent sur des tables de cuisine, des juges qui ferment les yeux, des violeurs que la société protège.
« Je ne plaide pas pour une adolescente, je plaide pour toutes les femmes », lance-t-elle.
Le parquet s'étrangle. La présidente tente de recentrer les débats. Trop tard. La machine médiatique est lancée.
Le procès de Bobigny : un tribunal contre une nation
Plusieurs jours de procès. Témoins qui défilent : médecins, psychologues, militantes. Chaque intervention devient une pièce de l'édifice — Halimi construit patiemment. Elle ne défend pas seulement Marie-Claire et Michel. Elle attaque la loi elle-même.
Son arme préférée : la contradiction. L'avortement clandestin tue des milliers de femmes chaque année, tandis que les femmes riches partent en Angleterre ou en Suisse. Elle dénonce l'hypocrisie d'une société qui punit les pauvres et ferme les yeux sur les privilégiés.
Le parquet réclame une peine exemplaire — envoyer Michel en prison, placer Marie-Claire dans un foyer. Halimi contre-attaque. Statistiques, études, témoignages. Elle rappelle que la loi de 1920 interdisant l'avortement a été votée après la Première Guerre mondiale pour repeupler la France. « L'État veut des soldats, pas des femmes libres », lance-t-elle.
Le 11 novembre 1972, verdict. Marie-Claire est condamnée à une peine de principe — avec sursis. Michel relaxée. La société a gagné une bataille symbolique. Et pourtant, le combat n'est pas fini.
Retentissement médiatique immense. Le procès de Bobigny devient le symbole de la lutte pour l'avortement libre. 1974 : Simone Veil présente son projet de loi. Le 17 janvier 1975, la loi Veil est adoptée pour cinq ans, puis pérennisée en 1979.
Gisèle Halimi a gagné. Mais à quel prix ? Marie-Claire, devenue majeure, a porté ce poids toute sa vie. Dans un témoignage télévisé des années 2000, elle raconte sa souffrance, sa difficulté à se reconstruire. « Avec des mots simples, vrais, très honnêtes », selon Cécile de France, qui incarne Michel dans le film. « Elle a mis cette histoire de côté. » Marie-Claire est décédée avant sa mère. Michel l'a survécue. Une douleur indicible.
40 % des femmes privées d'IVG : la menace plane encore
- Le film sort — et pas par hasard. Juin 2022 : la Cour suprême des États-Unis révoque Roe v. Wade, ce droit fédéral à l'avortement en place depuis 1973. Vingt-deux États américains interdisent ou restreignent immédiatement l'IVG. Des milliers de femmes sans accès légal. Des cliniques ferment. Des avortements clandestins reprennent.
Charlotte Gainsbourg vivait aux États-Unis à ce moment-là. « C'était un sujet d'actualité chez nous », dit-elle. La loi Veil a été constitutionnalisée en France en mars 2024, après un vote historique du Congrès. Mais le symbole est fragile.
Quarante pour cent des femmes dans le monde — oui, vous avez bien lu — vivent aujourd'hui dans un pays où l'avortement est interdit ou très restreint. Ce chiffre, Cécile de France le cite dans l'entretien. « L'avortement clandestin provoque des tragédies, des morts, des vies complètement dévastées », rappelle-t-elle. « Encore maintenant, des femmes subissent ces traumatismes horribles. »
Le film ne fait pas œuvre de propagande. Il montre la réalité crue. Les scènes de procès, filmées en plan séquence, restituent la tension. « On avait vraiment l'impression que ces jours rappelaient quelque chose d'historique », raconte Gainsbourg. L'actrice a dû apprendre la plaidoirie par cœur. « C'était comme une gymnastique quotidienne. »
Mais ce n'est pas un simple documentaire. C'est aussi un récit intime — le rapport entre Marie-Claire et sa mère, la blessure de Gisèle Halimi avec sa propre mère, Fritna, qui ne l'a pas aimée comme elle aurait dû. « Ce manque d'amour explique pourquoi Gisèle est devenue cette grande défenseure des droits des femmes », note Cécile de France.
Le film montre aussi la force de Michel. Une mère qui prend des risques inconsidérés pour sauver sa fille. « Elle est droite dans ses bottes, la tête haute », décrit Cécile de France. « Marie-Claire disait d'elle : une femme qui ne se laisse pas faire. »
Le film qui ranime la mémoire — et tire la sonnette d'alarme
Ivo van Hove a réalisé Le Procès de Bobigny, co-écrit avec Loriane. Il sort en salles le 21 mai 2026. Les actrices ne cachent pas leur émotion. Charlotte Gainsbourg se souvient de Cannes, de la projection de Antichrist, des huées puis du prix. Cécile de France évoque un moment intense avec Bonhomme et Jimel — noms à vérifier, sans doute des proches.
Ce qui frappe dans l'entretien ? L'humilité des comédiennes. « Je n'ai pas sa force, son courage, sa cruauté », dit Gainsbourg à propos d'Halimi. « Le risque qu'elle faisait prendre à ses femmes, ce n'était pas rien. » Elle avoue ne pas avoir osé prendre trop de libertés avec le personnage réel. « Plus limitée, plus impressionnée. »
Cécile de France, elle, pense tout le temps à Michel, toujours vivante. « C'est un honneur d'être la représentante de son courage et de sa dignité. » Elle a demandé aux réalisateurs d'insuffler un peu plus du témoignage télévisé de Marie-Claire dans sa partition. « Pour que ses mots aillent jusqu'aux spectateurs. »
Le film ne ressuscite pas seulement le passé. Il jette des ponts vers le présent. Une phrase du procès résonne encore : « On ne peut pas être contre l'avortement et contre la contraception, contre l'éducation sexuelle et contre l'émancipation des femmes. » C'est Halimi qui l'a dite. Elle est aussi vraie aujourd'hui qu'en 1972.
Sources
- Témoignage de Marie-Claire Chevalier à la télévision, archives INA (années 2000)
- Plaidoirie de Gisèle Halimi lors du procès de Bobigny, 8-11 novembre 1972
- Livres de Gisèle Halimi : La Cause des femmes (1973), Avorter sans risque (1970)
- Entretien avec Charlotte Gainsbourg et Cécile de France, 2026, transcript intégral
- Loi Veil, 17 janvier 1975 (loi n°75-17)
- Décision de la Cour suprême des États-Unis, Dobbs v. Jackson Women's Health Organization, 24 juin 2022
- Constitutionnalisation de l'IVG en France, 4 mars 2024 (loi constitutionnelle n°2024-200)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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