Génération désengagée : le repli sur soi, nouvelle religion
L'absence de règles, nouveau mal du siècle
Comment expliquer que le développement personnel soit si puissant chez les jeunes ? La réponse est contre-intuitive. Contrairement aux baby-boomers qui étouffaient sous le poids des normes, cette génération ne souffre pas d'un excès de règles — elle souffre de leur absence.
Un jeune aujourd'hui suit un influenceur. Pas pour entendre « Fais ce que tu veux ». Ce message, il le reçoit déjà toute la journée — dans la pub, sur les réseaux, dans l'espace public. Non. Il cherche quelqu'un qui lui dise : « Lève-toi à 6h, mange ça, prends ta douche à telle température. » Il cherche un cadre. Une structure. Des règles.
C'est l'exact inverse de la génération 68. Eux voulaient casser les chaînes. Leurs enfants veulent qu'on les leur donne.
Regardez les vidéos de développement personnel. Elles sont filmées seules, chez soi. Pas d'autres personnes. La solitude comme matrice. Un cadre strict, médicalisé, hygiéniste — fitness, santé, construction du corps. On se répare soi-même parce qu'on ne peut plus réparer le monde.
La mort de la politique
Deuxième raison profonde : la mort de la politique. Le sentiment de ne pas avoir de prise sur son destin collectif.
Selon Raphaël Doan dans ses ouvrages, il y a eu autant de référendums sous De Gaulle que depuis De Gaulle dans la Ve République. Le dernier date d'il y a plus de vingt ans. La judiciarisation du politique, l'interdépendance économique croissante, tous ces éléments donnent le sentiment que le vote ne sert à rien.
Les chiffres le confirment. Premier tour de la présidentielle 2022. L'élection la plus sérieuse de la Ve République. Celle où il y a encore du choix. Résultat : deux fois plus d'abstention chez les 18-34 ans que chez les 60 ans et plus.
Ce n'est pas un effet d'âge. C'est un effet de génération. Structurel. Durable. Ces jeunes ne voteront pas davantage en vieillissant. Les suivants feront de même. Le problème est colossal.
Le précédent des « longues années 60 »
Ce phénomène de retrait de la vie commune vers la vie intime s'est déjà produit. Le sociologue Robert Putnam a travaillé sur ce qu'il appelle les « longues années 60 » — une décennie culturelle qui commence en 1960 et se termine vers 1974.
Son constat : à cette époque, les gens ont arrêté de vouloir réparer la société. Ils ont commencé à chercher à se réparer eux-mêmes. Les marches politiques ont fini en trip. La volonté de changer le monde extérieur s'est muée en volonté de changer son monde intérieur.
John Lennon l'avait déjà compris en 1968. Dans une chanson des Beatles, il s'adresse aux militants révolutionnaires : « Vous voulez changer la Constitution ? Commencez par changer votre esprit. »
Aujourd'hui, c'est la même logique. Mais amplifiée.
Drogues dures : le retour en force
Le parallèle avec les années 60-70 est frappant. À l'époque, l'essor des drogues psychédéliques accompagnait ce repli sur soi. Aujourd'hui, c'est la même chose — mais en pire.
Selon Jérôme Fourquet, la consommation de cannabis a explosé. 12,7% des 18-64 ans l'avaient expérimenté en 1992. 50,4% en 2023. C'est désormais un phénomène majoritaire.
Les drogues dures suivent la même courbe. Entre 2021 et 2025, la part des 16-30 ans ayant consommé de l'héroïne ou de la cocaïne est passée de 5% à 8%. Pour l'ecstasy, la MDMA, le GHB, le LSD : quasi-doublement en quatre ans, de 5% à 9%.
Le confinement a accéléré le mouvement. Repli sur la sphère privée. Exploration de soi plutôt que maîtrise du monde extérieur. La boucle est bouclée.
Et maintenant ?
Le désengagement politique des jeunes n'est pas une mode. C'est une tendance lourde, documentée, qui va structurer la France des prochaines décennies.
Les conséquences sont immédiates. Une démocratie où la moitié des jeunes ne vote pas est une démocratie amputée. Les politiques ne sont plus élus par tous, mais par les plus âgés. Les programmes se tournent vers les retraités, pas vers les actifs. Le fossé générationnel devient un fossé démocratique.
Et le développement personnel n'est pas une solution. C'est un symptôme. Un pansement sur une fracture politique. Une manière de faire accepter l'inacceptable : l'impuissance collective.
La question n'est pas de savoir si les jeunes reviendront vers la politique. Ils ne reviendront pas. La question est : que faire d'une génération qui a perdu toute confiance dans sa capacité à changer le monde ?
La réponse n'est pas dans un livre de développement personnel. Elle est dans la rue, dans les urnes, dans les institutions. Mais encore faut-il que ces dernières soient dignes de confiance.
À suivre.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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