Iran : les Gardiens de la Révolution prennent les otages en otage

Six ans de détention pour Nazanin Zaghari-Ratcliffe. Un enlèvement en Irak pour Roula Zam. Même méthode, même unité : les Gardiens de la Révolution islamique. Cette milice, fondée en 1979 pour protéger la République islamique, est devenue un État dans l’État. Aujourd’hui, elle transforme les binationaux en monnaie d’échange. Et les Occidentaux cèdent.
Mars 2016. Nazanin Zaghari-Ratcliffe part en vacances en Iran avec sa fille Gabriella. Elle doit revenir une semaine plus tard. Son mari, Richard Ratcliffe, l’attend à l’aéroport de Londres. Son frère l’appelle : « N’y va pas, elle n’est pas montée dans l’avion. » Puis le père de Nazanin reçoit un coup de fil : « C’est nous qui la détenons. Nous sommes les Gardiens de la Révolution islamique. »
Pour la famille, c’est « terrifiant ». Richard Ratcliffe plonge dans un combat de six ans. Une guerre de l’ombre contre une organisation qu’il ne connaît pas encore.
Les Gardiens de la Révolution islamique — Sepah-e Pasdaran-e Enqelab-e Islami — ont vu le jour le 5 mai 1979, sous l’impulsion de l’ayatollah Khomeini. Leur mission initiale ? Défendre le nouveau régime contre tout coup d’État. « Nous avions deux inquiétudes, raconte Mohsen Sazegara, l’un des cofondateurs. La possibilité d’une attaque américaine, mais surtout on craignait un coup d’État. » Naît alors cette milice de 5 000 hommes.
Mais les Gardiens n’en sont pas restés là. En quarante ans, ils ont étendu leurs tentacules sur l’économie, la politique, le renseignement, la répression. Ils sont devenus l’épine dorsale du régime. Et ils ont développé une méthode bien particulière : la prise d’otages de binationaux. Un levier diplomatique et économique redoutable.
Une dette de 400 millions de livres
Nazanin Zaghari-Ratcliffe est détenue à l’isolement, dans l’aile 2A de la prison d’Evin. « L’aile des Gardiens de la Révolution », précise Richard Ratcliffe. On l’accuse d’espionnage, de vouloir « renverser le régime ». Des accusations que son mari juge « ridicules ».
Les Gardiens ont une « manière très sophistiquée de vous briser et de vous isoler », raconte-t-il. « Ils vous sortent pour faire de l’exercice une fois par jour dans une cour où vous êtes seul. Et quand il vous retire le bandeau des yeux, l’interrogateur est là, qui vous raconte que vous avez été abandonné, que votre mari est parti avec une autre. »
La détention de Nazanin n’est pas le fruit du hasard. Derrière, il y a une vieille dette de 400 millions de livres. Le Royaume-Uni avait vendu des chars à l’Iran sous le shah. Certains ont été livrés, d’autres non. L’Iran, qui avait payé d’avance, réclamait son argent. La justice avait donné raison à Téhéran. Mais les Britanniques ne payaient pas.
« Je me suis dit waouh, je comprends maintenant », confie Richard Ratcliffe. « Je pensais qu’il la retenait pour faire libérer un terroriste. Mais en réalité, il s’agissait de leur argent. »
Les Gardiens ont transformé cette dette en monnaie d’échange. Une otage contre 400 millions de livres. Un calcul cynique.
La maladresse de Boris Johnson
Alistair Burt, ancien ministre britannique pour le Moyen-Orient, analyse la tactique : « Dès l’instant où quelqu’un est pris en otage, l’autre camp a gagné. Que pouvez-vous faire si vous n’obtenez pas immédiatement sa libération ? Vous avez l’air faible. Vous êtes sous pression. Vous ne pouvez pas gagner. »
Le gouvernement britannique hésite. Le Foreign Office conseille le silence. « C’est nous les experts, ce n’est pas dans son intérêt de faire du bruit », dit Burt. « Ce qui est absurde — les pires choses se produisent dans l’ombre. »
Richard Ratcliffe choisit la lumière. Il parle dans les médias, fait pression. Mais en 2017, Boris Johnson, alors ministre des Affaires étrangères, commet une « maladresse ». Il déclare que Nazanin était allée en Iran pour « enseigner le journalisme ». Les Gardiens s’emparent de cette déclaration. Ils la retournent contre elle. Johnson aggrave la situation de l’otage.
Johnson se rend à Téhéran. Il rencontre son homologue iranien, entouré de conseillers. « Il y a toujours des manipulations en jeu », raconte Burt. « J’espérais vraiment que Boris rentre avec Nazanin. Ce ne fut pas le cas. »
Derrière les sourires des politiques, ce sont les Gardiens qui tirent les ficelles. Une conquête du pouvoir entamée il y a plus de trente ans.
La guerre et la reconstruction
La guerre Iran-Irak (1980-1988) a forgé les Gardiens. « Nous n’avions ni canon, ni chars, ni avion », se souvient Kanan Moradam, ancien membre du Conseil suprême des Gardiens. « C’est la foi qui nous a aidés. » Les Gardiens mobilisent massivement, recrutant jusqu’à 200 000 hommes. Des vagues de volontaires — les Basiji — partent au front après trois semaines d’entraînement.
La guerre s’achève sans vainqueur. Mais les Gardiens en sortent renforcés. « Il faut toujours être prêt, toujours se tenir dans un état d’alerte », dit Moradam. « Croire qu’avec de simples négociations, l’ennemi va vous laisser tranquille, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. »
Après la guerre, la reconstruction offre des marchés colossaux. Les ingénieurs des Gardiens construisent des routes, des hôpitaux, des écoles. Ils s’emparent des marchés publics — un secteur lucratif qu’ils ne lâcheront plus.
En parallèle, ils se lancent dans la conquête de l’arme nucléaire. « La possession de la bombe atomique garantirait que l’Iran ne soit plus jamais attaqué. » Ils développent des missiles balistiques et des drones. L’Iran devient un producteur majeur d’armes.
L’emprise sur l’économie
Sous Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), les privatisations tournent à l’avantage des Gardiens. Ils mettent la main sur les secteurs clés : pétrole, gaz, construction, télécommunications. « Véritables oligarques, les Gardiens ont accaparé les richesses du pays, au détriment de la population iranienne », résume la vidéo.
Mohsen Sazegara, cofondateur devenu opposant, explique : « Nous pensions qu’il était possible de réformer ce régime. Nous voulions développer la presse, fonder des partis. Mais monsieur Khamenei s’y opposait fermement. » Sazegara sera arrêté, emprisonné, et devra mener trois grèves de la faim avant de pouvoir fuir l’Iran.
Ali Khamenei, guide suprême depuis 1989, a dû composer avec les Gardiens. « Ils menaçaient de le renverser », dit Sazegara. « Il leur a offert la reconstruction d’après-guerre. » En échange de leur loyauté, le guide suprême leur a livré l’économie iranienne. Un pacte qui a fait des Gardiens les véritables maîtres de Téhéran.
Roula Zam : le piège irakien
Roula Zam était un opposant exilé à Paris. Il dirigeait le compte Telegram Amad News, suivi par 1,5 million d’Iraniens. Pendant les soulèvements de 2017, il guidait les foules, donnait des conseils pour se défendre contre la répression. « Les gens disent souvent qu’Amad News a joué un rôle clé », raconte Maziar, informaticien et journaliste chez Amad News. « Nous soutenions la population, nous les guidions en matière de stratégie de guerre et de technique de combat. »
Le régime a fait fermer le compte. Mais une nouvelle chaîne, Aman News, a rapidement rassemblé un million et demi d’abonnés. Les Gardiens ont alors monté une opération d’infiltration. Un administrateur du compte a été hacké. Et Roula Zam a reçu une proposition : un investisseur voulait financer sa propre chaîne de télévision. Il devait se rendre en Irak.
« C’était le projet que mon père attendait depuis longtemps », témoigne sa fille Nima Zam. « Je lui ai dit que j’avais peur. Je lui ai dit que je le sentais pas. » Roula Zam part le vendredi. Plus de nouvelles jusqu’au lundi. Ce lundi matin, il apparaît à la télévision iranienne, en train de se faire kidnapper.
Les Gardiens l’ont piégé. Ils ont diffusé un documentaire pour le discréditer, l’accusant de diffuser des fausses informations. « Humilié, discrédité », dit la vidéo. Roula Zam est aujourd’hui aux mains du régime.
Le retrait américain, une victoire pour les Gardiens
En 2018, Donald Trump se retire de l’accord sur le nucléaire iranien. « Je pense que le peuple iranien était assez intelligent pour comprendre que les sanctions américaines ne le ciblaient pas », déclare John Bolton, alors conseiller à la sécurité nationale. « Elles ciblaient le régime. Le régime est le problème. »
Mais pour les Gardiens, ce retrait est une victoire. L’empire économique est sauvé, le discours anti-occidental conforté. « Toute possibilité de rapprochement futur est enterrée », résume la vidéo.
Richard Ratcliffe, lui, en subit les conséquences directes : « Une partie de la tension, pour moi, c’est d’essayer de garder Nazanin optimiste. C’est particulièrement difficile quand tout le paysage politique semble si peu prometteur. »
Les Gardiens ont gagné. Nazanin Zaghari-Ratcliffe a finalement été libérée en mars 2022, après le paiement de la dette de 400 millions de livres. Roula Zam, lui, reste détenu. Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
La méthode des Gardiens : un système qui rapporte
Les Gardiens de la Révolution ne sont pas un simple corps militaire. Ils sont devenus une oligarchie. Leur méthode est rodée : prendre des otages, faire pression, négocier en position de force. Des binationaux utilisés comme des pions dans un jeu géopolitique.
« Les Gardiens ont une manière très sophistiquée de vous briser », dit Richard Ratcliffe. « Ils vous isolent, vous mentent, vous manipulent. » Et ils ne reculent devant rien. Menaces, enlèvements, assassinats ciblés. La famille de Roula Zam a reçu des menaces de mort. Il a été placé sous protection policière en France. Cela n’a pas suffi.
Les Gardiens savent que les Occidentaux finiront par céder. « Quand des organisations terroristes prennent des otages, la règle est claire », rappelle Alistair Burt. « Le Royaume-Uni ne paie pas. » Mais la règle a été enfreinte. Le Royaume-Uni a payé la dette des chars. Les Gardiens ont récupéré leur argent, tout en humiliant un gouvernement.
Le dossier est loin d’être clos.
Sources : témoignages de Mohsen Sazegara, Richard Ratcliffe, Alistair Burt, John Bolton, Hassan Fereshtian, Maziar, Nima Zam ; déclarations de l’Agence internationale de l’énergie atomique ; données du réseau Telegram ; enquête vidéo « Les Gardiens de la Révolution islamique : les nouveaux maîtres de Téhéran » (Le Dossier, épisode 5).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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