France Travail : le milliard qui ne forme personne

Un milliard d'euros. Voilà ce que France Travail a versé à des prestataires privés entre 2023 et 2025. En échange ? Des formations souvent inutiles, des stages qui masquent du travail gratuit, un algorithme conçu pour traquer les plus fragiles. L'enquête d'Audrey Travère, journaliste à Radio France, démonte un système où l'argent public file dans des poches privées sans résultat tangible. Le contribuable paie. Le chômeur subit. Et pourtant, rien ne change.
Un milliard, et pour quoi faire ?
Un milliard. Le chiffre tient dans une ligne de budget. Mais que représente-t-il concrètement ? Entre 2023 et 2025, France Travail a dépensé cette somme pour des « prestations externalisées d'accompagnement ». L'État paie des entreprises privées pour aider les demandeurs d'emploi à retrouver un travail. Problème : la prescription est devenue quasi automatique. Peu importe le besoin réel.
Audrey Travère a recueilli le témoignage d'un chômeur bac+5. On l'a convoqué à un atelier CV. Il a expliqué qu'il savait déjà faire. L'animateur lui a demandé d'émarger, puis l'a autorisé à partir avant la fin. Pourquoi ? Pour que le prestataire puisse déclarer le suivi et toucher son paiement. Une formalité administrative déguisée en formation — rien de plus.
Le rapport IGF-IGAS est clair : la prescription de ces prestations a explosé depuis 2019. Les inspecteurs eux-mêmes doutent de leur utilité. Mais le système continue. Les prestataires sont payés au nombre de chômeurs suivis et à la durée. Plus ils gardent un inscrit longtemps, plus ils gagnent. L'incitation est perverse : il faut prolonger le suivi, pas le résoudre.
Résultat : des millions d'euros partent dans des ateliers de « valorisation de l'image professionnelle » ou des « techniques de recherche d'emploi » que personne ne demande. Le contribuable finance des gadgets. Le chômeur perd son temps. Et France Travail coche des cases.
Et les POEI, alors ?
Les préparations opérationnelles à l'emploi individuelles (POEI) étaient une bonne idée. Le principe : former un demandeur d'emploi directement en entreprise, sur un poste précis, avec une promesse d'embauche à la clé. Sauf que certaines entreprises ont transformé le dispositif en travail dissimulé.
Audrey Travère a enquêté sur le secteur aéroportuaire. Des aéroports recrutent systématiquement des chômeurs via les POEI. Ils les font travailler — vrais horaires, vraies tâches — sans les rémunérer. Les demandeurs d'emploi continuent de toucher leurs allocations. À la fin de la « formation », pas de contrat. L'entreprise a eu de la main-d'œuvre gratuite. France Travail a payé la formation. Le chômeur, lui, a perdu des mois.
Le directeur général de France Travail, interrogé par la journaliste, a minimisé : « la majorité de ces formations marche très bien ». Mais un document interne, obtenu par Audrey Travère, montre que France Travail s'inquiète de la hausse des fraudes aux POEI. « Ce n'est pas négligeable », admet le document. Combien ? Le chiffre n'est pas public. Mais le simple fait que l'agence elle-même s'alarme en dit long.
Le mécanisme est simple : un contrat long — six mois, par exemple — permet à France Travail de considérer que le chômeur est « inséré ». L'entreprise peut donc abuser de la durée sans jamais embaucher. Le système récompense la fraude. Et personne ne vérifie.
L'algorithme qui traque les pauvres
France Travail ne se contente pas de financer des formations douteuses. Non, elle veut aussi contrôler les chômeurs. Et pour ça, elle utilise l'intelligence artificielle.
Un algorithme, en test en interne, est entraîné sur l'historique des contrôles de recherche d'emploi. Son but : identifier les dossiers à risque, ceux qui méritent une sanction. Problème : la première version de l'algorithme ciblait systématiquement les personnes précaires. Les plus fragiles, ceux qui cumulent les difficultés, étaient plus souvent contrôlés. Et donc plus souvent sanctionnés.
Audrey Travère a eu accès à des documents internes qui le confirment. « La première version de l'algorithme visait plus les personnes précaires », explique-t-elle. Une correction a été apportée depuis. Mais le précédent est inquiétant. La CAF, elle aussi, a développé un algorithme de contrôle qui cible les allocataires aux dossiers complexes — ceux qui cumulent les aides, les situations instables. France Travail risquait de reproduire le même biais.
L'objectif affiché est de « mieux accompagner ». Mais les documents montrent une autre motivation : récupérer de l'argent. Les tests de ciblage sur les chômeurs issus d'une rupture conventionnelle ont permis de « récupérer 1 million d'euros ». Les travailleurs frontaliers, les créateurs d'entreprise, les bénéficiaires de ruptures conventionnelles sont dans le viseur. Ce sont ceux qui coûtent le plus cher à indemniser. La logique est comptable, pas sociale.
1,5 million de contrôles par an : la chasse aux chômeurs
À partir de 2027, France Travail prévoit 1,5 million de contrôles de recherche d'emploi par an. Un durcissement massif. Les agents devront traquer les « fraudeurs » — ou plutôt ceux qui ne cherchent pas assez activement.
Mais qui décide de ce qui est « assez actif » ? L'algorithme. Ou le conseiller. Avec des conséquences potentiellement dramatiques : la suspension des allocations chômage peut plonger une famille dans la précarité. Audrey Travère a recueilli des témoignages de chômeurs pour qui chaque contrôle est une épreuve. « Ce n'était pas une partie de plaisir d'être demandeur d'emploi », résume-t-elle.
Le paradoxe est saisissant. D'un côté, France Travail dépense un milliard en formations gadgets. De l'autre, elle intensifie la pression sur les chômeurs pour récupérer quelques millions. Le rapport qualité-prix est désastreux. Le contribuable paie pour des prestations inutiles, puis paie pour traquer ceux qui n'en profitent pas. Une double peine.
Et maintenant ?
Le système est verrouillé : les prestataires privés sont devenus incontournables. Les POEI sont un outil de réinsertion que personne ne veut réformer. L'algorithme est en test, mais il sera généralisé. Et les contrôles vont s'intensifier.
Que faire ? D'abord, arrêter de financer des formations qui ne servent à rien. Le rapport IGF-IGAS a déjà pointé le problème. Il faut des prescriptions ciblées, pas automatiques. Ensuite, sanctionner les entreprises qui abusent des POEI. Un audit systématique des contrats longs s'impose. Enfin, revoir l'algorithme de contrôle pour qu'il ne pénalise pas les plus fragiles. La transparence des critères est une exigence démocratique minimale.
Mais la question de fond reste : pourquoi France Travail externalise-t-elle massivement ce qui devrait être son cœur de métier ? Pourquoi l'État préfère-t-il payer des intermédiaires plutôt que d'investir dans ses propres services ? La réponse est politique. Et elle coûte cher.
Un milliard d'euros. C'est le prix de l'impuissance publique. Le contribuable paie. Le chômeur trinque. Et les prestataires privés, eux, empochent. L'enquête continue.
Sources :
- Radio France – podcast « Chômage business. Pour qui travaille France Travail ? » par Audrey Travère
- Rapport de l'Inspection générale des finances et des affaires sociales (IGF-IGAS)
- Documents internes de France Travail (cités dans l'enquête)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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