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Filiation Solazaref : l'enfance volée d'un journaliste dans une secte d'extrême droite

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-25
Illustration: Filiation Solazaref : l'enfance volée d'un journaliste dans une secte d'extrême droite
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Le village qui n'existe plus comme avant

C'était un hameau discret. Une cinquantaine de personnes environ. Mais ce chiffre ne dit pas tout — des antennes existaient en Italie, en Belgique, au Portugal. La Filiation Solazaref n'était pas une secte de garage. Elle avait une structure.

Michael avait cinq ans en 1985. Ses parents venaient de l'Est de la France. Ils ont tout quitté pour ce village auvergnat. Pourquoi ? Le père était féru d'alchimie depuis l'enfance. Il a rencontré Solazaref, le gourou, et a été "estomaqué". L'homme prétendait avoir trouvé la pierre philosophale. Il promettait d'enseigner ce secret à ses fidèles.

Le déménagement a été un choc. "C'est très dur quand on est un gamin de déménager, de partir de ses habitudes", raconte Michael. Il décrit des hommes en treillis, des armes, une ambiance de forteresse assiégée. Les membres vivaient dans une paranoïa anticommuniste. Ils craignaient une invasion soviétique. Ils possédaient des armes à feu.

Mais il y avait aussi un enchantement pour l'enfant. "Tout t'amuses, tout est amusant finalement", dit-il. Des forgerons en tablier qui manipulent des métaux. Un laboratoire. Des rituels. Un spectacle étrange pour un garçon de cinq ans.

L'affaire commence ici. Dans ce contraste entre l'émerveillement d'un enfant et la violence d'un système.

Un gourou, des super-pouvoirs et une balle dans la jambe

Solazaref n'était pas un gourou ordinaire. Il se présentait comme un chercheur en alchimie, une science occulte qui permettrait de "percer les mystères de la nature". Mais la secte a rapidement dérivé vers une "pensée radicale extrême droite", selon Michael.

Le gourou était mythomane et paranoïaque. Il se créait des personnages, affabulait sur sa propre vie. Les "forces noires" — francs-maçons, communistes, socialistes, progressistes — étaient ses ennemis désignés. Il affirmait être poursuivi par la CIA et le KGB.

Et puis il y a eu l'attentat.

Solazaref avait prévenu ses disciples : "Vous verrez, un jour on va essayer de m'abattre parce que je connais tous les secrets de l'univers." Quelque temps plus tard, il est retrouvé blessé à la jambe. Une balle. Il accuse les "forces noires". Ses fidèles sont convaincus.

Sauf que le gourou s'est tiré lui-même.

C'est un épisode clé du livre de Michael. La mise en scène a renforcé l'emprise. Les adeptes se sont dit : "Ce qu'il disait est vrai." Le piège s'est refermé. "Ça a accéléré le processus d'assimilation", explique le journaliste.

Regardons les faits. Un homme qui simule un attentat contre lui-même pour manipuler une cinquantaine de personnes. Un prophète autoproclamé qui promet la pierre philosophale et ne la livre jamais. Un système qui isole, arme et dresse ses membres contre un ennemi imaginaire.

Le cul entre deux chaises

Michael était scolarisé dans une école publique du village. Une école "très à gauche", dit-il. Les autres enfants de la secte, eux, fréquentaient une école privée. Le jeune garçon s'est retrouvé "le cul entre deux chaises".

Il était un espion dans un milieu bolchevique. C'est son expression. "J'étais obligé de jouer sur les deux tableaux", confie-t-il. Cette double vie a forgé son regard. Il compare cela à ses premiers reportages en milieu hostile. "La facilité de baigner dans un milieu et de faire un sous-marin", résume-t-il.

Mais l'emprise était réelle. "Un an a suffi pour te bourrer le crâne de la propagande ambiante", écrit-il dans son livre. À l'école, il devait cacher ses croyances. À la maison, il vénérait un gourou aux super-pouvoirs. "Pour moi c'était un super-héros", dit-il. "Il pouvait communiquer avec les extraterrestres, il était omniscient."

Le décalage était violent. D'un côté, l'école rouge où il devait faire profil bas. De l'autre, un père qui cherche la pierre philosophale, une mère intégrée dans une secte paranoïaque, un gourou qui annonce la fin du monde. Un enfant de cinq ans ne peut pas digérer ça.

1994 : la fuite

Les parents de Michael ont quitté la secte en 1994. Neuf ans après y être entrés. La rupture n'a pas été brutale. Elle a été progressive.

D'abord, la pierre philosophale ne venait pas. Les promesses s'évanouissaient. Ensuite, le climat a changé. "Les deux dernières années, il y avait beaucoup de beuveries, beaucoup d'alcool", raconte Michael. Les couples se défaisaient. La secte devenait une histoire de sexe. Le gourou voulait constituer un harem.

La mère de Michael a refusé d'en faire partie. "Le gourou voulait casser le couple entre mon père et ma mère pour qu'elle intègre son harem", explique-t-il. "Elle a refusé. Je crois que ce jour-là, elle a vraiment ouvert les yeux."

Ce refus a été l'élément déclencheur. La mère a pris les documents internes, les notes, les preuves. Elle a voulu écrire un livre. Elle n'a pas eu le temps. Elle est morte il y a quelques années. Michael a retrouvé ses archives. "Énormément de documents internes, de notes qu'elle a prises", précise-t-il.

Grâce à cela, il a pu écrire "Fanatiser". "J'ai voulu prolonger son geste, prolonger son combat", déclare-t-il.

Les enfants de seconde génération

Michael utilise un terme psychanalytique précis : les "enfants de seconde génération". Ce sont ceux qui sont nés ou ont grandi dans une secte. Leur inconscient a absorbé les croyances sectaires. "Ils ont normalisé la violence, l'emprise et la culpabilité", écrit-il.

Les séquelles sont durables. "Il y a souvent des émotions qui ont longtemps été réprimées qui peuvent ressortir", explique-t-il. Il cite des conduites à risque, l'alcoolisme, la drogue. Depuis la publication de son livre, plusieurs anciens membres de la Filiation l'ont contacté. "C'est une claque, ce bouquin", dit-il. "Ce sont des trucs qu'on a voulu effacer."

Certains s'en sortent. Par des cures de désintoxication, par un travail psychologique long. Mais tous portent la marque. "Notre psyché n'est pas équilibrée. On n'a pas une enfance équilibrée en vrai", résume Michael.

Il réclame plus de suivi pour ces enfants et jeunes adultes. Aujourd'hui, il n'existe pas de programme spécifique pour les victimes collatérales des sectes.

Un chapitre qui brûle

Un passage du livre a particulièrement marqué Michael. Il l'a écrit après une expérience de journaliste "gonzo". Pour comprendre la mécanique de la soumission, il a passé trois heures avec une maîtresse dominatrice. Une séance de sadomasochisme consentie.

"J'ai retrouvé des codes", dit-il. "Il y a un vrai plaisir à être soumis." Il cite La Boétie et "La servitude volontaire". "La liberté peut être tellement dure à appréhender. Il est plus confortable de se mettre des chaînes et de vivre à genoux."

Sa conclusion est radicale : "Sans adorateur, pas de gourou. Sans masochisme moral, ni secte, ni dictature, ni religion." Il tempère : le sadomasochisme est une pratique consentie, qui n'a rien à voir avec une secte. Mais les mécanismes psychologiques, eux, se ressemblent.

"Le gourou ne pourrait pas exister s'il n'y avait pas les soumis", insiste-t-il. "Et les soumis ne pourraient pas vénérer un maître s'il n'y avait pas un gourou. C'est une valse à deux."

Avec le père, un dialogue difficile

Le père de Michael est resté alchimiste. Il continue de chercher le secret de l'univers. Michael en parle avec tendresse, mais aussi avec honnêteté. "J'ai été dur avec lui aussi", reconnaît-il. "Dans sa folie. Mais j'aime cette folie. On aime les gens par leur folie."

Son père a une position claire : "Je le lirai le jour où tu me l'offriras." Il n'a pas encore reçu le livre. Michael espère qu'il le lira. Il lui envoie "beaucoup d'amour".

Quant à Solazaref, le gourou, Michael suppose qu'il a eu écho du livre. Il pense que cela lui a fait mal. "J'ai démystifié certaines choses", dit-il. Le vieil homme est âgé aujourd'hui. "J'aurais peut-être dû lui laisser la paix", admet Michael. "Mais cette histoire devait exister. Elle devait être dite."

Il ajoute : "C'est un homme qui a fait souffrir des gens. Le fait d'être vieux ne protège pas de ça."

Le vertige de la liberté

Michael revient souvent sur ce point. "La liberté de penser est essentielle", dit-il. "Mais elle est très dangereuse, très compliquée." Lui-même a dû se détacher des illusions qu'on lui a mises dans la tête. Dieu, l'amour, l'autorité. "Il faut déstructurer, déconstruire. C'est un travail difficile."

Son livre a été écrit dans un moment de crise. Il venait de perdre son travail, son appartement, sa compagne. "J'étais vraiment au bord du précipice", raconte-t-il. "Je me suis dit : qu'est-ce que tu aimerais qu'il reste de toi ? Si tu devais mourir demain, qu'est-ce que tu pourrais écrire ?"

Cette histoire s'est imposée. Il l'a écrite en pensant chaque page comme si elle était la dernière. Cela lui a permis de combattre l'autocensure. "Même si cette secte n'existe plus, elle reste toujours dans la tête", conclut-il.

L'Auvergne, attraction et répulsion

Aujourd'hui, Michael entretient une relation ambivalente avec l'Auvergne. "C'est une région que j'aime, où j'ai beaucoup d'attaches", dit-il. "La nature est magnifique." Mais il y a aussi le souvenir de sa mère, décédée à l'hôpital de Clermont-Ferrand. Et celui de la secte.

Pourtant, il garde une certaine nostalgie. "Il y a quand même eu des moments joyeux dans une secte. Ce n'est pas qu'un camp de torture", nuance-t-il. Il évoque la Bourboule, une station thermale qu'il apprécie. "Si quelqu'un a un petit appartement à louer, je suis preneur."

L'extrême droite et les illusions

Michael livre aussi son analyse politique. "L'extrême droite se nourrit du viol démocratique et économique de la population depuis 40 ans", affirme-t-il. Il dénonce les politiciens qui ont "pris pour des cons le peuple". Il cite les gilets jaunes comme exemple de la colère populaire.

Mais il avertit : l'extrême droite n'est pas un parti populaire. "Ça a toujours été des grands laquets du capitalisme", dit-il. Il cite Jordan Bardella, qui "épouse une princesse et passe en première page de Paris Match". "C'est du théâtre", conclut-il.

Il accuse aussi la gauche d'avoir trahi le peuple. "C'est à elle de reconquérir cette partie-là", estime-t-il.

Ce qui reste

Michael est maintenant journaliste. Il a fait de son enfance un terrain d'enquête. "J'étais un espion dans un milieu bolchevique", dit-il en riant. "Ce sont mes premiers reportages."

Son livre, "Fanatiser", est publié aux éditions de Noël. Il repose sur les documents de sa mère et sur sa propre mémoire. Il raconte l'emprise, la paranoïa, la violence et la fuite. Mais il raconte aussi la liberté — celle de penser, de douter, de s'extraire.

Michael résume son parcours en une phrase : "La liberté est un vertige." Lui a choisi de l'affronter.

Sources

  • "Fanatiser : mon enfance dans une secte d'extrême droite" — Michael, éditions de Noël
  • Documents et notes internes de la secte, conservés par la mère de Michael (archives personnelles)

📰Source :youtube.com

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