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SociétéÉpisode 12/6

Censure et résistance : le festival décolonial qui défie Cannes et Bolloré

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-19
Illustration: Censure et résistance : le festival décolonial qui défie Cannes et Bolloré
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Mai 2024 : la naissance d'une contre-culture

Tout commence en mai 2024. Printemps culturel sous tension en France. Les institutions subventionnées retirent leurs soutiens dès qu’un événement critique la Palestine. « Beaucoup d’événements dans des espaces culturels subventionnés — quand on parlait de la Palestine, on retirait les subventions », expliquent Sam et Maya. Pas de compromis possible. « C’était qu’une question de temps », ajoutent-ils.

Le Décolonial Film Festival voit le jour. Pas un énième festival militant — un espace où le cinéma devient une arme politique. « On s’est constitué face à cette manie de l’industrie de répéter que le cinéma c’est apolitique », assène Maya. « Non seulement ça ne l’est pas, mais ça prend position pour des valeurs réactionnaires, des structures de pouvoir et des financements sionistes. » Voilà où ça coince.

Le festival rassemble 17 collectifs — du ciné-club féministe Tonner au Festival Ciné Palestine, en passant par Ciné Wax (films africains et diaspora). Chacun a carte blanche pour programmer un film. L’idée ? Briser l’isolement. « Chaque initiative faisait ses activités dans son coin. Là, on rassemble tout le monde. Le fascisme est déjà là en France, il faut s’armer collectivement. »

Et pourtant. Les institutions culturelles françaises continuent d’effacer l’histoire coloniale. « La France rabâche aux diasporas qu’elles ne sont pas les bienvenues. On nous dit que l’histoire coloniale n’a pas existé. Nos films rétablissent les faits. » Pas question de s’arrêter à la victimisation. « On ne veut pas sortir déprimés, en mode 'c’est irréparable'. L’art permet d’imaginer d’autres rapports au monde. »

600 signataires contre Bolloré : la riposte s'organise

Maxime Saada, directeur de Canal+, a annoncé que le groupe ne travaillerait plus avec les 600 signataires de la tribune « Zappan Bolloré ». Une déclaration qui a électrisé le milieu du cinéma. Pour Sam et Maya, la confirmation d’un système. « Ce que dit Maxime Saada, c’est une attitude de colon », tranche Maya. « 'Comment ça, on vous a apporté tellement de choses et vous nous refusez ?' Les indépendances commencent par un refus. »

Le Décolonial Film Festival a signé cette tribune. Pas par provocation — par nécessité. « On ne peut pas accepter que Canal+ ait une emprise énorme sur la production locale, notamment en Afrique de l’Ouest. Bolloré maintient une dépendance coloniale. » Les organisateurs ne se font pas d’illusions. Perdre l’accès à Canal+, c’est perdre des financements, des diffuseurs. « Mais est-ce que ça veut dire qu’on doit accepter ça ? Non. Il faut créer ses propres structures. »

Qui a signé ? Des réalisateurs, des techniciens, des programmateurs. 600 noms. Et le groupe Canal+ a sorti l’artillerie lourde. « Ils disent : vous crachez dans la soupe. Mais si la soupe est mal assaisonnée, on crache. » Le ton est donné. Pas de compromis. La riposte est politique, cinématographique, économique.

Des films pour guérir, des films pour lutter

La programmation du festival est un manifeste. « Un film décolonial ne parle pas forcément de colonisation. Ce n’est pas un film avec juste des Noirs et des Arabes. C’est un film qui questionne les notions de pouvoir. » Exemple ? « Do you love me » de Lana d’Er, le film d’ouverture. L’amour comme terrain de lutte décolonial. « Quel rapport entre l’amour et le décolonial ? L’amour est au cœur d’enjeux de pouvoir, de domination. »

Autre temps fort : « Palestinian Identity » de Cassem Hawal, projeté la veille de l’interview. « Ce film montre comment le régime sioniste a voulu effacer la culture palestinienne pour légitimer l’appropriation de la terre. La culture est une menace directe pour l’entité sioniste. » Chaque projection est suivie d’une discussion. Pas question de consommer passivement. « On veut que les gens repartent avec des outils pour agir. »

Le public ? Majoritairement jeune, issu des diasporas. Une génération qui a soif de transmission. « Leurs parents ont dû renier leur identité pour s’assimiler. Nos films leur permettent de renouer avec cette part effacée. » Les organisateurs le voient chaque soir : des spectateurs qui demandent comment rejoindre un collectif, quel média indépendant suivre. « Il y a un vrai besoin. On vit dans un contexte où le racisme existe mais on nous dit que ça n’existe pas. Nos films rétablissent la réalité historique et donnent des pistes pour la dépasser. »

Des financements sans compromis : zéro euro de Canal+

Comment financer un festival qui refuse les subventions liées à Israël et les fonds du groupe Bolloré ? Par la débrouille. « La première édition, on l’a financée avec un crowdfunding. Un financement participatif. » La deuxième année, un fonds européen : le Civic Innovation Fund, qui soutient des projets d’éducation civique. Pour l’édition 2025 — celle en cours au moment de l’interview — une soirée de soutien organisée à la Guettic a permis de récolter l’essentiel.

« On a une petite partie de l’équipe dédiée à la prospection des subventions. On vérifie que chaque euro n’est pas lié à Israël, à des fonds sionistes ou au pinkwashing. » Pas question de se faire « washer » — pinkwash, greenwash, tout ce qui blanchit l’image de l’occupation. « Il n’y a pas un euro qui vient de ces personnes-là. » Les spectateurs aussi soutiennent : dons, adhésions. « Les gens ne demandent qu’à pouvoir soutenir ce genre d’initiative. »

Mais l’autonomie passe aussi par la distribution. Le festival a commencé à distribuer des films en salles, à petite échelle. « On veut créer un réseau national, pas juste parisien. On travaille avec des collectifs militants locaux dans toute la France. » Et des partenariats avec des sociétés de distribution indépendantes. « On joue presque le rôle d’un média, on relaie les films qui parlent à notre public. »

L’enquête continue. Car le modèle économique est fragile. « C’est de la débrouille. On teste des nouvelles initiatives pour rester autonomes. » Mais ils refusent de plier. « Si on accepte l’argent de Canal+, on accepte leur agenda politique. »

Le cinéma comme champ de bataille : Bakurao et Wed Hassan Gaza

Parmi les films à venir, deux coups de cœur des organisateurs. D’abord « Bakurao », un film brésilien. « C’est un manifeste du cinéma décolonial. Ça a l’apparence d’un film de SF, d’un thriller gore. Et pourtant, c’est ça, un film décolonial. » Il sera projeté jeudi au Ciné 104 à Pantin, à 20h. « Si vous n’êtes pas contents, vous m’écrivez », lance Maya.

Ensuite, « Wed Hassan Gaza » de Kamala Jafari, en avant-première française samedi soir au Tréanu à Romainville. « Un documentaire avec des images d’archives de Gaza il y a vingt ans. C’est très beau. Ça montre l’importance du cinéma pour immortaliser des personnes, des lieux, avant qu’ils ne soient détruits par les forces coloniales. » Une séance présentée par le collectif C deck.

Ces films ne sont pas que des œuvres — ce sont des actes de résistance. « On veut que les gens puissent imaginer d’autres rapports au monde. On ne veut pas juste dénoncer, on veut proposer. » Le Décolonial Film Festival ne se limite pas à une programmation. Il construit une infrastructure alternative. « On doit être libre d’avoir une forme de critique. Si on retire votre avis critique, c’est une des formes du fascisme. »

Et demain ? L'alternative comme seule issue

Le festival continue toute la semaine. Mais ses organisateurs pensent déjà à l’avenir. « On voit beaucoup d’espaces culturels fermer leurs portes. Le fascisme arrive aussi en détruisant ces espaces. Il faut qu’on reste soudés. » La tribune contre Bolloré a réveillé les consciences. « Je pensais pas que ça allait faire écho. Mais très bien. Si ça réveille les gens et qu’on commence à réfléchir à ce qu’on peut mettre en place… nous, on le fait depuis trois ans. »

Le Décolonial Film Festival n’est pas une simple réaction à Cannes. C’est une proposition. « On a une vision internationaliste. On veut montrer comment les histoires coloniales se répondent, comment les luttes se connectent. » Les organisateurs refusent l’impuissance. « Le but, c’est que tu ressortes de nos séances avec une idée concrète de comment agir. Maintenant. »

Alors que Maxime Saada et Canal+ tentent d’intimider les signataires de la tribune, Sam et Maya sourient. « C’est un moment où il faut refuser d’être dépendant de l’argent de poche du colon. On crée nos propres structures. Un jour, ça commence par un refus. » Leur festival en est la preuve vivante.

Sources :

  • Interview de Sam et Maya, organisateurs du Décolonial Film Festival, diffusée en mai 2025.
  • Déclarations de Maxime Saada, directeur de Canal+, sur le refus de travailler avec les signataires de la tribune « Zappan Bolloré » (avril 2025).
  • Civic Innovation Fund, fonds européen ayant soutenu la deuxième édition du festival.
  • Tribune « Zappan Bolloré » signée par 600 professionnels du cinéma.
  • Programmation officielle du Décolonial Film Festival 2025 (projections à Pantin, Romainville, Paris).
  • Contexte vérifié : censure des films palestiniens en France en 2024, emprise de Vincent Bolloré sur le groupe Canal+ et le milieu du cinéma français.

📰Source :youtube.com

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