84% de décrochage : le prix de l'honneur chez les femmes gitanes

Le piège du foyer
Jade a 27 ans. Gitane espagnole. Elle vit dans un HLM du centre-ville avec son mari et ses enfants. « Je me lève, je fais un peu du ménage. Je prépare mes enfants, je les amène à l’école. Je reviens, je refais encore du ménage. » Elle n’a jamais connu autre chose. À 16 ans, elle a quitté l’école. À 19 ans, mariage. À 20 ans, premier enfant.
« Ici, c’est mon domaine, c’est mon lieu », dit-elle en désignant sa cuisine. « Chez nous, la femme, c’est dans la cuisine et personne touche. » Cette répartition des rôles n’est pas un choix — c’est une règle. L’honneur de la famille repose sur la conduite des femmes. Être vierge avant le mariage. Se dédier au foyer. Ne pas sortir seule le soir.
Pourtant, Jade regrette. « J’ai arrêté l’école à 16 ans. Moi, je regrette actuellement. J’aurais aimé continuer un peu mes études. » Elle veut autre chose pour ses enfants. « Moi, j’inciterai mes enfants à continuer leurs études. » Un petit pas. Mais dans sa communauté, c’est déjà une brèche.
La France compte 350 000 personnes issues des communautés gitanes, manouches, gens du voyage. Certaines familles sont installées depuis des siècles. Le taux de décrochage scolaire est vertigineux : 84 % des jeunes quittent le système avant ou juste après le collège. Moins de 20 % poursuivent après. 33 % des enfants du voyage subissent des ruptures scolaires en changeant constamment d’école.
Pour les filles, la pression est double. L’éducation d’un garçon ? Il est libre. Celle d’une fille ? « C’est l’honneur du père et de la famille », explique une femme dans le reportage. « La virginité c’est quelque chose de très important parce que c’est un honneur au papa, un honneur au mari qui nous accepte. »
Une vie à reconstruire
Cathy a 46 ans. Elle ne sait pas bien lire. Mariée à 15 ans, quatre enfants. Des décennies dans sa caravane à s’occuper du foyer. « Quand j’ai quitté l’école, j’avais 10 ans et demi, 11 ans. Après, je suis obligée d’aider ma maman. Et puis la vie, elle a continué ainsi. Je me suis mise avec le papa de mon fils, maman foyer, s’occuper des enfants, s’occuper du quotidien. Et on s’oublie soi-même. »
Il y a quelques mois, Cathy a divorcé. Un acte encore mal vu dans la communauté. « Quand j’ai eu mon divorce, ça a été très compliqué pour moi parce que c’était pas joyeux. C’est vu pas forcément de la bonne manière. Nos anciens disaient que le divorce, ça ne se faisait pas du tout. »
Depuis, elle apprend à vivre seule. Elle prend les transports en commun — ce qui est mal vu pour une femme gitane. Elle fait du sport dans une salle mixte. « Quand quelqu’un va au sport, on dit toujours “ouais, elle va au sport, c’est peut-être pour se faire montrer”. Mais c’est pas forcément ça. » Elle a du mal à se détacher du regard de la communauté.
Elle vit toujours en caravane sur une aire de voyage.
Son divorce l’a isolée d’une partie de sa communauté.
L’exception qui confirme la règle
Anaïs a 25 ans. Manouche par son père, française par sa mère. Elle a grandi en caravane, puis en maison. À l’école primaire, elle portait des sabots. « Ça se voyait que j’étais une nomade. Certains élèves n’avaient pas forcément envie de jouer avec moi. »
Mais Anaïs a tenu. Elle est la seule de sa famille à avoir fait des études supérieures. Diplômée d’un BTS en design graphique, elle a créé le Kidlog : un outil pédagogique pour les enfants du voyage. Le but ? Lutter contre la déscolarisation.
Le Kidlog est un carnet de suivi qui permet de garder le lien entre les écoles. Quand un enfant change d’établissement — ce qui arrive souvent dans les communautés nomades ou semi-sédentaires — le carnet contient son parcours, ses compétences acquises, des exercices adaptés. « 33 % des enfants subissent des ruptures tout au long de leur parcours scolaire en changeant constamment d’école », explique Anaïs.
Elle présente son prototype devant une classe d’entrepreneurs. Le stress est palpable. « J’ai répété toute la soirée », dit-elle. La présentation est réussie. Un entrepreneur commente : « Elle a bien cerné le problème. D’habitude, on démarre un projet en comprenant la problématique et ensuite on réfléchit à la solution. Elle a déjà élaboré tout ce travail. Forcément, on a envie de voir le projet naître. »
Anaïs veut montrer aux jeunes filles gitanes qu’un autre chemin est possible. « La plupart du temps, le discours qu’on entend, c’est qu’il faut se marier, faut avoir des enfants. Moi, je voulais faire des études, j’ai pas forcément envie de me marier maintenant, d’avoir des enfants maintenant. J’ai basé ma vie sur le professionnel. » Elle conclut : « Il faut pas se laisser dicter. On fait ce qu’on veut. Tant qu’on s’en sent capable et qu’on se donne les moyens, on y arrivera. »
Des ongles et des rêves
Jade n’a pas poussé les études aussi loin. Mais elle aussi cherche à s’affranchir. Depuis quelques mois, elle a créé sa propre entreprise de pose d’ongles à domicile. « Dans le mois, je dois avoir une vingtaine de clientes. Ça me permet de faire un petit temps partiel. » Elle compte se former en esthétique, extension de cils, épilation. « C’est pas parce que j’ai arrêté les études que je dois plus croire à mes rêves. Faut se donner les moyens et toujours y croire. »
Ses clientes sont des femmes de la communauté. L’atelier devient un lieu d’échange. Le sujet du mariage précoce revient. « Moi, j’ai regretté le fait de m’être mariée trop tôt », confie Jade à une cliente. « C’est par rapport au mariage que j’ai arrêté les études. » La cliente acquiesce : « On a fait des sacrifices. »
Un métier plutôt qu’un mari
Anaïs se rend sur une aire d’accueil pour tester son Kidlog. L’association d’éducation populaire anime des ateliers créatifs. Elle discute avec des collégiennes. « Tu sais ce que tu veux faire plus tard ? » demande-t-elle. « Coiffeuse », répond l’une. « Après le collège, tu veux t’arrêter ? » « Oui. »
Anaïs leur parle de l’importance de l’école. « Aujourd’hui, c’est plus comme avant. Même quand tu es une fille, il faut savoir faire des trucs. C’est quand même bien d’aller au moins jusqu’au bac. Le bac, c’est trois ans, c’est rapide. Sinon après, vous allez tout le temps avoir des difficultés. Un diplôme, on pourra jamais vous l’enlever. Alors qu’un mari, on sait pas si c’est pour toute la vie. »
Elle demande : « Vous avez envie de fonder une famille ou plutôt d’avoir un métier ? » Les réponses fusent : « Métier. » « Pour moi, c’est les deux. » « J’ai pas envie d’avoir de mari ou des enfants. Je préfère avoir un métier et être tranquille toute seule. » Une fille ajoute : « Quelqu’un qui va venir te commander alors que toi tu as pas envie. On n’est pas obligé du tout. »
Une mère de famille, témoin de l’échange, sourit. « Je trouve ça bien quand j’entends ces petites filles dire “moi, j’ai envie de travailler”. On voit que les mentalités évoluent. C’est une génération qui va peut-être être un peu plus indépendante. »
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant. Le divorce reste mal vu. L’émancipation, quand elle est subie — comme pour Cathy — isole. L’école reste un luxe pour beaucoup. Mais les témoignages montrent une lente fissure dans le mur des traditions. 84 % de décrochage, c’est le chiffre. Derrière, des femmes qui apprennent à lire à 46 ans. Des jeunes filles qui veulent un métier plutôt qu’un mari.
C’est un combat discret. Il se gagne une pose d’ongle à la fois, un cours de français par semaine, un carnet pédagogique. Mais il a lieu.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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