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Éthique clinique et aide à mourir : les dilemmes du corps médical français

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-03-25
Illustration: Éthique clinique et aide à mourir : les dilemmes du corps médical français
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Un philosophe dans les couloirs de l'hôpital

Guillaume Duran est philosophe. Depuis 2020, il dirige la consultation d'éthique clinique du centre hospitalier de Saint-Nazaire. Une singularité française. Autour de lui, médecins, infirmières et juristes composent une équipe pluridisciplinaire pour décrypter les cas les plus épineux.

"La philosophie apporte un pas de côté", explique-t-il. Mais attention : pas question de remplacer l'expertise médicale. "Le philosophe la complète." Ces consultations s'appuient sur quatre principes : bienfaisance, non-malfaisance, justice et autonomie. Des bases venues des États-Unis, formalisées par Tom Bochant et James Charles en 1979.

En France, le premier conseil d'éthique clinique naît en 2002 à l'hôpital Cochin, sous l'impulsion de Véronique Fournier. Cardiologue et médecin de santé publique, elle développe un modèle centré sur le patient. "L'idée était de donner toute sa place à la voix du patient", explique Nicolas Foureur, actuel directeur du centre d'éthique clinique de Cochin.

Mais ces consultations restent embryonnaires. "Nous sommes bons sur la théorie, moins sur la pratique", reconnaît Agnès Buzyn, ancienne ministre de la Santé. Combien de ces structures existent en France ? Aucune idée. "Il n'y a pas de suivi", concède Foureur. Et pourtant.

Quand les décisions deviennent insoutenables

Demandes d'aide à mourir, refus de traitement, arrêt de l'alimentation artificielle : les consultations d'éthique clinique naviguent entre des dilemmes vertigineux. "Chaque cas est singulier", insiste Duran. "En psychiatrie, par exemple, un patient schizophrène peut refuser un traitement contre le cancer. Mais on ne peut pas généraliser. Chaque situation est unique."

Agnès Buzyn témoigne : "Quand j'étais hématologue, j'ai annoncé à une adolescente qu'elle serait stérile après une greffe de moelle osseuse. Sa mère m'a reproché cette annonce. Quelques semaines plus tard, j'ai caché cette information à une autre patiente. Sa mère m'a reproché de ne pas l'avoir dit." Double faute. Les consultations d'éthique clinique tentent d'éviter ces écueils.

Mais leur rôle reste consultatif. "Nous rendons un avis pluriel", précise Duran. "Ensuite, la décision appartient au médecin et au patient." Une position délicate, surtout face à des demandes d'euthanasie. En France, l'aide active à mourir n'est pas encore légalisée. Mais la question est déjà sur la table.

L'aide à mourir : un débat qui divise

La France s'apprête à voter une loi sur l'aide active à mourir. Un sujet explosif. "Les médecins sont déjà confrontés à ces demandes", explique Nicolas Foureur. "Certains patients réclament une sédation profonde et continue jusqu'au décès. D'autres demandent une euthanasie, alors que c'est illégal."

La loi Claeys-Leonetti, votée en 2016, a encadré la sédation profonde et continue. Mais elle ne va pas jusqu'à l'aide active à mourir. "Pourtant, la sédation est déjà une forme d'accompagnement vers la mort", souligne Agnès Buzyn. "Arrêter les traitements, passer aux soins palliatifs, c'est déjà accompagner la fin de vie."

Mais la réalité est plus complexe. "Un patient demande une aide active à mourir le lundi, et le jeudi, après la visite de sa famille, il retire sa demande", raconte Foureur. Comment garantir que cette demande est libre et éclairée ? Une question vertigineuse pour les équipes médicales.

Le serment d'Hippocrate sous pression

"Je ne provoquerai jamais la mort délibérément." Le serment d'Hippocrate, prêté par tous les médecins, pose un dilemme fondamental. Comment concilier cet engagement avec les demandes d'aide active à mourir ?

"En médecine, la réflexion sur la fin de vie est ancienne", rappelle Foureur. "Arrêter un traitement, soulager la souffrance au risque d'accélérer le décès : ces questions existent depuis longtemps." La future loi sur l'aide à mourir ne fait que repousser les limites d'une pratique déjà existante.

Mais le corps médical reste prudent. "La majorité des médecins sont réservés sur cette loi", confirme Buzyn. "La sédation profonde, les soins palliatifs : nous accompagnons déjà les patients vers la mort. La nouvelle loi ne changera pas tout."

Un système à consolider

Les consultations d'éthique clinique restent marginales. Pourquoi ? "Les équipes sont sous pression", explique Duran. "Dédier du temps à ces consultations est difficile." Pourtant, leur utilité est indéniable. Elles permettent de croiser les regards, d'éclairer des décisions impossibles.

"En 20 ans, la réflexion éthique a progressé dans les hôpitaux", constate Foureur. Mais il reste un long chemin à parcourir. "Il faut institutionnaliser ces consultations", plaide Buzyn. "Cela permettrait aux équipes de se sentir plus libres et mieux accompagnées."

En attendant, les consultations d'éthique clinique continuent leur travail discret. Elles éclairent les cas les plus complexes, accompagnent les patients et les soignants dans des décisions impossibles. Dans un monde médical où la technique prend souvent le pas sur l'humain, elles rappellent l'importance du colloque singulier. Un travail essentiel, mais encore trop méconnu.

Par la rédaction de Le Dossier

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