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Espionnage : comment les puissances étrangères pillent nos entreprises

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-19
Illustration: Espionnage : comment les puissances étrangères pillent nos entreprises
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Le nid d'espions qu'on ne veut pas voir

Il y a quinze ans, un responsable du SGDSN — le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale — avait prévenu. Avec un air cynique, amusé, il avait lâché l'info à un journaliste : "Les services étrangers s'en donnent à cœur joie dans notre bonne capitale." C'était les Russes. C'était les Chinois. Aujourd'hui, la menace s'est multipliée.

Commençons par le commencement. La France est une cible. Pas une cible secondaire — une cible prioritaire. Pourquoi ? Parce que nous sommes une nation indépendante dotée de l'arme nucléaire. Parce que nous nous opposons à la politique des trois empires : américain, russe et chinois. Et parce que nos entreprises sont des proies faciles.

Vincent Cruse, ancien agent et auteur du livre Le jour où je suis devenu espion, l'affirme sans détour : "Nous sommes plus que jamais une cible.' François Jean Béot, président du syndicat national français de l'intelligence économique (SFI), renchérit : 'La France est un territoire d'entrepreneurs avec beaucoup de PME, beaucoup de création d'entreprises qui sont parfois fragiles et qui sont parfois à récupérer, à vendre."

Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations des services de renseignement français, 30 à 40% du personnel des consulats algériens, russes et chinois en Île-de-France est dédié au renseignement pur. Cinq consulats algériens en Île-de-France. Cinq. Avec des agents qui surveillent les nationaux, les binationaux, qui font du criblage — ce travail discret d'identification et de classification des individus.

Et le contre-espionnage français ? Il existe. La DGSI — 4000 fonctionnaires pour un budget de 200 millions d'euros. La DGSE a une unité spécialisée. Le renseignement territorial complète le dispositif. Mais 200 millions pour surveiller des milliers d'agents étrangers, des cellules clandestines, des officiers traitants, des cyberattaques, et en plus la lutte antiterroriste ?

La suite est édifiante. Les services de renseignement russes (SVR) ont leurs résidents identifiés. Les Chinois (Guoanbu) aussi. Mais derrière, il y a les clandestins — des cellules déconnectées des ambassades, qui ne répondent qu'à des officiers traitants basés à l'étranger. Impossible à tracer. Impossible à démanteler complètement.

Les Américains : des alliés qui écoutent tout

On parle beaucoup de la menace chinoise. On parle des Russes. Mais les États-Unis ? Leur ambassade à Paris est installée place de la Concorde, à deux pas de l'Élysée, du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice. Sur le toit, des antennes. Toujours là. Toujours en travaux — "bizarrement", ironise Vincent Cruse.

Ces installations ne sont pas un secret. La France a pris des contre-mesures, des dispositifs de brouillage. Mais personne ne peut contrôler tout le spectre hertzien. Les États-Unis ont une capacité d'écoute permanente sur le cœur du pouvoir français. Et ce n'est pas une théorie du complot — c'est un fait documenté.

La Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR) veille au grain pour les écoutes françaises. "C'est administrativement très contrôlé", assure François Jean Béot. Sauf que les Américains, eux, ne passent pas par la CNCTR. Et ils ne sont pas les seuls.

Une rumeur persistante — jamais confirmée — évoque des installations d'écoute sous les bulbes de la cathédrale orthodoxe de Paris, fidèle au patriarcat de Moscou. Le bâtiment trône quai Branly, ancien siège de Météo France, racheté par l'Institut culturel orthodoxe. Vincent Cruse balaie la rumeur : "C'était très fantasmatique. Les Russes aiment faire courir ce genre de rumeur pour créer une atmosphère de paranoïa." Mais même une rumeur, quand elle est entretenue par un service de renseignement, devient une arme psychologique.

Les Allemands, eux, n'ont pas besoin de rumeurs. Leur méthode est plus subtile. Selon François Jean Béot, ils ont infiltré des ONG pour démanteler le nucléaire français. Des associations financées par des intérêts allemands, créées exprès pour produire des études défavorables à l'atome français. Pendant des années, ces rapports ont été repris par des médias et des politiques. Le résultat ? La filière nucléaire française affaiblie, des contrats perdus, une souveraineté énergétique en berne.

La guerre économique : des tomates aux vaccins

La guerre économique ne se limite pas aux secteurs stratégiques. Elle est partout. La coopérative des tomates de Marmande a été victime d'une influence étrangère asiatique il y a quelques années. Les tomates. Un produit du quotidien. Une attaque ciblée contre un fleuron agricole régional.

"C'est un vrai sujet et c'est stratégique", martèle François Jean Béot. "J'ai tendance à dire que tous les niveaux sont stratégiques au niveau des entreprises." Le problème, c'est que la France ne voit pas la guerre économique comme une guerre. Elle voit des concurrences, des négociations, des partenariats. Elle ne voit pas des armées de renseignement civil.

Pendant ce temps, les entreprises françaises — y compris les PME — sont exposées via des logiciels de facturation électronique. Le projet de portail public a été abandonné. Aujourd'hui, les entreprises doivent choisir parmi des prestataires privés certifiés par un organisme belge, PEPPOL. Et dans cette liste, on trouve des entreprises américaines, chinoises, et d'autres acteurs étrangers.

Qui sensibilise les PME sur le choix de leur logiciel de facturation ? Personne. Le chef d'entreprise lambda choisit le moins cher, le plus connu. Sans savoir que ses données — chiffre d'affaires, clients, fournisseurs, marges — partent sur des serveurs étrangers. "C'est un vrai sujet de souveraineté", insiste le président du SFI. Et l'État ? Il n'a pas de solution souveraine à proposer.

La France a pourtant des entreprises compétentes dans le domaine. Mais elles ne décrochent pas les marchés publics. Pourquoi ? Parce qu'il leur manque "quelque chose" — un niveau de maturité, une certification, un historique. "Si on avait attendu que Microsoft soit fiable pour le commercialiser, personne ne serait équipé de Microsoft", rétorque François Jean Béot. L'argument est imparable.

La culture française : un handicap face à l'espionnage

La France a un problème culturel avec le renseignement. "En France, l'espionnage c'était sale", rappelle François Jean Béot. "Quand on a créé l'intelligence économique, on n'a pas voulu appeler ça renseignement parce que c'était connoté négativement." Résultat : on a appelé ça "intelligence", ce qui crée une confusion avec l'intelligence artificielle. Et on a perdu en clarté.

Les films d'espionnage français étaient des comédies. Les films anglo-saxons, des œuvres sérieuses. Aujourd'hui, les choses changent. Mais le mal est fait. Un expatrié britannique qui a une information vitale pour son pays la donne à son consulat. Un expatrié français, non. "S'il le faisait, ce serait suspect", constate François Jean Béot.

La France manque aussi de culture du lanceur d'alerte. L'affaire Alstom est emblématique : le fleuron industriel français a été vendu à l'américain General Electric après une campagne judiciaire américaine. Les lanceurs d'alerte qui auraient pu prévenir ? Ils n'ont pas été écoutés. Ou ils ont été réduits au silence.

Les services de renseignement chinois exploitent cette faiblesse. La diaspora chinoise en France — environ 80 000 personnes — est utilisée comme un réseau de capteurs informels. Des commerçants, des restaurateurs, des propriétaires de brasseries qui voient passer du monde. "Il ne s'agit pas de jeter le discrédit sur tous les commerçants chinois", précise Vincent Cruse. Mais la capacité de renseignement de proximité est réelle.

L'Algérie, elle, utilise ses consulats comme des bases arrière. Cinq consulats en Île-de-France, dont le personnel est à 30-40% dédié au renseignement. Ils surveillent les nationaux, les binationaux, les opposants politiques. Et ils le font avec une quasi-impunité diplomatique.

Menace iranienne, menace diffuse

L'Iran n'est pas en reste. Les Gardiens de la Révolution ont une présence active à Paris. Leurs cibles : les mouvements d'opposition iraniens installés en France, comme les Moudjahidine du peuple, autrefois basés à Auvers-sur-Oise. Des assassinats, des enlèvements, des intimidations. La DGSI suit ces dossiers de près, mais les moyens sont limités.

Paris n'est pas le pire théâtre. "Genève et Vienne sont bien plus permissives", explique un expert. Mais la France est un terrain d'affrontement indirect. Les représentations étrangères de mouvements d'opposition s'y installent. Les services de renseignement adverses s'y affrontent. Et la France paie le prix de son ouverture.

Le consulat de Chine est placé juste en face du principal fonds d'investissement catholique. Hasard ? "Ils se surveillent l'un l'autre", glisse François Jean Béot. La guerre clandestine ne connaît pas de trêve. Et elle se joue sous nos yeux, dans les rues de Paris.

La menace cyber est encore plus insidieuse. L'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) a été victime d'une attaque récente. Un jeune de 15 ans a été arrêté. Mais avant l'ANTS, il y a eu la Caisse d'allocations familiales, l'Assurance maladie, les hôpitaux. Nos données sont déjà parties. "Ce n'est pas une question de savoir si vous allez être attaqué, mais quand", rappellent les spécialistes.

Le vrai danger, c'est la récupération des données volées. Une attaque peut sembler anodine, sans mobile politique. Mais les informations sont revendues, achetées par des États étrangers, utilisées des mois ou des années plus tard pour déstabiliser. "Ce n'est pas forcément à l'idée de manœuvre à l'origine une déstabilisation étatique, mais ça peut être récupéré", prévient François Jean Béot.

Les normes : la guerre invisible

La guerre économique se joue aussi dans les comités de normalisation. Huawei — l'entreprise chinoise — vient d'entrer dans certains comités de l'AFNOR, l'Organisation française de normalisation. Elle pourra influencer les normes techniques françaises. Et elle le fera dans l'intérêt de Pékin.

Au niveau européen, la situation est encore plus préoccupante. Il y a quelques années, la nationalité la plus représentée à Bruxelles était américaine. Les États-Unis, qui ne sont pas membres de l'Union européenne, avaient plus de lobbyistes que n'importe quel État membre. La France n'a pas pris la mesure de cette guerre des normes.

"On manque beaucoup de prudence", résume François Jean Béot. "On fait des focus sur les stagiaires chinois ou les Américains derrière le placard. Mais c'est beaucoup plus grossier ou subversif." Il faut être vigilant sans tomber dans la paranoïa. Sinon, on se décrédibilise. Et les vrais dangers passent inaperçus.

La guerre d'influence israélienne et palestinienne est un autre exemple. Les partis politiques français, comme La France Insoumise, deviennent des relais d'influence sans même en avoir conscience. "Le travail que fait LFI au profit des Palestiniens et du Hamas a une valeur considérable", note Vincent Cruse. "Cela a plus de résonance que des menées de services de renseignement."

La France est un champ de bataille. Un champ de bataille où les armes sont des données, des normes, des rapports d'ONG, des logiciels de facturation, des antennes sur les toits, et des diplomates qui ne font pas de diplomatie.

Où est la réponse politique ? Où est le plan de protection de nos entreprises ? Où est la sensibilisation des PME ? Le dossier est loin d'être clos.

Sources

  • Livre : Le jour où je suis devenu espion de Vincent Cruse (Éditions de l'Observatoire)
  • Baromètre de l'attractivité de la France — Le Figaro
  • Syndicat national français de l'intelligence économique (SFI) — Déclarations de François Jean Béot
  • Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR)
  • Commission d'enquête parlementaire sur les ingérences étrangères — Audition de François Fillon, avril 2023 (source : La Tribune)
  • DGSI — Données budgétaires et effectifs (200 millions d'euros, 4000 agents)
  • PEPPOL — Organisme belge de certification des plateformes de facturation électronique

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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