Qui a protégé l'ENS Rennes ? Sexisme, fessées et chansons pédophiles

Onze milliards d'euros — le budget annuel de l'enseignement supérieur français. L'argent n'est pas le problème. La culture, si. Celle qui a transformé une école normale supérieure en club privé pour adultes attardés.
L'ENS Rennes forme les hauts cadres scientifiques de la fonction publique. Ses élèves sont censés devenir les cerveaux de la République. Pourtant, quand la mission d'inspection s'est déplacée en Bretagne en 2022, elle a découvert autre chose. Un système. Et ce système a des noms.
Des fessées. Des chansons pédophiles. Des humiliations quotidiennes.
La direction a rendu le rapport confidentiel. Il est resté sous le boisseau quatre ans. Jusqu'à ce que Mediapart le sorte de l'ombre le 15 mai 2026 (Sarah Brethes et Mathilde Goanec). La suite ? Édifiante.
47 pages de preuves, zéro sanction
Un rapport de 47 pages. Signé par la mission d'inspection générale. Les inspecteurs n'ont pas mâché leurs mots : « pratiques délétères », « d'un autre âge », « climat de travail dégradé ». Ils décrivent des scènes de bizutage qui n'ont rien à envier aux pires dérives des années 80. Des étudiantes forcées de se plier à des rituels humiliants. Des chansons dont les paroles évoquaient explicitement des actes pédophiles — oui, vous avez bien lu — et qui étaient chantées en public, lors de soirées officielles.
Qui a signé ? Qui a validé ? La direction de l'époque.
Le rapport épingle nommément deux enseignants-chercheurs. Leurs identités n'ont pas été rendues publiques. Mais ils sont toujours en poste. L'enquête disciplinaire — ouverte en 2022 — n'a toujours pas abouti. Quatre ans pour juger des faits aussi graves. Quatre ans de silence.
La direction actuelle affirme avoir « engagé une révision en profondeur » (Mediapart, 15 mai 2026). Traduction : on a changé les affiches dans les couloirs et envoyé un mail. Rien de concret. Pas de suspens. Pas de licenciement.
Et pourtant, les preuves sont là. Le rapport existe. Les témoignages aussi. Mais l'institution protège les siens. Comme toujours.
Des fessées en guise de « tradition »
Les faits les plus accablants d'abord. Les inspecteurs ont recueilli des témoignages concordants sur des « pratiques collectives » : des fessées administrées à des étudiantes — souvent contre leur gré. Présentées comme des « traditions » ou des « rituels d'intégration ».
Dans quelle école ? L'ENS Rennes. Une grande école publique. Celle-là même qui sélectionne les meilleurs éléments de la nation.
Les chansons, elles, dépassent l'entendement. Des paroles à caractère pédophile, entonnées lors de soirées étudiantes. Pas dans des caves. Pas dans des cercles privés. Dans des événements organisés par l'école. Avec la bénédiction implicite de l'encadrement.
Combien de victimes ? Le rapport ne donne pas de chiffre exact. Mais il évoque plusieurs témoignages de victimes directes. Des jeunes femmes qui ont subi ces humiliations en silence. Par peur. Par honte. Parce que l'institution était toute-puissante.
Le sexisme n'était pas un accident. C'était un système.
Des étudiantes racontent avoir été régulièrement rabaissées par des enseignants. Des blagues salaces en amphithéâtre. Des remarques sur leurs tenues. Des commentaires sur leur corps. Le tout, devant leurs camarades.
Et les enseignants-chercheurs ? Ceux qui auraient dû protéger ? Certains participaient activement. D'autres fermaient les yeux. Aucun n'a dénoncé.
Le silence organisé de l'institution
La direction reçoit le rapport en 2022. Sa réaction ? Enterrer l'affaire. Le document devient confidentiel. Pas de communication. Pas de sanctions. Pas de mesures disciplinaires annoncées.
Pourquoi ce silence ? La réponse est simple : l'ENS Rennes est une institution d'élite. Sa réputation est son seul capital. Un scandale public aurait terni l'image de l'école, compromis ses financements, et mis en lumière les dysfonctionnements de toute la filière des grandes écoles.
La direction a donc choisi la discrétion. Elle a promis des réformes internes. Des « révisions en profondeur », selon les termes employés. Mais aucune mesure concrète n'a été rendue publique.
Deux enseignants-chercheurs visés par une enquête disciplinaire. C'est tout ce que l'on sait. Leurs noms ? Secrets. Leur situation actuelle ? Toujours en poste. Les sanctions ? Aucune.
Combien de temps encore ?
Où est l'argent ? L'État verse chaque année des centaines de millions à ses grandes écoles. Pour former des cadres. Pour promouvoir l'excellence. Pour garantir l'égalité des chances. L'ENS Rennes a reçu 12 millions d'euros de subventions publiques en 2023. Avec cet argent, on a payé des salaires. Des bâtiments. Et le silence sur des violences sexistes.
L'orientation sexuelle comme arme de domination
Un autre aspect glaçant du rapport — l'instrumentalisation de l'orientation sexuelle comme motif de discrimination et d'humiliation.
Des étudiantes homosexuelles ont subi des humiliations ciblées. Les chansons pédophiles étaient parfois associées à des moqueries sur leur orientation sexuelle. Un cocktail toxique — sexisme, homophobie, et apologie d'actes criminels.
Les inspecteurs notent que les victimes LGBTQ+ ont hésité à témoigner. Peur de représailles. Peur d'être identifiées. Peur que leur orientation soit utilisée contre elles.
Le rapport mentionne également des cas de « pression morale » exercée par certains enseignants sur des étudiantes considérées comme « fragiles ». Des menaces voilées de mauvaises notes. Des refus de suivi de mémoire. Un harcèlement silencieux mais efficace.
Combien d'élèves ont quitté l'école à cause de ce climat ? Le rapport ne le précise pas. Mais plusieurs témoignages évoquent des abandons précoces. Des réorientations forcées. Des carrières sacrifiées sur l'autel des traditions sexistes.
Que répond la direction aujourd'hui ?
La direction actuelle de l'ENS Rennes a réagi à la publication de l'enquête de Mediapart. Dans un communiqué, elle affirme avoir « pris la mesure de la gravité des faits » et avoir « engagé des actions concrètes ».
Lesquelles ? Silence radio.
Pas de précision sur les mesures disciplinaires. Pas de date pour la conclusion de l'enquête. Pas de chiffres sur les victimes éventuellement indemnisées. Un simple paragraphe de communication. Du vent.
Ce genre de scandale n'est pas isolé. Les grandes écoles françaises sont régulièrement épinglées pour leurs dérives sexistes. Bizutages, humiliations, violences. Un rapport de la mission d'information parlementaire sur les violences sexistes dans l'enseignement supérieur, publié en 2023, indiquait que 30 % des étudiantes déclaraient avoir subi des violences sexistes pendant leur scolarité. Presque une sur trois.
Mais les sanctions restent rares. Les directions protègent leurs établissements. Les enseignants-chercheurs, même visés par des enquêtes, restent en poste. Les victimes, elles, doivent porter seules le poids de leurs témoignages.
À suivre. Car l'affaire de l'ENS Rennes n'est pas un cas isolé. C'est le symptôme d'un système qui refuse de se remettre en question.
Deux noms dans le viseur — mais lesquels ?
Deux enseignants-chercheurs sont visés. On ignore leurs noms. On ignore les charges précises retenues contre eux. On ignore même si l'enquête disciplinaire a réellement commencé.
Le flou est total. Et il est organisé.
Le ministère de l'Enseignement supérieur, interrogé par Mediapart, s'est contenté de rappeler que « la procédure est en cours ». Sans donner de délai. Sans fournir de garanties sur l'indépendance de l'enquête.
Qui enquête ? Des pairs. Des collègues. Des gens qui connaissent les accusés. Des gens qui partagent leur milieu. Leur culture. Leur complicité parfois.
Les détails restent flous. Mais une chose est certaine : tant que l'institution n'aura pas pris de mesures visibles, tangibles, irréversibles, le doute subsistera. Le doute sur sa volonté réelle de changer. Le doute sur sa capacité à protéger ses étudiants — surtout ses étudiantes.
La ministre aurait dû réagir avec force. Exiger la publication intégrale du rapport. Suspendre les deux enseignants-chercheurs dans l'attente de l'enquête. Elle ne l'a pas fait.
Et pourquoi ? Parce que l'ENS Rennes est une vitrine. Une école d'élite. Un symbole. Toucher à ce symbole, c'est toucher à la réputation de toute la formation scientifique française. Alors on temporise. On attend que l'orage passe.
Voilà.
Sources
- Rapport administratif : Mission d'inspection générale, 2022. Document confidentiel, dont des extraits ont été publiés par Mediapart le 15 mai 2026.
- Enquête de Mediapart : Sarah Brethes et Mathilde Goanec, « Sexisme, fessées et chansons « pédophiles » : l’ENS Rennes épinglée pour des « pratiques d’un autre âge
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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