EXCLUSIF - Comment El Mencho a transformé le Mexique en narco-État

La chute d’un empire
Dimanche 22 février 2024. Une villa isolée dans l’État de Jalisco. Des centaines de militaires, des hélicoptères, des lance-roquettes. L’opération est sans précédent. Objectif : capturer Nemesio Oseguera, alias El Mencho, chef du cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG).
La suite est rapide. El Mencho tente de fuir. Une balle l’atteint. Il meurt dans l’hélicoptère qui le transporte à Mexico.
73 morts au total. Parmi eux, 25 membres de la garde nationale.
Mais la mort d’El Mencho n’a pas mis fin à la violence. Elle l’a déclenchée.
Dans les heures qui suivent, des colonnes de fumée noire s’élèvent au-dessus de Puerto Vallarta, station balnéaire prisée des touristes. Des véhicules incendiés bloquent les routes. Dix États sur 32 ferment leurs écoles. Les États-Unis classent neuf régions en "zone rouge".
Pourquoi ? Parce que El Mencho n’était pas qu’un chef de cartel. Il était le symbole d’un système. Un système qui a transformé le Mexique en narco-État.
La naissance d’un monstre
Tout commence dans les années 1920. La prohibition américaine pousse les premiers narcotrafiquants mexicains à contrebander opium et alcool.
Les années 1980 marquent un tournant. La consommation de cannabis explose aux États-Unis. Le Mexique devient le principal fournisseur. Les cartels s’organisent. Se militarisent.
Mais c’est dans les années 1990 que tout bascule. Le trafic de cocaïne devient le cœur de l’économie criminelle. Les cartels se fragmentent. Se battent pour le contrôle des territoires.
En 2006, le président Felipe Calderón déclare la guerre au narcotrafic.
Deux chiffres résument l’échec de cette guerre :
- 55 000 morts en six ans.
- 350 000 morts liées au crime organisé entre 2006 et 2021.
Les cartels ont riposté. Avec une violence extrême.
Et pourtant, ils ont aussi infiltré l’État. Corrompu les institutions.
Un exemple ? Renato García Luna, ministre de la Sécurité publique sous Calderón, purge aujourd’hui une peine de 38 ans aux États-Unis pour narcotrafic et délinquance organisée.
C’est dans ce contexte qu’El Mencho a bâti son empire.
L’ascension d’El Mencho
Né en 1966 dans une famille de cultivateurs d’avocats, Nemesio Oseguera commence par émigrer clandestinement aux États-Unis.
Expulsé pour port d’armes et petits trafics, il retourne au Mexique. S’allie avec un cartel local.
En 2010, il fonde le Cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG). S’allie d’abord avec le cartel de Sinaloa, dirigé par El Chapo.
Mais rapidement, il s’affranchit.
Sa stratégie ? Diversification.
Le CJNG ne se contente pas de trafiquer de la cocaïne. Il développe des amphétamines, de l’ecstasy, du fentanyl. Blanchit son argent dans l’immobilier, l’agriculture (avocats, citrons), et même les placements financiers à Dubaï.
Et pourtant, c’est par la terreur qu’El Mencho se fait connaître.
En 2015, lors d’une tentative d’arrestation, il abat un hélicoptère militaire avec un lance-roquette.
En 2020, face au blocage de milliers de comptes bancaires liés au CJNG, il organise une tentative d’assassinat contre Omar García Harfuch, chef de la sécurité de Mexico.
Sa réputation ? "Impitoyable et sanguinaire."
La DEA met sa tête à prix : 15 millions de dollars.
Une stratégie de terreur et de séduction
Le CJNG ne se contente pas de terroriser. Il séduit aussi.
Sur les réseaux sociaux, des vidéos montrent ses membres distribuant de la nourriture, de l’argent, dans les villages les plus pauvres.
Mais ne vous y trompez pas.
"Ces vidéos servent leur impératif de communication," explique Julien de la Cour, journaliste indépendant basé à Mexico.
Le cartel se présente comme un substitut de l’État. Dans les zones où il est implanté, il contrôle tout.
Corruption des autorités locales, extorsion des commerçants, recrutement forcé de jeunes désœuvrés via WhatsApp ou Telegram.
Le CJNG ? Une multinationale du crime.
La mort d’un chef, la naissance d’un chaos
Le 22 février 2024, El Mencho est mort.
Mais pour le Mexique, c’est une victoire à la Pyrrhus.
Immediatement, des représailles éclatent dans dix États. Fusillades, explosions, blocages de routes.
Pourquoi ? Parce que la mort d’El Mencho n’est pas la fin du CJNG. C’est le début d’une lutte interne pour le pouvoir.
Et pourtant, certains Mexicains voient dans cette opération un signe d’espoir.
"Les Mexicains ne pleurent pas la mort d’El Mencho," explique Julien de la Cour. "Mais ils redoutent l’escalade de la violence."
Car le problème est plus profond.
Les cartels ne sont pas seulement des organisations criminelles. Ils sont des acteurs politiques. Economiques.
Et tant que le Mexique ne s’attaquera pas aux racines du mal — corruption, pauvreté, inégalités —, les cartels continueront de prospérer.
La mort d’El Mencho est une victoire symbolique. Mais la guerre est loin d’être gagnée.
Un héritage sanglant
El Mencho est mort. Son empire, lui, survit.
Le CJNG contrôle toujours des territoires. Blanchit toujours de l’argent. Corrompt toujours des fonctionnaires.
Et pourtant, sa mort marque peut-être un tournant.
Sous la présidence de Claudia Sheinbaum, le Mexique adopte une stratégie plus offensive contre les cartels. S’attaque à leurs finances.
Mais le défi est immense.
Entre 2006 et 2021, la guerre contre le narcotrafic a fait 350 000 morts. Et les cartels sont plus puissants que jamais.
La mort d’El Mencho est une étape. Pas une solution.
Le Mexique doit faire un choix. Continuer à combattre les symptômes. Ou s’attaquer enfin à la maladie.
Le temps presse.
Car dans l’ombre, de nouveaux chefs se lèvent déjà.
Et le cycle de la violence continue.
Par la rédaction de Le Dossier


