Montreuil : une école maternelle accusée à tort de propagande du Hamas

Dix secondes qui ont tout changé
La fête de l'école. Un moment attendu. Des mois de préparation. Des affiches, des décors, des répétitions. Les parents sont là, enchantés. Les enfants sont fiers. Rien d'anormal.
Sauf qu'un compte Twitter nommé "juger coupable" — identifié comme appartenant à la sphère d'extrême droite — publie un extrait vidéo du spectacle. Les visages des enfants ne sont pas floutés. Le message est clair : il s'agirait d'une propagande du Hamas.
C'est faux.
Le spectacle portait sur la guerre du Vietnam. Un message pacifiste. Rien à voir avec le Hamas. Mais la machine est lancée.
Le député Jérôme Buisson relaie. Puis le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Jeffrey, s'empare de l'affaire. Il tweete son indignation. Il annonce une enquête administrative. Il promet de signaler tout harcèlement à la justice.
Le mal est fait.
Un tweet, pas de vérification
Édouard Jeffrey n'a pas vérifié les faits. Il n'a pas contacté l'école. Il n'a pas demandé le contexte. Il a tweeté.
Selon l'avocate des enseignants, citée par Média Part, ce tweet a "alimenté la polémique en y apportant du crédit". Sans cette réaction ministérielle, l'affaire serait peut-être restée confidentielle. Mais le ministre a donné une légitimité à une accusation infondée.
Une enseignante de l'école, interrogée anonymement, résume le sentiment général : "Un ministre de l'éducation qui répond pour satisfaire à une campagne de l'extrême droite, ça doit nous inquiéter."
Le ministre n'a pas répondu aux sollicitations de Média Part. Motif invoqué : l'enquête administrative est en cours.
Des convocations au rectorat, une promesse non tenue
La semaine qui suit le spectacle, les enseignants sont convoqués au rectorat de Créteil. Pas un. Pas deux. L'entièreté des collègues. Des convocations tombent la veille pour le lendemain.
Pourtant, la hiérarchie avait promis le contraire.
Lucas Marchand, représentant du personnel pour la CGT éduca 93, raconte : "l'inspectrice de la circonscription de Montreuil 1 avait assuré que les enseignants seraient protégés. 'On était plutôt rassuré', dit-il. Mardi matin, une instance santé au travail confirme : 'On va protéger les personnes, on va tout faire."
Mercredi après-midi, les convocations tombent.
"Ça c'est violent en fait, parce que c'est très intimidant", témoigne une enseignante. Les professeurs doivent laisser leurs classes. Des remplaçants sont dépêchés — une rareté dans un département où les absences non remplacées sont monnaie courante.
Une enquête administrative sur quoi ?
Le cadre officiel de ces auditions ? "La suite de signalements", selon l'avocate des enseignants. Sauf que ces signalements émanent d'un tweet d'extrême droite. Un tweet au contenu "complètement mensonger, loufoque", selon les termes de l'avocate.
Les enseignants doivent s'expliquer sur leurs "choix pédagogiques". Leur avocate dénonce une procédure déclenchée "dans des circonstances très particulières". Elle ajoute : "On a eu le sentiment que ces auditions étaient là pour assurer de la continuité à ce qui avait été annoncé."
Voilà. Une enquête administrative basée sur une fake news. Une enquête qui mobilise des ressources — des remplaçants, des auditeurs, du temps — alors que le système éducatif en manque cruellement.
Cyberharcèlement et doxing : la vidéo toujours en ligne
Le tweet du ministre promettait de signaler "tout harcèlement contre l'école, le personnel ou les parents d'élèves". Pourtant, à l'heure où Média Part a réalisé son reportage, la vidéo est toujours en ligne. Le compte "juger coupable" n'a pas été supprimé. Les visages des enfants — 3 à 5 ans — sont toujours visibles.
Les enseignants ont demandé le retrait. Sans succès.
"Visiblement, il n'y a pas du tout la même énergie qui est mise pour accéder à cette demande-là que pour déclencher l'enquête administrative", constate l'avocate.
Une mère d'élève témoigne : "Je suis en contact avec des mamans qui ont été victimes. L'école en elle-même est visée par des menaces. Quand on a ouvert les grilles de l'école ce matin, c'est la police qu'on a trouvée présente."
Un précédent dans le 93
Ce n'est pas la première fois que l'extrême droite cible une école en Seine-Saint-Denis.
L'avocate des enseignants rappelle l'affaire de l'école Pasteur de Saint-Denis. Une polémique similaire, partie de l'extrême droite, avait conduit à la mutation forcée de cinq ou six enseignants. Même mécanisme : une accusation infondée, une réaction institutionnelle, des conséquences professionnelles.
Il y a aussi l'affaire Sophie Gigo, cette enseignante-chercheuse harcelée et diffamée par le RN et Reconquête pour avoir organisé une sortie à Calais avec ses étudiants. Sa plainte a été déboutée.
Des précédents qui inquiètent. "Il commence à y avoir une répétition de ce genre d'affaires", alerte l'avocate.
Un rassemblement de soutien, une solidarité locale
Jeudi 11 juin, un rassemblement de soutien s'est tenu devant l'école. Parents, enseignants, syndicats. Des pancartes, des discours, une présence.
"La seule chose qui pour l'instant est efficace, c'est la solidarité entre les enseignants, entre les parents d'élèves et surtout le territoire autour", explique l'avocate.
Une mère d'élève, présente au rassemblement, exprime son désarroi : "On essaie de faire ce qu'on peut, mais malheureusement la campagne de harcèlement qui est mise en branle en ce moment, elle est destructrice et elle est massive."
Elle ajoute : "On se rappelle tous de Samuel Paty. On a tous peur parce qu'en 10 secondes, sortie de son contexte, c'est manipuler l'opinion."
Le rôle des relais : du compte d'extrême droite au ministre
Le mécanisme est désormais connu. Un compte d'extrême droite publie une vidéo tronquée. Des relais amplifient. Un politique s'empare du sujet. L'institution réagit.
Mais cette fois, c'est le ministre lui-même qui a donné le coup d'envoi de la procédure disciplinaire. Sans vérifier. Sans attendre.
Lucas Marchand, de la CGT éduca 93, résume : "On a exigé qu'il y ait des excuses publiques et des indemnités du ministre pour vraiment faire dégonfler tout ça, ce qui a été refusé."
Le ministre a refusé de s'excuser. Il a refusé de reconnaître son erreur. Il a préféré laisser l'enquête administrative suivre son cours.
Une école sous pression, des enfants exposés
Les conséquences sont réelles. Des enseignants traumatisés. Des parents inquiets. Des enfants dont les visages circulent en ligne.
"Les enfants ont été jetés en pâture comme ça, du harcèlement d'extrême droite", dénonce une enseignante. "On voyait les visages de nos élèves. Ce sont des enfants qui ont entre 3 et 4 ans, exposés comme ça. Les personnes n'ont même pas pris la peine de flouter les visages."
Le doxing — la publication d'informations personnelles identifiantes — est un délit. Pourtant, aucune action visible n'a été entreprise pour faire retirer la vidéo.
Un climat délétère dans l'éducation nationale
L'avocate des enseignants s'inquiète d'un "climat de plus en plus délétère" au sein de l'éducation nationale. Elle cite les "paniques morales" alimentées par l'extrême droite, reprises par des collectifs comme "Parents vigilants".
Elle rappelle aussi le précédent Blanquer, l'ancien ministre, qui avait "relayé toute une petite musique sur les enseignants pro-LGBT, islamogauchistes, des choses comme ça".
Une musique qui, aujourd'hui, trouve un écho direct dans les réactions institutionnelles.
Que retenir ?
Un spectacle de fin d'année. Un thème pacifiste. Une vidéo sortie de son contexte. Un tweet d'extrême droite. Un député. Un ministre. Une enquête administrative. Des enseignants convoqués. Des enfants doxés. Une vidéo toujours en ligne.
Et aucune excuse.
Le ministre de l'Éducation nationale n'a pas répondu aux sollicitations de Média Part. L'enquête administrative est en cours. Les enseignants attendent. Les parents aussi.
Une question demeure : combien de fois faudra-t-il que ce scénario se répète avant que l'institution apprenne à vérifier avant de réagir ?
Sources :
- Média Part — reportage sur l'affaire de l'école maternelle Nanteuil de Montreuil
- Twitter — compte "juger coupable" (extrême droite)
- Témoignages d'enseignants, de parents d'élèves et de représentants syndicaux recueillis par Média Part
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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