Centrafrique : une députée proche de Touadéra s'offre un appartement parisien au prix de 1 882 années de salaire

Un achat en liquide, un gouffre d'inégalité
Septembre 2017. Prisca Passet Mamadou pousse la porte d'un notaire à Suresnes, dans les Hauts-de-Seine. Elle signe. L'appartement fait 110 mètres carrés sur le mont Valérien — vue sur la tour Eiffel, quartier cossu de la banlieue ouest parisienne.
Le prix ? Les documents publics ne le précisent pas en euros. Mais une comparaison donne le vertige. Selon Mediapart, qui a eu accès aux actes notariés via la Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique, la somme dépensée en quelques secondes équivaut à 1 882 années de revenus d'un Centrafricain aux revenus moyens. Oui, vous avez bien lu.
La Centrafrique est l'un des pays les plus pauvres du monde. Le revenu annuel moyen par habitant y avoisine quelques centaines de dollars. Multipliez par 1 882. Vous obtenez un montant qui dépasse l'entendement pour la quasi-totalité de la population.
Prisca Mamadou n'est pas une citoyenne ordinaire. Elle est députée à l'Assemblée nationale centrafricaine. Proche du président Faustin-Archange Touadéra. Épouse du chef d'état-major des armées. Trois casquettes qui lui ouvrent des portes — et des comptes en banque.
Des documents qui parlent
La Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique a transmis les actes notariés à Mediapart. Authentifiés. Ils portent la signature du notaire de Suresnes. Ils établissent que l'achat a été effectué comptant, sans prêt immobilier.
Alors, d'où vient cet argent ? Le salaire d'une députée centrafricaine ne permet pas — même avec des années d'économies — d'acquérir un bien de cette valeur dans l'Ouest parisien. Le chef d'état-major perçoit un traitement public, certes, mais lui non plus ne gagne pas des millions.
Les accusations de détournement d'argent public sont donc sur la table. Selon les éléments rassemblés par la Plateforme, il s'agirait d'un présumé détournement de fonds de l'État centrafricain. L'argent public — celui qui manque pour les hôpitaux, les écoles, les routes — aurait servi à payer une vue sur la tour Eiffel.
Un système qui dépasse le simple cas individuel
Prisca Mamadou n'est pas la première personnalité centrafricaine à investir dans l'immobilier parisien. La France est une destination privilégiée pour les élites africaines. Les beaux quartiers de Paris, Neuilly, Boulogne, Suresnes regorgent de propriétés acquises par des responsables politiques du continent.
Mais le cas Mamadou est emblématique. Il illustre un mécanisme bien rodé : des fonds publics détournés, transférés vers la France, convertis en pierre. Un circuit opaque, facilité par des notaires complaisants et une absence de contrôle.
Le président Touadéra, au pouvoir depuis 2016, est régulièrement critiqué pour la corruption endémique qui gangrène son administration. Plusieurs rapports d'ONG ont pointé des détournements massifs dans les secteurs minier et forestier. La Centrafrique, pourtant riche en diamants, en or et en uranium, reste l'un des pays les plus pauvres de la planète.
Que répond la défense ?
Contactée par Mediapart, Prisca Mamadou n'a pas répondu. Le notaire de Suresnes, interrogé, a indiqué ne pas commenter les transactions privées. Le chef d'état-major des armées, époux de la députée, est resté silencieux.
La présomption d'innocence s'applique. Aucune condamnation n'a été prononcée. Mais les faits sont là : un achat comptant, un bien de luxe, un écart abyssal avec les revenus moyens du pays.
La Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique, qui a fourni les documents, appelle les autorités centrafricaines et françaises à enquêter. « Ces transactions doivent être examinées », a déclaré un de ses représentants, cité par Mediapart. « L'argent public centrafricain ne devrait pas finir dans l'immobilier parisien. »
Un enjeu franco-centrafricain
L'affaire a une dimension française évidente. Le bien est situé en France. La transaction a été réalisée chez un notaire français. Les flux financiers suspects transitent souvent par l'Hexagone. La France, ancienne puissance coloniale, conserve des liens étroits avec la Centrafrique — notamment militaires et économiques.
Des associations anticorruption réclament depuis des années un meilleur contrôle des achats immobiliers par des personnalités politiques étrangères. Le dispositif français, basé sur la déclaration de soupçon par les notaires, est jugé insuffisant. Les notaires sont tenus de signaler toute transaction suspecte à Tracfin, la cellule anti-blanchiment. Mais dans les faits, peu de signalements aboutissent.
En 2024, une enquête du Parisien révélait que plusieurs sénateurs paraguayens figuraient parmi les plus gros propriétaires immobiliers de la capitale. L'un d'eux possédait un bien évalué à 107 millions d'euros. Le parallèle avec la Centrafrique est frappant.
Et maintenant ?
Les documents sont publics. Mediapart les a publiés. La Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique les a diffusés. Reste à savoir si la justice française ou centrafricaine s'en saisira.
En Centrafrique, les poursuites pour corruption sont rares. Le système judiciaire est faible, sous-financé, souvent instrumentalisé. Les proches du pouvoir bénéficient d'une impunité quasi totale.
En France, la compétence universelle permet de poursuivre les auteurs de détournements de fonds publics étrangers si les faits sont commis sur le territoire français. L'achat d'un bien immobilier à Suresnes pourrait entrer dans ce cadre. Mais encore faut-il une plainte, une enquête préliminaire, des moyens.
Pour l'instant, silence radio. Le notaire ne commente pas. La députée ne répond pas. Le président Touadéra, lui, n'a pas été interrogé sur le sujet.
Un symbole qui en dit long
1 882 années de salaire. C'est le temps qu'il faudrait à un Centrafricain moyen pour gagner ce que Prisca Mamadou a dépensé en une signature. Ce chiffre, brut, résume à lui seul l'ampleur du gouffre entre les élites et le peuple.
La Centrafrique est en guerre civile depuis 2013. Des centaines de milliers de déplacés. Une famine latente. Une espérance de vie de 53 ans. Pendant ce temps, une députée achète un appartement avec vue sur la tour Eiffel.
Les lanceurs d'alerte africains, eux, continuent de collecter des documents. Ils risquent leur vie pour dénoncer ces pratiques. La Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique, basée à Dakar, a déjà permis de révéler plusieurs scandales similaires. Mais les poursuites restent rares.
L'affaire Mamadou n'est pas un cas isolé. C'est un symptôme. Un système où l'argent public devient propriété privée, où les frontières s'effacent devant les comptes offshore, où la vue sur la tour Eiffel vaut plus que la vie de milliers de Centrafricains.
Sources
- Mediapart, « La députée centrafricaine, son appartement avec vue sur la tour Eiffel, et les accusations de détournement d’argent public », 7 juillet 2026.
- Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique (documents notariés transmis à Mediapart).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 2 · 2026-03-27
Victimes d'Epstein : Google et les USA dans le viseurÉpisode 5 · 2023-10-15
Racisme à CNews : le gouvernement menace de poursuitesÉpisode 5 · 2026-04-15
Epstein : les carnets secrets de son réseau parisienÉpisode 7 · 2026-04-16
EXCLUSIF: Epstein en France, le tableau secret des victimes dévoiléÉpisode 16 · 2026-07-07
Centrafrique : une députée proche de Touadéra s'offre un appartement parisien au prix de 1 882 années de salaire


