Brexit: 10 ans après, le cauchemar des Français à Londres

Boston, ville martyre du Leave, votait à 75% pour le Brexit
Rachel Leverton tient une boutique de fleurs. Ses plantes sont toutes britanniques — fièrement, elle les montre : abélias, impatientes, œufs d'Inde. Pas une fleur venue d'Europe. « C'est pas des euros et j'en suis fière », lance-t-elle en désignant les billets sterling. Elle a voté Leave le 23 juin 2016. Ce jour-là, 51,9% des Britanniques ont choisi la sortie de l'UE (source: franceinfo.fr). À Boston, ce chiffre grimpe à 75%. « C'était fantastique, on avait gagné », se souvient Rachel. « On pensait que notre pays allait enfin s'occuper de nous. »
Aujourd'hui, elle vend presque exclusivement des plantes britanniques. Mais sa colère ne s'est pas éteinte. « Le gouvernement britannique n'a pas fait le Brexit, c'est faux de dire ça. Ils nous ont trahis. » Elle en veut particulièrement à la pêche. « Ils ont abandonné nos eaux aux Européens alors qu'elles devraient appartenir à nos pêcheurs. »
Elle n'est pas seule : une majorité d'électeurs de Boston estiment que le vote a été volé. Une trahison politique, qui nourrit un ressentiment profond. Rachel Leverton incarne cette France du nord de l'Angleterre qui a cru au Leave et qui se sent spoliée. — Et ce n'est pas rien.
Le 31 janvier 2020, le Royaume-Uni quittait officiellement l'UE. Mais pour les brexiteurs de Boston, les négociations de sortie ? Une farce. « Prenez la pêche par exemple », répète Rachel. Les accords commerciaux ? Un abandon. Les promesses de souveraineté ? Des mots en l'air.
Boston est devenu un symbole. Celui d'une ville qui a voté pour le Brexit. Dix ans plus tard, elle regarde son pays décliner sans comprendre pourquoi.
Reform UK : l'extrême droite qui prospère sur les ruines du Leave
Martin Sleaford gagne 900 euros par mois. À temps partiel. Ancien sympathisant conservateur, il a rejoint Reform UK, le parti d'extrême droite qui vient de remporter la circonscription de Boston. « Extrême droite, centre, gauche, ça ne veut rien dire pour moi », affirme-t-il. « Réforme dit les choses comme elles sont. »
Il insiste : « On est tout le temps en train de dépenser de l'argent. Maintenant, tout le monde est dans le rouge à la fin de la semaine. » L'immigration ? « Hors de contrôle. » Avec un slogan simple : « Ils ne sont pas parfaits, mais ils vont nous permettre d'aller de l'avant. »
Le nouveau député de Boston n'a pas répondu aux sollicitations de France Télévisions. Qu'importe : sur les réseaux sociaux, il s'est construit une image de proximité — des vidéos au marché, un homme proche des gens. « Le soleil brille, il y a du monde, on est au marché ici à Boston », lance-t-il dans une séquence. Une mise en scène populaire qui séduit les déçus du Leave.
Ce parti incarne une radicalisation. Dans les rues de Boston, des drapeaux à la croix de Saint-Georges ont fleuri — symbole du mouvement anti-immigration. Plusieurs boutiques polonaises ou roumaines ont fermé. En 2016, un habitant sur dix était étranger. Aujourd'hui, les témoignages se font rares. « Je ne veux pas parler de ça », dit une restauratrice d'Europe de l'Est installée depuis 20 ans. « On n'est plus vraiment heureux. » Puis elle ajoute : « On ne sait pas ce qu'ils pourraient faire de nous. »
La peur est réelle. Les brexiteurs de la première heure sont devenus électeurs d'extrême droite. Une transition logique — et terrifiante. — L'enquête continue.
Les services publics en ruine : des volontaires remplacent les mairies
Pickering, 7000 habitants. Une fois par mois, un groupe de volontaires nettoie les rues. Adrian Johnson et ses amis ne sont pas employés municipaux. « Nous sommes tous bénévoles. On nous offre une tasse de café et une part de gâteau. » Pourquoi ? « Avec toutes ces réductions budgétaires, c'était devenu trop rare de voir passer un camion de ramassage des ordures. »
Ils repeignent le mobilier urbain, entretiennent les espaces verts, restaurent les devantures. Les commerces locaux financent l'achat des plantes. Au total, plus de 70 volontaires se relaient. « La ville commençait à avoir l'air négligée », explique Adrian. « On a demandé à la mairie de prendre en charge le matériel, et nous on a fourni la main-d'œuvre. »
Ce système communautaire pallie la faillite des services publics locaux. Depuis 2020, le budget des mairies a baissé de 18% en moyenne par habitant. Dans les zones défavorisées, la chute atteint 26%. Les collectivités locales font face à des choix impossibles : logements sociaux, aide aux personnes âgées, nettoyage des rues. Des choix impossibles.
« L'an dernier, on nous a annoncé qu'on allait perdre 16 millions d'euros immédiatement et 48 millions au total », confie une conseillère municipale. « C'est ce qui nous permettait de financer nos services les moins prioritaires. » Sa conclusion est amère : « On ne peut faire que le strict minimum. Mais ici, au moins, on peut compter sur les habitants. »
Dans le village de Broughton-on-Furness, une trentaine de volontaires ont sauvé le bureau de poste. Réouverture après six mois de fermeture. « La poste a tellement manqué aux habitants qu'ils sont déterminés à la maintenir », dit une bénévole. — Mais l'équilibre reste précaire, reposant sur des levées de fonds et la vente de souvenirs. Le gouvernement a annoncé débloquer 4,5 milliards d'euros supplémentaires pour les communes cette année. Un premier pas, insuffisant.
« C'est une honte », admet Adrian. Puis il ajoute : « Au moins les volontaires font quelque chose, sinon rien ne sera fait. »
Les Français à Londres : visas à 2500 euros, clients en chute libre
Avant le Brexit, Londres comptait 300 000 expatriés français. Dix ans plus tard, la vie des rescapés est un parcours du combattant. Amaury Levisal tient une épicerie française dans le nord de Londres. Depuis 2016, il a dû s'adapter à des normes plus strictes. « Maintenant on doit faire le dédouanement à l'export de la France et le dédouanement à l'import en Angleterre », explique-t-il. « Au niveau des produits frais — fromage, charcuterie — c'est plus complexe. »
Surcoût : plus de 100 euros par palette de charcuterie importée. Certificats phytosanitaires, paperasses administratives de dizaine de pages. « On a déjà vu des camions se faire arrêter en douane avec des papiers non réglementaires. À ce moment-là, le camion est stoppé, plus rien ne bouge. »
Le recrutement est devenu impossible. Pour sa boulangerie attenante, il ne peut plus embaucher de salariés français. Conditions du visa de travail : niveau scolaire équivalent à une licence, niveau d'anglais B2. « Ce n'est pas le cas de la plupart des boulangers », regrette-t-il. Solution ? Former sur place.
Benjamin Delombre, le futur correspondant de France Télévisions à Londres, doit se plier à la même règle. « Je dois choisir entre une vingtaine de visas », explique-t-il. « Ça fait environ 2000, 2500 euros pour un an. »
Shakir Zahid est chasseur d'appartements spécialisé dans les demandes de Français. Son métier ? Bouleversé. « 99% de nos clients se font à distance », dit-il. « La préparation des visas prend du temps, ils n'ont pas le temps de venir visiter. » Mais surtout, le volume s'est effondré : de 5 clients par semaine à 5 par mois. – Retenez ce détail.
Il a dû augmenter ses tarifs. « Étant donné qu'on n'a plus ces petits jeunes qui arrivent en voulant une expérience d'un an en travaillant en restauration, on n'a plus qu'une élite », analyse-t-il. « Les recherches vont de 1500 livres (pour une chambre en colocation) jusqu'à 6000 et plus. »
Le profil des expatriés a changé. Ceux qui restent sont plus riches, plus qualifiés. Les autres — les boulangers, les serveurs, les étudiants — sont exclus. Le visa à 2500 euros est devenu une barrière. Le rêve londonien devient inaccessible pour la majorité.
Andy Isar, ancien brexiteur, a changé d'avis. « Le Royaume-Uni a beaucoup perdu », reconnaît-il. « Notamment la liberté de voyager. » L'économie, surtout, l'a fait basculer. Chaque année, le Brexit coûterait plus de 100 milliards d'euros au Royaume-Uni. (Oui, vous avez bien lu.) Les prix à la consommation ont augmenté. Les investissements ont chuté de 15% (source: rcf.fr). « On n'aurait peut-être pas dû casser un truc qui ne fonctionnait pas si mal », lâche-t-il.
Un constat que peu osent formuler à Boston. Les électeurs de Reform UK ne veulent pas entendre parler de retour dans l'UE. Le Brexit est devenu une identité. Une identité qui coûte cher.
Le coût du regret : 100 milliards d'euros par an, et la facture ne fait que commencer
Les chiffres sont implacables. Brexit : baisse des investissements de 15%, réduction de la croissance économique, augmentation de l'inflation (source: rcf.fr). Les commerçants britanniques à qui on avait promis une embellie ? Ils disent en être pour leurs frais. « On n'aurait peut-être pas dû casser un truc qui ne fonctionnait pas si mal », répète Andy Isar.
À Boston, les regrets s'expriment du bout des lèvres. Personne n'est satisfait. Et pourtant, voter Reform UK reste la seule issue pour beaucoup. Le parti incarne une colère qui ne retombe pas. « Ils nous ont trahis », répètent les brexiteurs. Mais qui ? Le gouvernement ? Les négociateurs ? L'Europe ?
Le Royaume-Uni est devenu un pays moins libre, moins prospère, plus divisé. Les services publics s'effondrent. Les Français expatriés paient le prix fort. Et l'extrême droite prospère sur les ruines du Leave.
Dix ans après le référendum, le bilan est implacable : le Brexit a coûté des milliards, détruit des services, nourri la haine. Les électeurs de Boston attendent toujours que l'on s'occupe d'eux. – Mais personne ne le fait.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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