Bone smashing : des ados se frappent le visage pour un idéal de beauté virile

Une scène glaçante
L'Express décrit une séquence vidéo. Un influenceur connu sous le pseudo « Androgenic » se frappe le visage en direct. « En extase, ses camarades l’encouragent, couvrant par leurs hurlements le bruit sourd du poing qui s’écrase contre ses pommettes », écrit la journaliste Asia Dayan. Le jeune homme tente de dissimuler la douleur derrière un torse gonflé — ses paupières, elles, trahissent la souffrance. Ce rituel, baptisé « bone smashing » (littéralement « fracassage d'os »), consiste à se porter des coups répétés sur les pommettes, la mâchoire ou le crâne, parfois avec un marteau. L'objectif ? Stimuler la croissance osseuse pour obtenir un visage plus anguleux, plus « masculin ».
Selon L'Express, cette pratique est promue par une frange de la communauté masculiniste, qui prône une transformation physique radicale pour atteindre des standards esthétiques irréalistes. Les vidéos cumulent des dizaines de milliers de vues. Des adolescents, souvent isolés, reproduisent ces gestes chez eux. Sans aucune supervision médicale.
Un business parallèle
Le « bone smashing » n'est pas qu'une mode violente. C'est aussi un marché. L'Express révèle que des hormones et des médicaments non prescrits sont vendus en ligne aux jeunes adeptes. Des produits destinés à augmenter la testostérone ou à modifier la structure osseuse circulent sans contrôle. Aucune autorité sanitaire n'a, à ce stade, confirmé de saisies ou d'enquêtes spécifiques. Mais le danger est réel : fractures, lésions nerveuses, infections.
Le phénomène s'inscrit dans une tendance plus large. Selon un rapport de l'Anses relayé par santematin.fr, 23 % des adolescents exposés à des contenus d'automutilation sur les réseaux sociaux ont tenté de reproduire ces gestes dans les six mois suivants. Un tiers des intoxications liées à des défis en ligne concernent des jeunes de 10 à 15 ans. Le « bone smashing » n'est qu'une variante d'une même logique : la quête de reconnaissance par la souffrance.
L'ombre d'Andrew Tate
Derrière ces pratiques, une figure émerge : Andrew Tate. L'ancien kickboxeur, mis en examen pour viol et traite d'êtres humains en Roumanie, reste une icône pour une partie de la jeunesse masculine. Selon un sondage YouGov réalisé au Royaume-Uni en 2023, 80 % des hommes de moins de 40 ans connaissent Andrew Tate. Parmi eux, 40 % disent partager certaines de ses positions, notamment sur le travail ou la masculinité. Tate prône une virilité agressive, une domination physique et financière. Le « bone smashing » en est l'illustration la plus littérale : se briser pour devenir fort.
L'influence de Tate dépasse les frontières. En France, ses vidéos cumulent des millions de vues. Les « looksmaxxers » — ces jeunes hommes obsédés par l'optimisation de leur apparence — reprennent son discours. Ils se filment en train de se frapper, de prendre des hormones, de suivre des régimes draconiens. Le tout sans aucun cadre légal ni médical.
Aucune poursuite judiciaire connue
À ce jour, aucune enquête officielle n'a été ouverte en France sur le « bone smashing ». Les autorités sanitaires n'ont pas émis d'alerte. Les plateformes sociales — TikTok, Instagram — n'ont pas retiré massivement ces contenus. L'Express précise que les vidéos sont toujours en ligne. Le vide juridique est total. Pourtant, la pratique relève potentiellement de la mise en danger d'autrui, voire de l'incitation à l'automutilation. Mais sans plainte ni signalement, la justice ne bouge pas.
Le contraste est frappant avec d'autres pays. Aux États-Unis, des chirurgiens ont alerté dès 2024 sur les risques du « bone smashing ». La chaîne CBS Baltimore avait diffusé un reportage intitulé « What is bone smashing? The dangerous TikTok beauty trend surgeons are warning against ». En France, le silence des institutions est assourdissant.
Ce que ça dit de la France
Ce fait divers n'est pas un accident. Il révèle une tension profonde dans la société française : le rapport à la violence, à la masculinité, et à l'absence de régulation des réseaux sociaux.
D'abord, la violence. Le « bone smashing » est une violence auto-infligée, mais encouragée par une communauté. Rien de nouveau — les défis stupides existent depuis toujours. Mais l'échelle est inédite. Les algorithmes amplifient les contenus les plus extrêmes. Les jeunes, privés de repères, cherchent une validation dans la douleur. L'école ne forme plus au jugement critique. La famille est souvent dépassée. L'État regarde ailleurs.
Ensuite, la masculinité. La France vit une crise du modèle viril traditionnel. Les valeurs de force, d'endurance, de courage sont caricaturées par des influenceurs comme Tate. Les jeunes hommes, en manque de figures paternelles, se tournent vers ces prédicateurs numériques. Le résultat : une quête désespérée de transformation physique, au prix de leur santé.
Enfin, l'absence de régulation. La France a pourtant des outils. La loi sur la sécurité numérique de 2026 prévoit des peines pouvant aller jusqu'à trois ans de prison pour la diffusion de fausses informations en période électorale. Mais rien sur les contenus dangereux pour la santé des mineurs. Les plateformes ne sont pas tenues responsables. Le contribuable, lui, paiera les soins médicaux des adolescents abîmés.
Et maintenant ? Le dossier est loin d'être clos. L'Express a ouvert une brèche. Reste à savoir si les autorités sanitaires, les parquets, ou les plateformes réagiront. En attendant, des jeunes continuent de se frapper le visage devant leurs écrans. Pour un like. Pour un idéal de beauté qui n'existe pas.
Sources :
- L'Express, « Bone smashing : enquête sur ce phénomène dangereux qui pousse des ados à se frapper le visage », Asia Dayan, 12 août 2026.
- Anses, données sur l'exposition des adolescents aux contenus d'automutilation, relayées par santematin.fr.
- YouGov, sondage 2023 sur la notoriété d'Andrew Tate, relayé par franceinfo.fr.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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