Bolloré bâillonne la presse : 142 500 € d'amende pour un journaliste

142 500 euros. C'est le prix de quatre mots. « Management par la terreur ». Le 20 mai 2025, la cour d'appel de Versailles a condamné un journaliste d'Off Investigation à verser cette somme à Canal Plus. Son crime ? Avoir osé qualifier ainsi les méthodes de Vincent Bolloré, dans un documentaire de Reporters sans frontières diffusé en 2021. Pendant ce temps, à Cannes, 600 professionnels du cinéma sont bannis de la chaîne pour avoir signé une tribune. Et 170 auteurs quittent Grasset. La mécanique est rodée. Elle s'appelle la censure.
142 500 € pour quatre mots
Le 20 mai 2025 restera une date noire pour la liberté d'expression en France. Ce jour-là, la cour d'appel de Versailles a rendu son arrêt. Le journaliste — fondateur d'Off Investigation — doit payer. 142 500 euros. À Canal Plus.
Son crime ? Avoir dit ce que tout le monde sait.
« Management par la terreur ».
Quatre mots. Cinq syllabes. Des mois de procédure. Une vie de dettes.
Le journaliste les a prononcés en 2021, dans un documentaire produit par Reporters sans frontières. Il y décrivait le fonctionnement de l'empire Bolloré. Il ne mentait pas. Il témoignait. Il dénonçait ces clauses de silence imposées à des centaines de journalistes.
La réponse judiciaire est tombée quatre ans plus tard. Une amende qui vide les caisses d'Off Investigation. Une sanction qui envoie un message clair à tous ceux qui voudraient parler.
« Il est pas question que qui que ce soit résiste à l'actionnaire, surtout pas en matière d'information », explique le journaliste. « Parce que l'information est stratégique pour lui et il veut en faire exactement ce qu'il veut. Et donc les journalistes sont des petits soldats. »
Petits soldats qui doivent obéir. Ou payer.
La cour d'appel de Versailles a choisi son camp. Celui du puissant. Celui du milliardaire qui possède des chaînes de télévision, des maisons d'édition, des magazines, des festivals. Celui qui peut acheter le silence pour 142 500 euros.
Le journaliste, lui, n'a pas ce genre d'argent. Off Investigation vit des dons de ses abonnés. Avec cette amende, la trésorerie de secours disparaîtra. Les jeunes journalistes qui enquêtent sur les affaires qui dérangent ne seront plus payés demain en cas de crise.
C'est tout l'enjeu. Et Bolloré le sait.
Les clauses de silence : un bâillon sans fin
Revenons un instant sur le droit. En France, un employeur peut imposer une clause de confidentialité à un salarié qui quitte l'entreprise. C'est légal. Mais à deux conditions : la clause doit être limitée dans le temps, et proportionnée. La Cour de cassation l'a rappelé à plusieurs reprises. La liberté d'expression n'est pas négociable.
Sauf quand on s'appelle Bolloré.
Depuis 2015, le milliardaire impose à des centaines de journalistes français des clauses de silence radicales. Sans limite de durée. Sans proportion. Sans échappatoire.
« Monsieur s'interdit tout acte ou propos écrit ou oral inexact, diffamatoire ou pouvant être considéré comme tel, nuisible à la réputation ou à la situation financière, économique, commerciale ou administrative de la société et de toutes les sociétés du groupe Canal Plus Vivendi ou à celle de leurs dirigeants et/ou préposés. »
Traduction : tu ne peux rien dire. Sur rien. Sur personne. Jamais.
« De plus pouvoir parler des filiales du groupe », précise le journaliste. « Ça veut dire dissimuler la reprise en main d'iTélé, du JDD ou d'Européen, de Grasset, du cinéma français. Ça veut dire invisibiliser la guerre culturelle que Bolloré mène depuis 10 ans contre l'islam et la gauche. »
Selon Reporters sans frontières, près de 500 journalistes sont aujourd'hui bâillonnés par ces clauses. Cinq cents professionnels qui ont vu, qui savent, mais qui ne peuvent pas parler. Cinq cents témoins potentiels réduits au silence.
La cour d'appel de Versailles vient d'entériner ce système. En condamnant un journaliste pour avoir osé décrire ce qu'il avait vécu, elle valide le bâillon. Elle dit que le silence est obligatoire. Que la vérité coûte cher.
« C'est ce que nos ancêtres sont allés chercher à la pointe des fourches pendant la Révolution française ou les résistants à la pointe du fusil entre 39 et 45 », rappelle le journaliste.
Et pourtant.
Le bannissement de Cannes : 600 professionnels mis au ban
La condamnation tombe à un moment particulier. Le Festival de Cannes 2025 bat son plein. L'ambiance est électrique. Le 17 mai, dans un brunch organisé par Canal Plus avec des producteurs, Maxime Saada — président du directoire de la chaîne et bras droit de Bolloré depuis une dizaine d'années — fait une annonce qui secoue tout le milieu.
Canal Plus ne travaillera plus avec les 600 signataires d'une tribune publiée dans Libération.
Qui sont ces 600 ? Des réalisateurs, réalisatrices, producteurs, comédiens, comédiennes. Parmi eux : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud. Ils ont signé un texte dénonçant l'emprise grandissante de l'extrême droite dans le cinéma français. Par l'intermédiaire de Vincent Bolloré.
La réponse ne se fait pas attendre. Six cents professionnels bannis. Six cents talents privés de ce qui reste le premier financeur du cinéma français.
« 600 professionnels du cinéma bannis de Canal Plus pour avoir critiqué l'actionnaire de la chaîne », résume le journaliste. « 600 talents qu'on prévient publiquement qu'on les coupera de ce qui reste le premier financeur du cinéma français. »
Depuis cette annonce, près de 1 000 nouveaux professionnels ont rejoint la tribune. Elle compte désormais environ 1 600 signatures. Les artistes ne se taisent pas. Mais Canal Plus tient sa ligne.
Bolloré contrôle le cinéma français. Il contrôle l'information. Il contrôle l'édition. Partout la même mécanique : ferme la bouche ou paye.
Grasset : 170 auteurs claquent la porte
Quelques semaines avant le festival de Cannes, une autre tempête secoue le monde culturel français. La maison d'édition Grasset, récemment rachetée par le groupe Bolloré, voit plus de 170 auteurs claquer la porte.
Motif ? Le licenciement brutal du PDG Olivier Nora. Et la mainmise du milliardaire sur la ligne éditoriale.
Les auteurs refusent de travailler sous la coupe d'un homme qui impose ses vues politiques. Ils refusent de voir leur maison d'édition devenir un instrument de propagande.
Cent soixante-dix auteurs. Des romanciers, des essayistes, des prix littéraires. Tous partis.
« L'édition, le cinéma, l'information, partout la même mécanique », constate le journaliste. « Ferme la bouche ou paye. »
Bolloré ne tolère aucune opposition. Pas sur ses chaînes. Pas dans ses maisons d'édition. Pas dans le cinéma qu'il finance. Et certainement pas chez les journalistes qui enquêtent sur lui.
Jusqu'où ira-t-il ?
ARCOM : 24 sanctions, 630 000 € d'amende, zéro effet
L'ARCOM, le régulateur des médias, a sanctionné les chaînes de Bolloré à 24 reprises depuis 2019. Vingt-quatre fois. Pour un total de 630 000 euros d'amende.
Des propos racistes. Des discours xénophobes. Des manquements à l'honnêteté de l'information. Les motifs ne manquent pas. Pascal Praud, ses chroniqueurs, leurs sorties sur les migrants. Les plateaux de CNews, devenus une caisse de résonance pour l'extrême droite. Les émissions qui transforment l'information en propagande.
« Si même l'ARCOM est arrivé à sanctionner ses news à plus de 24 reprises pour 630 000 € d'amende depuis 2019, vous imaginez la réalité de ce qui se passe en plateau », lance le journaliste.
630 000 euros. Une broutille pour un milliardaire. C'est le prix d'une campagne de communication. C'est le coût d'une liberté d'expression confisquée.
Vingt-quatre sanctions. Zéro changement. Zéro effet.
Le régulateur impuissant face à l'argent. La loi bafouée par ceux qui peuvent payer.
La riposte : Off Investigation lance sa saison 5
Le journaliste condamné ne se tait pas. Il se pourvoit en cassation. Il continue d'enquêter. Il lance la saison 5 de sa série documentaire.
Le thème ? Les pressions sur l'humour politique.
« Fini de rire, les puissants contre l'humour politique » sortira en salle partout en France les 18 et 19 septembre. Avant d'arriver sur YouTube, au nez et à la barbe de ceux qui veulent le censurer.
D'autres épisodes suivront. « L'Élysée ne rigole plus », sur l'humour banni de l'audiovisuel public. « Souriez, vous êtes viré », sur la manière dont Bolloré a éliminé les humoristes de Canal, de Rennes et jusque des salles de spectacle. « Bolloré contre l'info », dont la bande-annonce a déjà dépassé le million de vues sur les réseaux sociaux.
Et « Mort de rire », une histoire secrète des Guignols de l'info — trente ans de pression politique sur une émission mythique qui exaspérait Jacques Chirac, François Hollande mais surtout Nicolas Sarkozy, au point d'être sabotée par Vincent Bolloré en 2015 puis mise à mort en 2018.
Le journaliste lance un appel aux dons sur offinvestigation.fr. Tous les dons sont défiscalisables à 66 %.
« Montrer à Vincent Bolloré que quoi qu'il fasse, quels que soient les relais racistes de ses news ou les discours xénophobes de Pascal Praud et qu'on sorte, quels que soient les chroniqueurs qui font des migrants les coupables de tous les maux de la France, quels que soient les cinéastes qu'on bannit pour avoir osé critiquer un actionnaire, vous les lâcherez pas. »
Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.
Combien de journalistes faudra-t-il encore condamner pour que le système s'effondre ? Combien de professionnels du cinéma faudra-t-il bannir ? Combien de clauses de silence faudra-t-il briser ?
L'argent ne vaincra pas toujours. La liberté d'expression ne se négocie pas. Les journalistes ne sont pas des petits soldats.
Ils sont des millions.
Sources
- Arrêt de la cour d'appel de Versailles, 20 mai 2025
- Documentaire de Reporters sans frontières (2021)
- Tribune dans Libération, mai 2025 (signée par 600 professionnels du cinéma)
- Sanctions ARCOM contre les chaînes du groupe Bolloré, 2019-2025
- Témoignage du journaliste condamné, fondateur d'Off Investigation
- Enquête de Reporters sans frontières sur les clauses de silence dans les médias français
- Communiqué de presse de Grasset sur le départ d'Olivier Nora et la vague de démissions d'auteurs
- Appel aux dons sur offinvestigation.fr
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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