143 000 coupures : Wargon étrillée au Sénat sur la précarité énergétique et les 100 milliards

Le chiffre que Wargon n'a pas pu cacher : 143 000 foyers plongés dans le noir
La salle était comble. Les sénateurs attendaient des réponses. Emmanuelle Wargon a commencé par un exposé technique. Très technique. Trop technique.
Puis les chiffres sont tombés.
143 000 coupures d'énergie en 2025. 948 000 restrictions de puissance — des données issues des propres rapports de la CRE. Un Français sur vingt a subi une restriction ou une coupure l'an dernier. C'est un record.
« C'est inacceptable », a lancé un sénateur. Wargon a tenté de noyer le poisson dans des explications sur la trêve hivernale, les dispositifs d'aide. Elle a parlé du chèque énergie, du Fonds de solidarité pour le logement. Mais les chiffres parlent d'eux-mêmes.
Pourquoi ? Le bouclier tarifaire a coûté 25 milliards d'euros. Et pourtant, 143 000 familles se sont retrouvées sans chauffage, sans lumière, sans courant.
La précarité énergétique n'est pas une variable d'ajustement. C'est un fait politique. Wargon le sait. Nommée en août 2022 — en pleine crise — par décret du Président de la République, elle connaît les dossiers, les chiffres. Mais les sénateurs ont senti un malaise.
« Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un système », a soufflé un membre de la commission. Le système des marchés de l'énergie — des prix fixés à Londres, Amsterdam, Francfort — des subventions qui partent dans les poches des producteurs d'énergies renouvelables, et des consommateurs qui trinquent. Qui paie ? La réponse est simple : les plus précaires.
Gaz : le double jeu de la guerre, des stockages et des factures
Le gaz a doublé de prix. Littéralement. Avant la guerre en Iran, le prix tournait autour de 30 €/MWh. Juste après le début des hostilités, il est monté à 60 €/MWh. Les sénateurs ont interrogé Wargon sur cette envolée.
« Nous sommes dépendants des marchés internationaux », a-t-elle répondu. 97 % du gaz consommé en France est importé. 97 %. Une dépendance quasi totale. La Norvège, les États-Unis, l'Algérie — voilà les vrais maîtres du robinet français.
Et les stockages ? Remplis à 36 % au moment de l'audition. Wargon assure que tout va bien : « Les stockages se remplissent, les stockages sont cycliques. » À la fin de l'hiver, ils étaient à 25 %. Un niveau normal, selon elle. Normal ?
Les sénateurs n'ont pas caché leur scepticisme. « La sécurité d'approvisionnement est bonne pour l'hiver prochain », a-t-elle martelé. Mais les prix, eux, continuent de flamber. L'augmentation de 15 % au 1er mai 2025 a été suivie d'une baisse de 5 % en juin. Une baisse temporaire. Les marchés restent volatils.
Et le prix repère du gaz ? Il va continuer à fluctuer. La CRE travaille sur un prix repère à prix fixe. Les résultats ne sont pas attendus avant des mois. En attendant, 40 % des Français ont souscrit des contrats à prix fixe. Les autres subissent les variations mensuelles.
Le Bureau européen des unions de consommateurs (BEUC) a publié une étude choc : hausse de plus de 50 % des factures de gaz d'ici 2030, de plus de 130 % d'ici 2050. Wargon a balayé l'étude d'un revers de main : « Les hypothèses ne sont pas crédibles. » L'école de régulation de Florence prévoit une baisse de 61 % de la consommation de gaz d'ici 2030. Trop ambitieux, selon elle.
Alors, quelle est l'hypothèse crédible ? La CRE n'a pas de chiffres alternatifs. Elle a promis une étude pour début juillet : « Phase 2 de l'étude sur l'avenir des infrastructures gazières ». En attendant, les factures continuent d'augmenter. À suivre.
100 milliards d'investissements — qui paie ?
RTE prévoit d'investir 100 milliards d'euros d'ici 2040. Enedis : 96 milliards. Près de 200 milliards pour les réseaux électriques. Le sénateur Alain Cadeec a posé la question qui fâche : « Quelle incidence sur le tarif d'utilisation du réseau ? »
Wargon a répondu avec une apparente sérénité : « Inflation + 1 % par an pendant toute la période. » Une augmentation « absorbable », selon elle.
Absorbable pour qui ? Pour les ménages qui paient déjà 143 000 coupures par an ? Pour les 948 000 foyers qui subissent des restrictions de puissance ? Le calcul est simple : si la consommation augmente, le tarif unitaire augmente moins. Si elle stagne, il augmente plus. Et avec la sobriété imposée par les prix, la consommation n'augmentera peut-être pas autant que prévu.
Les sénateurs ont aussi interrogé Wargon sur le « grid package » européen. Un paquet réseau que la Commission européenne veut centraliser. « Nous avons trois grands points de vigilance », a-t-elle répondu. Le premier : le scénario central unique. « Si on fait un seul scénario, on ne sait pas si on parle d'ambition ou de prévision. »
Le deuxième point : la définition des besoins d'investissement. Actuellement définis de manière « bottom up » — locale, nationale, puis centralisée — le grid package pourrait permettre à la Commission d'ajouter des infrastructures sans validation nationale. Troisième point : les recettes de congestion. La Commission veut les centraliser. Les régulateurs nationaux veulent les garder.
Le Sénat est vent debout contre ce paquet. « Nous qui sommes des décentralisateurs, n'oubliez pas beaucoup », a lancé un sénateur. Wargon partage ces inquiétudes. Mais peut-elle vraiment peser face à Bruxelles ?
La réponse est dans les faits : la CRE est une autorité administrative indépendante. Elle n'a pas le pouvoir de bloquer un règlement européen. Elle peut alerter, conseiller, émettre des avis. Mais décider, non.
VNU, ARENH, subventions — le grand bazar des mécanismes
Le nouveau mécanisme VNU — versement nucléaire universel — a remplacé l'ARENH. Un changement de nom, mais les mêmes problèmes.
Wargon l'a reconnu : « Les seuils sont relativement élevés. » Le premier seuil est à 78 €/MWh pour 50 % de reversement. Le deuxième à 110 €/MWh pour 90 %. Problème : le prix de marché actuel de l'électricité est à 52 €/MWh. En dessous des seuils. Résultat : pas de reversement.
« Les reversements significatifs arriveront si le prix de marché est autour de 80, 90, 110 € », a-t-elle expliqué. Autrement dit, le VNU ne servira à rien tant que les prix resteront bas. Et si les prix montent, les consommateurs paieront déjà plus cher avant de bénéficier d'une quelconque compensation.
Le sénateur Fabien Gay a dénoncé la complexité des factures. « Il y a un mépris de classe dans les injonctions à la sobriété », a-t-il lancé. Wargon a admis que la facture d'électricité n'est « pas très simple et pas très lisible ». Elle a promis de se pencher sur « l'arrêté facture » — un texte ancien qui régit la présentation des factures.
Et les subventions aux énergies renouvelables ? 7,6 milliards d'euros prévus en 2026. Un chiffre colossal. La France est en surcapacité électrique — elle exporte environ 90 TWh par an. Pourtant, l'État continue de subventionner massivement les ENR. Le rapport de la Cour des comptes a pointé du doigt cette incohérence.
Wargon s'est défendue : « Le soutien aux ENR est financé par le budget de l'État, pas par la facture d'électricité. » Depuis 2015, la CSPE n'est plus une taxe affectée directe. C'est le contribuable qui paie. Pas le consommateur. Une nuance qui n'en est pas une — le contribuable et le consommateur sont souvent la même personne.
Précarité, biogaz, data centers — les angles morts de la régulation
Plusieurs sujets sont restés en suspens. La sénatrice Amel Gaquer a interrogé Wargon sur le démarchage agressif des fournisseurs d'énergie. « La CRE n'a pas de compétence sur ce sujet », a-t-elle répondu. Un aveu d'impuissance.
Le biogaz ? « Le cadre actuel permet-il de sécuriser les investissements ? » a demandé Annique Jacquet. Wargon a évoqué des certificats de production, des trajectoires à définir. Rien de concret.
Les data centers ? Un défi de raccordement. La CRE a approuvé une procédure « fast track ». Mais la question de l'aménagement du territoire reste entière. « Ce n'est pas RTE et Enedis qui doivent décider tout seul de l'aménagement qu'on va faire de ce pays », a lancé un sénateur.
Wargon a tenté de rassurer : « Les investissements seront pilotés très finement par les gestionnaires de réseau sous notre surveillance. » Une promesse. Mais les sénateurs veulent des actes.
La proposition de loi Masset sur le raccordement a été votée à l'unanimité il y a une quinzaine de jours. Elle prévoit de passer du système « premier arrivé, premier servi » à « premier prêt, premier servi ». Une réforme attendue pour l'automne. Wargon a confirmé le calendrier.
Mais les élus locaux veulent plus. Un rôle dans les décisions d'aménagement. « D'autres décident pour nous », s'est plaint un sénateur. Wargon n'a pas de réponse. Le dossier est loin d'être clos.
2026, l'année de tous les dangers
Les perspectives ne sont pas bonnes. 7,6 milliards de subventions aux ENR en 2026. Des investissements réseaux qui feront grimper les tarifs de l'inflation + 1 % par an. Une précarité énergétique qui touche déjà près d'un million de foyers.
Et le gaz ? La flambée des prix n'est pas finie. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la guerre en Iran, les décisions de Donald Trump sur les marchés pétroliers — tout converge vers une hausse durable.
Wargon a été nommée en août 2022. Elle a traversé la première crise. Elle affronte la deuxième. Mais ses outils sont limités. La CRE peut fixer les tarifs d'utilisation des réseaux, surveiller les marchés, opérer les mécanismes de soutien aux ENR. Elle ne peut pas contrôler les prix du gaz sur les marchés internationaux. Elle ne peut pas forcer les fournisseurs à baisser leurs marges. Elle ne peut pas empêcher les coupures.
Alors qui peut ?
Les sénateurs ont posé la question. Wargon a éludé. Le gouvernement ? La Commission européenne ? Les collectivités locales ? Personne n'a pris la responsabilité.
25 milliards d'euros de bouclier tarifaire. 143 000 coupures. 948 000 restrictions. Le constat est sans appel : les Français paient le prix fort d'un système énergétique conçu pour les marchés, pas pour les citoyens.
La CRE est au centre du jeu. Mais elle n'a pas toutes les cartes en main. Et les sénateurs l'ont bien compris.
À suivre.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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