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Lise Urpio : l'artiste qui veille sur les troupeaux du Jura face au loup

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-05
Illustration: Lise Urpio : l'artiste qui veille sur les troupeaux du Jura face au loup
© YouTube

Le loup, ce prédateur qui divise la France rurale

Le loup est revenu dans le massif du Jura. Disparu de France dans les années 1930, exterminé par les hommes, il a fait son retour par l'Italie dans les années 1990. Les années 2010-2020 ont marqué son installation durable dans le Haut-Doubs. — Une zone d'élevage où les troupeaux de bovins paissent en estive de juin à octobre.

Les chiffres officiels sont flous. La DDT (Direction Départementale des Territoires) comptabilise les attaques, mais les éleveurs dénoncent un sous-dénombrement chronique. En Suisse voisine, l'organisation OPAL (Organisation pour la Protection des Alpages) a développé un système de surveillance citoyenne depuis des années. Pourquoi la France n'a-t-elle pas copié ce modèle plus tôt ?

Parce que l'État préfère les tirs défensifs. Parce que la bureaucratie est lente. Parce que personne ne voulait s'y coller. Jusqu'à ce que trois citoyens décident d'agir.

Vigijura : trois citoyens face à l'administration

Thierry B.C., pompier retraité. Angélique Didlot, psychologue petite enfance. Lise Urpio, artiste peintre. Trois profils qui n'ont rien à voir avec l'élevage. Trois personnes qui aiment la nature. Trois personnes qui ont dit « stop » à la passivité.

C'est là que ça devient intéressant. En 2021-2022, le loup commence à attaquer du côté suisse de la frontière. Les paysans français de la ferme pédagogique La Batailleuse s'inquiètent. Ils savent que les loups ne connaissent pas les frontières. Ils savent que les tirs défensifs ne suffisent pas. Ils savent que la cohabitation est possible — l'Italie et l'Espagne le prouvent.

Lise Urpio connaît bien La Batailleuse. Elle y va régulièrement, elle discute avec les paysans. Elle découvre OPAL en Suisse. Elle en parle à Angélique Didlot, rencontrée au même moment. Les deux femmes décident d'aller se former auprès des Suisses. — Chiffre à retenir : le modèle OPAL existe depuis des années et a prouvé son efficacité.

Au retour, elles montent Vigijura avec Thierry B.C. L'association se veut neutre. Ni pro-loup, ni anti-loup. Pro-solution. « On souhaitait pouvoir échanger à la fois avec les paysans et aussi avec la DDT, avec l'État », explique Lise Urpio. « Le but, c'est qu'il n'y ait pas d'attaque dans les troupeaux. »

50 à 75 bénévoles : l'armée de l'ombre des alpages

De juin à fin octobre, les bénévoles se relaient par binômes. Chaque nuit, ils surveillent les troupeaux en estive. Ils sont équipés de jumelles thermiques, de lampes torches et d'une bonne dose de courage. Leur mission : dissuader le loup de s'approcher.

Résultat : sur une centaine de nuits, quatre rencontres avec des loups. Quatre dissuasions réussies. Pas une seule attaque sur les troupeaux surveillés. — Zero. C'est un chiffre qui parle. Pendant ce temps, les alpages voisins, non surveillés, subissent des attaques. Les éleveurs le savent. Les bénévoles le voient.

Comment ça marche ? Les bénévoles arrivent en début de soirée. Ils restent jusqu'à l'aube. Ils font du bruit, allument des lumières, utilisent des moyens de dissuasion non létaux. Le loup apprend à éviter la zone. — Simple, efficace, peu coûteux. L'État pourrait le faire. Il ne le fait pas.

La première ferme à bénéficier du dispositif est La Batailleuse. L'année suivante, les paysans adoptent un patou (chien de protection). Le chien remplace les bénévoles. Vigijura change d'alpage et recommence. « Ça permet d'établir un dialogue, de montrer que ça fonctionne, que c'est possible de mettre un chien de protection », dit Lise.

Qui finance tout ça ? Personne. Les bénévoles viennent sur leur temps libre, avec leur propre matériel. Vigijura ne reçoit aucune subvention de l'État. — Aucune. Les pouvoirs publics préfèrent financer les tirs létaux, qui coûtent des milliers d'euros par opération, plutôt que la prévention citoyenne.

De l'atelier à l'alpage : le fil rouge d'une vie engagée

Lise Urpio n'a pas toujours été militante. Elle est d'abord artiste. Elle commence par des portraits ethniques, fascinée par la couleur. Sa galeriste, Parlier (Galerie de la Halle), lui suggère de s'intéresser aux animaux locaux. « Elle m'a dit : 'On est dans une région où ils aiment bien les animaux, pourquoi ne pas essayer ?' »

Elle se pose dans les champs, observe les vaches. Elle découvre que chacune a son propre caractère. « Je voyais un troupeau, je ne voyais pas une individualité au sein des vaches », raconte-t-elle. « Elles ont chacune leur personnalité. »

Puis elle part au zoo de la Citadelle de Besançon en 2018. Pendant six mois, elle observe les lions et les tigres. Quatre heures, parfois une journée entière devant un seul animal. Elle note les comportements, les regards, les muscles. — Une immersion totale.

En 2021, premier voyage au Kenya. Massaï Mara. En pleine pandémie. Elle est quasi seule dans le camp. Les girafes défilent, les zèbres galopent. « La planète, ça devrait être ça en fait. On voit pas de construction humaine. Les animaux sont en liberté, ils sont bien. » Ce voyage la marque. Il change sa vision du monde.

En 2022, résidence artistique à bord du voilier Knout. Destination : Groenland. Objectif : observer les ours polaires. Là-bas, elle rencontre deux jeunes aventuriers qui traversent l'Atlantique à bord d'un obicat — un petit bateau léger. Leur panneau solaire tombe en panne. Lise, qui avait emporté un panneau solaire « au cas où », le leur donne. « Je leur ai permis de traverser », dit-elle simplement.

Cette rencontre donnera lieu à une conférence peinte : les aventuriers racontent leur traversée, Lise peint sur une voile de 2 mètres sur 5. — 1h10 de performance. Le corps engagé, les deux mains dans la peinture. Un spectacle vivant.

Son processus créatif est méthodique. Elle utilise des carnets de croquis, des photos, des vidéos. Elle enregistre aussi les sons avec le naturaliste Boris Jolivet. « Les sens m'aident à me souvenir, à me retrouver en immersion dans le milieu où j'étais », explique-t-elle. Le son des icebergs qui craquent, le vent dans la toundra, le souffle des animaux. — Ces enregistrements serviront peut-être un jour dans une exposition immersive.

Sa technique est unique. Elle travaille en couleurs complémentaires : violet contre jaune, bleu contre orange, rouge contre vert. « Les couleurs se mettent en valeur les unes par rapport aux autres », dit-elle. Elle peint en grand format. « J'aime l'engagement du corps. C'est presque une danse. » Une chorégraphie sur toile.

« Pour moi, la toile est finie au moment où je ressens la même émotion que quand j'ai croisé l'animal. » — Ce n'est pas un critère esthétique. C'est un critère éthique.

L'éco-anxiété d'une artiste qui regarde le monde brûler

Elle l'admet : elle vit avec une « éco-anxiété assez présente ». « Ces 50 dernières années, on a perdu 70 à 80 % des populations de vertébrés », rappelle-t-elle. — Chiffre vertigineux. Une hécatombe silencieuse.

Comment peint-on quand on sait que le modèle brûle ? « J'essaie de peindre sans mettre tout ce poids lourd. Ce sont des moments où j'essaie de me remettre en paix. » Elle se concentre sur la rencontre avec l'animal, sur l'émotion brute. Pas sur le désespoir.

Mais l'engagement est là. Vigijura n'est pas un hobby. C'est une réponse concrète à un problème concret. « Le but, c'est de montrer que la cohabitation est possible », dit-elle. « Il y a des choses qui sont faites en Italie, en Espagne. On peut le faire ici. »

Le sujet reste tendu. Moins explosif qu'au début du retour du loup, mais toujours palpable. « La tension est quand même là », reconnaît-elle. Les tirs défensifs continuent. Les battues administratives aussi. Vigijura propose une troisième voie : la prévention.

Elle ne se dit pas opposée aux tirs. Elle dit que la prévention est sous-financée, sous-estimée, ignorée. — L'État préfère la carabine aux jumelles thermiques. C'est un choix politique. Un choix qui a un coût : des animaux morts, des éleveurs en colère, des associations qui s'épuisent.

Le rêve d'une rencontre sous l'eau

Lise Urpio a un rêve : peindre la raie manta. Elle a rencontré le photographe Laurent Ballesta lors d'une exposition. Ses photos de raies mantas l'ont fascinée. « J'aimerais beaucoup rencontrer cet animal, et pour le coup, ce serait sous l'eau », dit-elle. — Le face-à-face avec un animal immense, dans un milieu où la vision est limitée, où la surprise est totale.

Elle a déjà plongé avec des baleines et des orques en Norvège, à bord d'un obicat. Mais la raie manta, c'est différent. C'est un animal qui n'a pas de couleur éclatante. — Paradoxe pour une artiste qui construit ses toiles sur des explosions chromatiques.

« C'est ce qui est intéressant, justement », répond-elle. « Les ours polaires ne sont pas tout blancs. Ils ont du sang, du sable, de la terre. Je travaille les variations et j'accentue les couleurs. » Elle trouve la couleur partout. Même dans le blanc du Groenland. Même dans le gris de l'océan.

L'État regarde ailleurs

Revenons à Vigijura. L'association entre dans sa quatrième année de fonctionnement. Les bénévoles sont toujours là. Les paysans sont satisfaits. Les loups n'attaquent pas les troupeaux surveillés.

Mais l'État ne bouge pas. Pas de subvention. Pas de reconnaissance officielle. Pas de soutien logistique. Les bénévoles continuent sur leurs deniers personnels. — C'est ça, la France ? Un pays où des citoyens doivent pallier les carences des pouvoirs publics sur un sujet aussi sensible que la protection des troupeaux ?

À suivre. La question est posée. Les faits sont là. Les dissuasions ont fonctionné. Les patous ont été adoptés. Les attaques ont été évitées. — Vigijura prouve que la cohabitation est possible. À condition que quelqu'un veuille bien regarder les preuves.

Lise Urpio, elle, continue de peindre. Et de veiller. Entre deux toiles, elle passe ses nuits dans les alpages. Le jour, elle retranscrit l'émotion de la rencontre animale sur ses toiles. La nuit, elle protège les troupeaux. — Artiste et veilleuse. Deux facettes d'un même combat pour le vivant.

La prochaine exposition de Lise Urpio aura lieu à la Galerie de la Halle. Les dates ne sont pas encore fixées. Mais une chose est sûre : les toiles raconteront des animaux. Des regards. Des rencontres. Et peut-être, en filigrane, l'histoire d'une association de bénévoles qui a montré que l'humain peut cohabiter avec le loup. — Si l'État le veut.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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