Barthélemy, ex-prêtre : il a côtoyé un pédophile à Lourdes sans rien dire

Barthélemy avait 29 ans quand il a posé ses valises dans un presbytère catholique à Tokyo. Loin de la France, il pensait trouver une mission. Il a trouvé l'isolement — et le début d'une crise de sens.
Mais le déclic viendra d'un film.
Dans le podcast Alter Ego de RFI, l’ancien prêtre raconte son parcours. Il décrit la mécanique qui l’a conduit à quitter l’Église — et le choc déclencheur : un film.
« Je suis dans l'avion, et il y a un certain nombre de films qu'on peut regarder, et je ne sais pas pourquoi, je choisis de regarder Spotlight », confie-t-il dans le podcast.
Spotlight. Ce film de 2015 raconte l’enquête des journalistes du Boston Globe sur la pédocriminalité dans le diocèse de Boston. Des prêtres protégés. Une hiérarchie qui savait.
Barthélemy en avait entendu parler. Mais il avait mis l'information dans un tiroir. « Ça paraît loin, on est aux États-Unis, on est sur un autre continent », dit-il. L'écran gardait la distance.
Un prêtre, un bras en moins, des photos de classe
Barthélemy est au Japon. Il lit tout ce qui sort sur la pédocriminalité dans l'Église. Le choc, selon lui, c'est Sodoma de Frédéric Martel. Une enquête sur l'homosexualité au Vatican — et sur la façon dont, selon Frédéric Martel, elle a servi à étouffer les affaires.
« Dans l'Église, il y a une spécificité qu'il faut bien appeler homosexuelle », explique Frédéric Martel dans le podcast. « Cette espèce de culture du secret qui protège tout, qui protège l'homosexualité et qui du coup va protéger aussi d'autres choses. »
Barthélemy lit le livre en une semaine. Tous les tiroirs s'ouvrent — il se dit : plus jamais je ne me laisse aveugler.
C’est à ce moment que la Commission Sauvé se met en place — cette grande enquête sur la pédocriminalité dans l’Église au XXe siècle. Barthélemy réalise alors qu’il a probablement rencontré un prêtre pédophile… et qu’il n’en a jamais parlé à personne.
Il retrouve des lettres. Des cartes. « Ce prêtre qui s'appelle Marcel Alcazar », dit-il dans le podcast. Un prêtre qu’il a rencontré quand il était jeune séminariste à Lourdes. « Un vieux prêtre à qui il manquait un bras, qui célébrait des messes à la basilique de Lourdes aux alentours de midi. »
Alcazar s'était entiché de lui — et d'un autre, très jeune. Il les invitait à déjeuner, à dîner. Un jour, Barthélemy s’est retrouvé chez lui.
« Il me montrait toutes les photos de classe dont il avait été aumônier avant de se retrouver à Lourdes », raconte l’ex-prêtre. « Il était parfois présent sur les photos. »
Barthélemy ne comprend pas. Puis la mémoire lui revient — la réputation des aumôniers de Lourdes. « Lourdes avait la réputation d'être un lieu où on plaçait les prêtres pédophiles, pour les éloigner », dit-il.
Il sort du dîner avec difficulté. Il se dit : « Ce prêtre est un pédophile. Je fais quoi ? »
Il n’a aucune preuve. Qu’une intuition.
La condamnation, six mois avant
La Commission Sauvé lance ses appels à témoignages vers 2019. Barthélemy décide de parler. Il écrit aux évêques, raconte ce qui s’est passé avec ce prêtre, explique pourquoi il n’a pas agi.
Et il découvre que Marcel Alcazar a été condamné pour pédophilie. « On est sur un enfant de cœur », précise Barthélemy. Pas sur un jeune majeur. Sur un enfant.
Les faits pour lesquels il a été condamné se sont arrêtés six mois avant que Barthélemy ne le rencontre. « Je me dis : je ne suis pas responsable, j'aurais pas pu l'empêcher », explique-t-il. « Mais tout ça, c'est juste une question de hasard de calendrier. »
« J'aurais très bien pu le rencontrer de l'année d'avant, je ne l'aurais pas dénoncé non plus, et là, j'aurais eu la responsabilité de ce qui est arrivé à ce gamin », dit-il.
Barthélemy écrit à tous les évêques — ceux qui, pense-t-il, liront son message. Il leur raconte tout, espérant que son statut de prêtre pèsera.
« Ça n'a pas été très efficace », lâche-t-il.
« Un certain nombre des personnes à qui j'ai écrit ce mail ont ensuite été accusées d'avoir été eux-mêmes des prédateurs sexuels. »
La réponse de l’Église ? « Pas du tout à la mesure de la gravité de la situation », selon Barthélemy.
Le train, la dépression, la sortie
Au Japon, la vie de Barthélemy se dégrade. Il est seul. Il n’a pas de frais, pas de factures. « On est maintenu dans un état d'enfance », dit-il. « Parfois même objectivement valorisé. »
Il parle de l’esprit d’enfance, tel que pensé par Sainte Thérèse d'Élisieux — une échelle, un escalier. Mais lui, il est au bord du vide.
Son journal de bord, qu’il lit dans le podcast, est glaçant. « 23 mai, emploi du temps vide », écrit-il. « Je n'ai rien à faire. » Il commence à jouer à Pokémon Go — pour s'occuper, pour sortir de sa chambre.
« 24 mai, Pokémon Go », note-t-il. « Je commence à boire le soir. J'ai arrêté d'étudier le japonais. »
Il marche 4 à 5 heures par jour, achète une Switch. « Il fallait survivre à l'ennui », dit-il. Et à l’image pourrie qu’il se fait de lui-même.
« Je prenais le train quasiment tous les jours, et souvent je me disais que je serais quand même mieux sous le train que dans le train », confie-t-il.
Il finit par en parler à ses parents. « Il faut surtout ne m'encourager pas à tenir encore un peu, je ne m'en remettrai pas », leur dit-il.
Il rentre, informe sa congrégation qu’il part à Paris — sans demander, juste informer. « C’est un acte très fort », dit-il.
L'évêque l'appelle, vérifie qu'il a prévenu son curé, qu’il n’a pas d’autres engagements.
Barthélemy écrit un mail de quelques lignes. Il dit qu’il n’appartient plus à la congrégation.
De la soutane au bagagiste
Il débarque à Paris. Anonyme. « Je ne rencontre plus personne que je connais », dit-il. « Ça m’a énormément aidé. »
Il faut faire rentrer les sous. Il commence à bosser dans un hôtel. Concierge. Bagagiste. « Mon métier, c'est de m'occuper des clients », explique-t-il. « Prendre soin d'eux. »
Un petit hôtel, où il connaît presque tous les clients, sait qui est dans quelle chambre. On lui fait confiance, on lui confie des responsabilités.
« La transition entre le monde de l'Église et le monde de l'hôtellerie n'a pas été très compliquée », dit-il.
Des femmes appellent pour savoir si leur mari est à l’hôtel — avec qui. Il faut être prudent, filtrer. « C'était un petit monde à l'intérieur de Paris, dans un quartier où personne ne me connaissait », raconte-t-il.
Il a pu avoir des relations humaines plus normales — « Là où je pouvais être moi-même tout simplement. »
Mais il avait besoin de revenir dans le sud-ouest, régulièrement. « Dès que quelque chose déraillait un peu dans ma vie, pouvoir revenir dans ma campagne, ça passait à la trappe », dit-il.
Il se sentait bloqué à Paris. Une ville qu’il aime, mais dans laquelle il ne pouvait pas rester.
Un chiffre, un silence
Le podcast rappelle un chiffre : sur environ 12 000 prêtres en activité en France, seule la moitié exerce encore son mandat.
Barthélemy fait partie de ceux qui sont partis — sans autorisation.
« Quitter la soutane et les ordres est un choix douloureux, que souvent ni les prêtres sortants, ni l'Église ne désire ébruté », conclut le podcast.
Sources :
- Podcast Alter Ego (RFI) — témoignage de Barthélemy, ancien prêtre
- Sodoma de Frédéric Martel — enquête sur l’homosexualité et la pédocriminalité dans l’Église
- Commission Sauvé — enquête indépendante sur les abus sexuels dans l’Église catholique en France
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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