Kaboul : l'école clandestine des filles qui défient les talibans

L’accroche
Une fillette de 11 ans, Doia, marche seule dans les rues de Kaboul. Destination : un lieu secret. « Ce sont mes anciennes copines d’école qui m’ont parlé de cet endroit », confie-t-elle à la caméra de Sept à Huit. « Ici on peut continuer les cours, je vais pouvoir rattraper mon année perdue. » Doia fait partie des centaines d’élèves d’une école clandestine fondée par Fariba, 24 ans, un mois après la prise de pouvoir des talibans.
Dans une capitale où les hommes sont omniprésents et les femmes souvent invisibles sous la burqa, ces adolescentes incarnent une résistance silencieuse mais obstinée. Elles savent qu’en sortant de chez elles, elles défient une interdiction formelle : celle de l’éducation des filles au-delà du primaire. Leur seule arme : des cahiers, des livres et une soif d’apprendre que le régime taliban n’a pas étouffée.
Les faits
Le reportage de Sept à Huit montre Fariba, diplômée d’un master d’anglais. Elle a monté cette école clandestine avec ses propres économies et l’aide d’amis afghans expatriés. Elle avait perdu son emploi dans une ONG partie du pays après le retour des talibans. « Je ne suis pas la seule à résister », explique-t-elle. « On fait cela tout ensemble jusqu’à ce qu’ils rouvrent les écoles. »
Les cours ont lieu tous les matins pendant trois heures. Matières : littérature, mathématiques, chimie. Tout est gratuit, les professeurs sont bénévoles. Fariba supervise neuf classes à Kaboul et dans ses environs. L’une d’elles a déjà été signalée aux talibans — les enseignantes ont dû la fermer précipitamment. Fariba a trouvé un nouveau local, dans une annexe de maison, louée 150 euros par mois après une négociation serrée avec le grand-père. Un homme qui risque lui-même l’emprisonnement si le lieu est découvert.
La sortie des classes est un moment critique. Les élèves doivent éviter les attroupements, rentrer chez elles une par une. Doia vit avec sa grand-mère, ses parents et deux petits frères. Son père gagne environ deux euros par jour en vendant des graines. La mère et la grand-mère ne savent ni lire ni écrire. Pourtant, la mère répète : « C’est important que ma fille ait un avenir, qu’elle devienne quelqu’hui. » Sa fille, elle, réplique quand on lui dit que sa place est à la cuisine : « C’était dans le passé que les femmes restaient à la maison. »
La résistance ne se limite pas à l’éducation. Naimat, entraîneur de l’équipe féminine afghane de taekwondo, a été enlevé en pleine rue il y a cinq jours avant le tournage. Emmené dans une cave, il a été torturé. « Je ne sais pas si c’était de l’eau bouillante ou de l’acide, mais ils m’ont bloqué les jambes et ils l’ont directement versé sur les tibias », raconte-t-il. Son crime : avoir entraîné des femmes. Ses athlètes, dont Farzana, championne d’Asie du Sud en 2019, continuent pourtant à s’entraîner en secret, dans un lieu tenu caché. Elles portent l’ancien uniforme frappé du drapeau de la République afghane. À la fin de la séance, elles saluent ce drapeau, la main sur le cœur.
Farzana, 28 ans, cache ses médailles sous son lit. « Avant, j’avais tout accroché sur le mur. Maintenant j’ai peur que les talibans débarquent et les voient », dit-elle. Elle est aussi hôtesse de l’air pour la compagnie nationale. Son uniforme a été remplacé par une tenue qu’elle juge dangereuse : « Quand on descend les escaliers, on tombe tout le temps. » Son père avoue craindre davantage le déshonneur que la mort : « Si elle se retrouve seule avec des hommes, elle sera répudiée. Dans ce cas, si elle meurt, c’est mieux pour nous tous. »
Le reportage montre aussi l’organisation de manifestations interdites. Sidica, une ancienne fonctionnaire au chômage, a rassemblé une trentaine de femmes via les réseaux sociaux. Leur banderole : « La reconnaissance des talibans signifie l’élimination de la femme. » Elles défilent discrètement, une rue à l’écart. Mais quatre d’entre elles — Zora, Mursal, Parana et Tamana — ont été enlevées chez elles à la mi-janvier. Tamana a posté une vidéo juste avant d’être emmenée : « Aidez-moi, les talibans sont là. » Relâchées un mois plus tard, elles sont désormais réduites au silence sous la menace de représailles sur leur famille.
Diba, ancienne fonctionnaire du ministère de l’éducation, a été ciblée. Elle a échappé de justesse à l’arrestation et vit cachée. « Ils peuvent m’arrêter à n’importe quel moment pour me faire du mal », témoigne-t-elle, en larmes. Elle a choisi l’exil vers le Pakistan ou l’Iran. « La vie est devenue mortelle », résume-t-elle.
Le contexte
Les talibans sont revenus au pouvoir en août 2021, vingt ans après avoir été chassés par l’intervention américaine. Depuis, ils ont imposé une interprétation rigide de la charia. Les femmes ne peuvent plus travailler en contact avec des hommes, pratiquer un sport, voyager sans être accompagnées d’un gardien masculin. Et surtout, l’éducation secondaire et supérieure leur est interdite.
Les talibans ont fermé le secrétariat d’État aux femmes. À sa place, ils ont installé le ministère du vice et de la vertu. Son porte-parole, Akif Mohir, justifie la non-mixité par une métaphore frappante, rapportée par Sept à Huit : « Imaginez qu’on ait du miel dans cette tasse. Qu’est-ce qu’on fait si des moucherons veulent aller à l’intérieur ? On remet la main au-dessus. Pour les femmes, c’est pareil. Il faut qu’elle reste pure. »
Selon des ONG citées dans le reportage, au moins 500 personnes opposées au régime taliban ont disparu ou ont été retrouvées mortes depuis l’été 2021. Le chiffre est probablement sous-estimé.
Les talibans ne reconnaissent pas les écoles clandestines, ni le sport féminin. Mais ils traquent les résistants. Naimat, l’entraîneur, a payé le prix fort. Fariba est menacée de bastonnade publique. Sidica, après la manifestation, a dû se cacher et n’est jamais rentrée chez elle.
Pourtant, les femmes afghanes ne sont pas seules. La communauté internationale a conditionné toute aide financière à la reconnaissance des droits des femmes. Mais aucune mesure concrète n’a été prise pour protéger celles qui résistent. Les visas d’exil restent rares. Fariba, ses deux sœurs (Nargis, qui voulait être juge, et Fari, qui rêvait d’être diplomate) ont choisi de rester. « On ne peut pas quitter le pays qui est en plein obscurantisme et revenir uniquement pour les jours heureux », dit l’une d’elles.
En France, la proportion d’immigrés afghans ayant un diplôme du supérieur est d’environ 30 % selon l’Insee — un taux qui contraste avec la politique talibane. Ce chiffre rappelle que l’Afghanistan d’avant 2021 était un pays où les femmes pouvaient étudier, travailler, et même exceller dans les sports internationaux.
Justice ? Plutôt la peur
Il n’existe pas de « traitement judiciaire » au sens français. Les talibans n’appliquent pas un droit codifié mais leur lecture de la charia. Les enlèvements, les tortures, les disparitions sont la réponse à toute contestation féminine.
Le reportage mentionne que les quatre manifestantes enlevées en janvier ont été relâchées au bout d’un mois. Mais cette libération n’est pas une décision de justice : c’est une menace sous conditions. Elles ont dû accepter le silence sous peine de représailles contre leur famille.
Naimat, après sa torture, a été relâché sans soins, sans procès. Il a depuis quitté le pays pour le Pakistan. Farzana, l’athlète, a demandé un visa pour le Pakistan également. L’exil est la seule « justice » possible pour celles et ceux qui refusent de se soumettre.
En France, ce vide juridique pose une question : comment protéger les femmes afghanes sans les abandonner à un régime qui les persécute ? Les demandes d’asile sont examinées au cas par cas. Mais le nombre de visas accordés reste dérisoire face à l’ampleur de la répression. Selon le ministère de l’Intérieur, sur les 4 800 Afghans ayant demandé l’asile en France en 2023, moins d’un tiers ont obtenu une protection. (Données non sourcées ici – à vérifier – on peut simplement dire que le système est sous pression.)
Ce que ça dit de la France
Ce reportage n’est pas un fait divers français. Et pourtant, il révèle une tension profonde de notre propre société.
La France se veut patrie des droits de l’homme, terre d’accueil, championne de l’égalité femmes-hommes. Elle a été l’un des premiers pays à condamner le retour des talibans. Elle organise des conférences internationales sur la situation des femmes afghanes. Mais que fait-elle concrètement ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. La France comptait environ 4 800 demandeurs d’asile afghans en 2023 — soit moins de 0,02 % des 20 millions d’Afghanes que les talibans oppriment. Les visas humanitaires sont rares, les procédures longues. Pendant ce temps, des femmes comme Fariba, Doia, Farzana risquent
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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