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JusticeÉpisode 6/2

Affaire Jubillar : des aveux sous le fumier, et une justice qui ne voit pas les violences

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-19
Illustration: Affaire Jubillar : des aveux sous le fumier, et une justice qui ne voit pas les violences
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Cinq ans et demi de silence. Puis une lettre. Puis des ossements. Cédric Jubillar, condamné en première instance à trente ans de réclusion pour le meurtre de son épouse Delphine, a parlé. Le 6 juillet 2025, il a reconnu sa responsabilité dans une lettre à son avocat. Le 16 juillet, il a conduit les enquêteurs jusqu’à un champ de Mailhoc, dans le Tarn — des ossements, deux fémurs, ont été retrouvés sous un tas de fumier et de compost. Mais l’affaire dépasse le simple fait divers. Elle met en lumière les lacunes persistantes de la justice française dans le traitement des féminicides et des violences sexuelles. Quelques semaines plus tôt, l’affaire Lyhanna avait déjà montré la même inertie.

I. Le tas de fumier et les ossements

La nuit du 15 au 16 décembre 2020, Delphine Jubillar disparaît de son domicile de Cagnac-les-Mines, dans le Tarn. Pendant cinq ans et demi, son mari, Cédric Jubillar, nie toute implication. Il est mis en examen, jugé, condamné à trente ans de réclusion criminelle par la cour d’assises du Tarn le 17 octobre 2025 — une peine prononcée sans corps, sans aveux, sans preuve matérielle directe.

Le 6 juillet 2025, le mur s’effondre. Dans une lettre manuscrite adressée à son avocat, Jubillar reconnaît avoir tué sa femme. Il rédige ensuite des aveux officiels de soixante-dix pages, remis au procureur. C dans l’air et Le Parisien rapportent qu’il explique que les choses ont « mal tourné » lors d’une dispute conjugale. Il aurait perdu son sang-froid, frappé Delphine, puis déplacé son corps pour que ses enfants — Louis et Eliyah — ne voient pas leur mère inanimée.

Mais le récit ne s’arrête pas là. Le 16 juillet 2025, Jubillar mène les enquêteurs sur un terrain agricole à une dizaine de kilomètres de son domicile, à Mailhoc. Là, sous un monticule de fumier et de compost — un mélange de matière organique provenant d’un abattoir, haut de deux à trois mètres en décembre 2020 —, des ossements sont découverts : deux fémurs, la partie inférieure du corps.

Romain Folgoas, journaliste auteur de Le Mystère Jubillar, décrit la scène pour C dans l’air : « C’est une matière organique qui provient d’un abattoir. Cédric Jubillar aurait creusé à la main dans cette matière molle pour y cacher le corps de son épouse. » Une « épouvantable inhumation », résume l’animateur.

Le corps n’est pas entier. Dominique Rizet, consultant police-justice pour BFMTV, explique le mécanisme : « Pendant tout l’hiver, les bêtes sont dans les étables. On leur met de la paille, c’est leur litière. Et on la nettoie tous les jours. Ça devient du fumier. Ce fumier est entreposé dans les champs tout l’hiver. Les bêtes sortent en mars. En mars-avril, les agriculteurs prennent un épandeur, soulèvent le fumier, le mettent dans un énorme char avec un système qui pousse la matière vers l’arrière. À l’arrière, une vis sans fin broie ce fumier. »

Rizet précise : « On a retrouvé sur Internet les images du champ en janvier 2021. Delphine Jubillar a disparu depuis trois semaines. Elle est donc sur la photo, sous ce tas de terreau. Plus tard, l’éleveur vient avec son tracteur, soulève le terreau pour le mettre sur son épandeur. Il a deux cents hectares, donc il n’étend pas tout dans son champ. Il se déplace. C’est pour ça qu’on voit parfois des morceaux de fumier sur les routes de campagne. C’est ainsi qu’on a retrouvé la partie basse de son corps. »

La dépouille a donc été broyée, dispersée sur des hectares. Seuls les fémurs ont été retrouvés — parce que ce sont les os les plus durs. Le reste du squelette, notamment la partie supérieure qui aurait permis de déterminer les causes exactes de la mort, est probablement perdu à jamais.

Le général François Daoust, auteur de Police technique et scientifique, le choc du futur, confirme : « La partie inférieure est la meilleure pour l’identification. C’est là qu’on a le plus de chance de trouver de l’ADN dans la moelle osseuse. Mais pour déterminer les causes de la mort, il faut la partie supérieure. La partie manquante ouvre toutes les possibilités à la défense et à Cédric Jubillar pour raconter sa vérité. Une vérité qui l’arrangera par rapport à ce qu’on imaginait — un étranglement supposé. En étranglant, il faut deux minutes pour tuer. Un coup porté ou une chute peut être immédiat. L’absence de la partie supérieure est préjudiciable pour la vérité judiciaire. »

Les analyses ADN sur les fémurs sont en cours. Daoust estime qu’elles peuvent prendre de vingt-quatre heures à cinq ou six jours, selon l’état de dégradation de la moelle. Plus de deux cents prélèvements ont été effectués.

II. Un aveu sous contrôle

Pourquoi Jubillar a-t-il parlé maintenant ? C’est la question que tout le monde se pose. Après cinq ans et demi de dénégations, un procès en première instance, une condamnation à trente ans, il reconnaît les faits à cinq semaines de son procès en appel, prévu le 21 septembre 2025.

Unanimité chez les experts invités par C dans l’air : pas d’aveux sincères, mais une stratégie. Johanna Rozenblum, psychologue, est catégorique : « Je peux vous dire tout de suite qu’il ne s’agit pas d’aveux. Depuis le début, vous parlez de Delphine Aussaguel et non de Delphine Jubillar. Ça remet une identité sur cette femme qui a non seulement disparu, mais qui n’est plus que des fragments de poussière. Non, il n’y a pas d’aveu. C’est purement de la stratégie. Il s’adapte pour garder la maîtrise du scénario. »

Nadège Perez, spécialiste police-justice, abonde : « Il pensait que sans corps, sans aveux, sans indices, il serait acquitté. Il s’est rendu compte que non — une cour d’assises peut condamner lourdement sans rien. Ses avocats ont dû lui dire qu’il allait reprendre trente ans en appel et qu’il fallait changer de stratégie. »

Le calcul est simple. En première instance, trente ans de réclusion. En appel, si la mort accidentelle est retenue — pas d’intention de donner la mort — la peine maximale n’excède pas vingt ans. Dix ans de différence. Motif suffisant.

Les avocats du condamné distillent les mots avec soin. Dominique Rizet les décrypte : « Il l’a “dégoupillée”. Altération ? Abolition du discernement ? Il va nous raconter qu’il a pété les plombs, qu’il n’a pas voulu serrer si longtemps. Deuxième mot de ses avocats : “Le corps a été enterré sommairement.” Ça veut dire qu’il n’avait rien prémédité. »

Mais plusieurs éléments contredisent cette version. D’abord, le lieu. Jubillar a conduit les enquêteurs directement au tas de fumier, sans hésitation, cinq ans et demi après les faits. Le général Daoust souligne : « Aller retrouver un endroit de nuit, à dix kilomètres, sans utiliser l’éclairage pour ne pas se faire repérer — ça veut dire qu’on connaît bien les lieux. Je n’oserais pas le faire. Cinq ans et demi après, il arrive : “C’est là.” Il ne se trompe pas d’un mètre. Les premiers ossements ont été trouvés tout de suite. »

Ensuite, le témoignage de Jennifer, son ancienne petite amie. Elle avait rapporté, bien avant les aveux officiels, que Jubillar lui avait confié avoir prémédité son geste. Romain Folgoas raconte : « Elle a parlé d’un étranglement. Surtout, elle avait parlé d’une préméditation. Cédric Jubillar lui avait confié avoir coché la date du mardi 15 décembre puisque le mardi soir était intéressant : son fils allait passer du temps devant la télévision avec sa mère, et le fils pouvait donc servir d’alibi. Cédric Jubillar ne serait plus la dernière personne à avoir vu Delphine vivante. »

Jennifer avait également rapporté des propos sur la chaux vive, qui accélère la décomposition. Une source anonyme citée par C dans l’air confirme que quelques mois après la mort de Delphine, Jubillar lui a fait un cours sur la différence entre chaux conservatrice et chaux destructrice. « C’est un homme du bâtiment, un plaquiste », rappelle Folgoas. « Il avait expliqué à Jennifer avoir repéré le lieu avec le monticule de fumier en allant sur un chantier. C’est la raison pour laquelle il va dire à sa mère, début décembre : “Delphine m’énerve. Je vais la tuer. Je connais un endroit où on ne la retrouvera jamais.” »

Enfin, la question des traces. Rizet révèle que de la terre a été retrouvée dans la voiture de Jubillar, sur le tapis de sol. « Si on avait cherché, on aurait retrouvé de la matière fécale animale, du fumier, des particules de paille. » Le général Daoust nuance : « Il faudrait voir si les prélèvements ont été envoyés à l’analyse. Si ce n’est pas le cas, c’est dommageable. » Une enquête qui, selon lui, aurait peut-être dû être menée différemment.

III. Les enfants, covictimes

Derrière les faits, deux enfants : Louis et Eliyah, les enfants de Delphine et Cédric Jubillar. Ils avaient six et deux ans au moment de la disparition de leur mère. Aujourd’hui, ils sont adolescents. Johanna Rozenblum les appelle des « covictimes ».

« Ce crime n’est que l’aboutissement d’un continuum de violences qui durent depuis des années », explique la psychologue. « Les enfants ont perdu leur mère, et leur père est en prison. Ils doivent faire leur deuil, mais ils ne peuvent pas. »

Folgoas rapporte un épisode troublant : Louis, le fils aîné, a fait une fugue avec une camarade de classe. « Il se sent responsable maintenant. Il se dit qu’il doit empêcher la violence. » Un poids écrasant.

Les enfants ont été prévenus de la découverte des ossements. Le début d’un long chemin, espère-t-on. « Cédric Jubillar le leur devait depuis le premier jour », déclare l’un des intervenants. « On va les prévenir qu’ils vont pouvoir se recueillir, récupérer la dépouille de leur maman, l’enterrer avec des rites funéraires qui leur appartiennent. Comme disait la petite Eliyah : “Ils pourront déposer des dessins ou des fleurs sur la tombe de maman.” »

Mais la tombe n’existe pas. Le corps a été dispersé sur des hectares. Probablement jamais de sépulture complète. Juste des fragments d’os, et un vide.

IV. L’affaire Lyhanna et les 85 000 plaintes

On pourrait croire que l’affaire Jubillar n’est qu’un fait divers sordide — un mari manipulateur, une enquête complexe. Mais elle survient dans un contexte national : une prise de conscience sur les violences sexuelles et les féminicides.

Quelques semaines avant les aveux de Jubillar, la France a été secouée par l’affaire Lyhanna. Une fillette tuée par J. Barella, un multirécidiviste jamais inquiété malgré de multiples plaintes classées sans suite, perdues, sous-évaluées. Des défaillances à la chaîne. Le tollé a été national.

Le gouvernement a alors exigé un traitement express des plaintes pour violences sexuelles sur mineurs. Les résultats sont tombés mercredi à l’Assemblée nationale. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a annoncé que plus de 69 000 dossiers criminels et délictuels connus des parquets avaient été étudiés. À cela s’ajoutent 15 000 plaintes découvertes chez les services enquêteurs. Soit plus de 85 000 plaintes recensées.

En cinq semaines, 675 pédocriminels présumés ont été placés en détention. Un travail titanesque exigé dans tous les tribunaux. À Alès, le procureur a dû étudier en urgence 200 dossiers de violences sexuelles sur mineurs. « Ce sont des dossiers qui remontent à 2023, 2024 ou 2025 », explique-t-il. Des enquêtes au point mort.

Une avocate spécialisée dans la défense des victimes de viol témoigne : « Ça faisait un an qu’il ne se passait plus rien dans cette procédure. Les choses sont allées très vite

📰Source :youtube.com

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