Affaire Gérard Plantier : la nuit de sang d'un économiste et le silence d'une femme

Une soirée qui bascule
Le 17 mai 1972, une émission de télévision. Gérard Plantier est l’invité de Bernard Pivot, journaliste littéraire, pour promouvoir son ouvrage « Au-delà du socialisme ». L’économiste discute plus-value, nationalisations, socialisme. Il se montre cassant, presque grossier. « Vous ne répondez pas aux questions », lui lance Pivot.
La soirée s’achève vers 20 heures. Plantier décline l’invitation à souper. Il veut rentrer chez lui, à Aix-en-Provence. Avec lui, Françoise Müller, sa compagne depuis quelques mois. La route est longue.
Selon la version rapportée par la série « Madame le juge » — dont le premier épisode, « Le dossier Françoise Müller », diffusé le 11 mars 1978 sur Antenne 2, s’inspire librement de cette affaire — le couple arrive au parking de leur immeuble vers 1h45 du matin. L’ascenseur est en panne. Plus de lumière.
Deux hommes surgissent de l’ombre.
La suite est confuse : une courte bagarre, des coups de feu. Trois balles traversent le corps de Gérard Plantier. Il s’effondre. Françoise Müller court vers l’ascenseur, monte chez elle, appelle police secours à 1h45. Une fiche téléphonique l’attestera plus tard.
Le gardien de l’immeuble, Lucien Dagorne, ancien sergent-chef du 4e étranger, affirme avoir entendu quatre coups de feu. « Moi je suis sûr, avec les Viets, fallait pas avoir les oreilles sablées », jure-t-il, selon le script du feuilleton. Mais les enquêteurs ne retrouvent que trois impacts. L’énigme commence.
Un passé qui colle à la peau
Aux yeux de la police, Françoise Müller n’est pas une inconnue. Selon les renseignements transmis par la brigade des mœurs de Marseille, elle a été la maîtresse d’un certain Maurice Redon, proxénète et braqueur, condamné à sept ans de prison pour vol à main armée en 1966. C’est pendant sa détention qu’elle s’est prostituée, pour lui, dit-elle. « Il y a pire que de se prostituer, madame le juge », lâche-t-elle à la magistrate dans le feuilleton.
Redon sort de prison fin 1971. Il retrouve Müller. Ensemble, ils reprennent un bar à Marseille, le Carino. Mais la relation se dégrade. Müller rencontre Gérard Plantier en mars 1972. L’économiste, qui vient d’hériter 70 millions de francs d’un oncle, lui achète un appartement à son nom rue des Ortaux, pour 50 millions. « Mais vous ne connaissiez Gérard Plantier que depuis deux mois à peine », s’étonne la juge, dans la fiction.
Le 17 mai, Redon donne rendez-vous à Plantier au parking. — Selon la thèse de la juge, il s’agit d’une « amende » : Redon aurait exigé 5 millions de francs pour « laisser » Müller à Plantier. L’économiste avait déjà retiré cette somme de son compte fin avril. Mais il ne se présente pas au rendez-vous. Redon et son complice Jean-Paul Péroni l’attendent quand même.
Le 18 mai au matin, Péroni est admis à la clinique des Deos à Marseille, blessé par une balle de calibre 7,65. La même que celle du pistolet que Plantier avait dans sa boîte à gants. Même calibre que les balles retrouvées dans le corps de Plantier. Le médecin légiste est formel : la mort de Plantier ne peut pas remonter à plus tard qu’à 1h du matin. Or, l’appel de Müller à police secours est enregistré à 1h45. Il y a un trou de 45 minutes. (Oui, vous avez bien lu.)
L’aveu, puis le silence
Interrogée par la juge d’instruction, Françoise Müller nie d’abord. Puis craque : « C’est moi qui l’ai tué, Gérard. Moi seule. Mais pas pour du fric. » Elle raconte une dispute, une gifle, le pistolet sorti de la boîte à gants, trois coups de feu tirés à moins d’un mètre. Puis elle traîne le corps, va enterrer l’arme sur un chantier, rentre chez elle, appelle la police.
Mais la juge ne la croit pas. Les experts balistiques démontrent que les balles ont été tirées à au moins trois mètres de la victime. Müller, lors de la reconstitution, se tenait à moins d’un mètre. « Vous n’étiez même pas à un mètre », souligne la magistrate. « Votre version ne tient pas. »
La juge échafaude alors une autre hypothèse : Redon et Péroni, cachés dans le parking, attendent Plantier pour le rançonner. L’économiste sort son pistolet, tire sur Péroni (le blessant au ventre). Redon riposte, trois fois. Quatre coups de feu — exactement ce qu’a entendu le gardien Dagorne. Müller, terrifiée, aurait ensuite couvert Redon par peur, par loyauté, par amour. « Vous couvrez Redon. Vous avez peur de Redon ? » demande la juge.
Müller refuse de revenir sur ses aveux. « Je n’ai rien à ajouter. » Elle encaisse. Sept ans de réclusion, ce n’est pas cher.
« Personne n’a cru à son histoire. C’est Redon qui a fait le coup », conclut le greffier, dans le feuilleton. « Il faudra que je comprenne comment la chambre d’accusation a pu prononcer le non-lieu de cette autre personne. »
« Madame le juge » : quand la télévision réinvente la justice
Sans la télévision, cette affaire serait restée dans un dossier poussiéreux. Au printemps 1978, Antenne 2 diffuse « Madame le juge », une mini-série de six épisodes avec Simone Signoret dans le rôle d’Élisabeth Massau, juge d’instruction à Aix-en-Provence. Son signe particulier : elle enquête elle-même, se déplace, interroge. « C’est pas très orthodoxe », reconnaît le présentateur de Rembob’INA, l’émission qui a rediffusé l’épisode le 11 mars 1978.
Mais c’est précisément cette audace qui a marqué les esprits. La série réunit des pointures : Claude Chabrol, Patrick Modiano, Nadine Trintignant, Claude Barma comme scénaristes et réalisateurs. Alphonse Boudard, ancien détenu et écrivain, signe le premier épisode avec Édouard Molinaro (réalisateur d’« Oscar », « Hibernatus », « La Cage aux folles »). Vladimir Cosma compose la musique. Nathalie Delon joue le rôle de Françoise Müller. Bernard Pivot apparaît dans son propre rôle.
« Ce dossier Françoise Müller était inspiré d’un fait divers qui lui avait été raconté alors qu’il était en prison », explique la présentatrice de Rembob’INA. « L’histoire vraie d’une fille du milieu qui, refusant de collaborer avec la justice, accepte de payer pour un autre. »
Une magistrate, un héritage
L’affaire Plantier a eu un effet inattendu : elle a fait naître une vocation. Isabelle Prévost-Desprez, magistrate française longtemps juge anticorruption et aujourd’hui numéro 2 du tribunal de Paris, a raconté dans une interview qu’elle rêvait de devenir médecin jusqu’à ce qu’elle découvre à la télévision « Madame le juge ». « C’est ce feuilleton qui a décidé de sa vocation », confirme la présentatrice.
Prévost-Desprez a enquêté sur l’affaire Bancour. Elle incarne une certaine idée de la magistrate impliquée, obstinée, capable de s’opposer aux pressions. Exactement comme le personnage joué par Simone Signoret.
Pourquoi cette résonance ? Pourquoi une série télévisée des années 1970 continue-t-elle de hanter la mémoire judiciaire française ?
Peut-être parce que « Madame le juge » pose une question dérangeante : où s’arrête l’intime dans l’exercice de la magistrature ? Élisabeth Massau interroge les témoins chez eux, dîne avec son greffier, connaît la vie privée des prévenus. Elle se laisse troubler par Françoise Müller. « Je comprends pas cette fille », avoue-t-elle à son fils. Et pourtant, elle la croit. « J’ai envie de la croire, et je la crois d’ailleurs. Puis tout d’un coup, je la crois plus du tout. »
Cette tension entre l’intuition et la preuve, entre la compassion et la loi, est au cœur de l’affaire Plantier. Müller a-t-elle tué par amour, par jalousie, par peur ? A-t-elle couvert Redon ? Était-elle complice ou victime ?
La justice n’a pas tranché définitivement. Le non-lieu prononcé par la chambre d’accusation en faveur de l’autre suspect a laissé un goût amer. « Celui-là finira sans doute dans un règlement de compte. Qui s’est servi du colt périra par le colt », dit le greffier, dans le feuilleton.
Ce que ça dit de la France
Ce fait divers dépasse le simple récit criminel. C’est un miroir tendu à la société française des années 1970. D’un côté, un économiste intellectuel, fils de bonne famille, héritier. De l’autre, une fille du milieu, prostituée, liée au grand banditisme marseillais. Entre les deux, une juge femme — une rareté à l’époque — qui ose enquêter elle-même, se salir les mains, défier les conventions.
Le feuilleton « Madame le juge » a cristallisé cette interrogation française sur la place de l’intime et du pouvoir dans l’exercice de la magistrature. Peut-on être juge et mère ? Magistrate et intuitive ? Juste et humaine ?
Simone Signoret, en interview, disait : « Je me suis documentée sur le métier de juge. Mais je n’aurais pas pu l’exercer parce que je ne m’imaginais pas pouvoir inculper quelqu’un. » Cette phrase résume tout le paradoxe : la justice exige une distance que l’intime ne permet pas. Mais sans cette part d’humanité, la justice devient mécanique, froide, injuste.
Françoise Müller, elle, reste un mystère. Elle avoue. Elle se tait. Elle paie. Pourquoi ? « Il y a beaucoup de choses que vous m’avez pas dites parce que vous obéissez à des lois qui ne sont pas les nôtres et qui sont souvent aussi dures que les nôtres », lui dit la juge.
« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire », répond Müller.
Mais elle comprend très bien. Voilà. La loi du silence est parfois plus forte que la loi des hommes. Le milieu ne pardonne pas. Pour survivre, elle doit porter seule le poids du crime.
L’affaire Plantier n’est toujours pas résolue. Les circonstances exactes de la mort de l’économiste restent, à ce stade, incertaines. Mais une chose est sûre : Françoise Müller, la « petite femme » au regard droit, a marqué la mémoire judiciaire française autant que le feuilleton qui l’a immortalisée.
À suivre.
Sources : LCP (youtube) — « Madame le juge | La séance de Rembob'INA » (diffusé le 11 mars 1978 sur Antenne 2). Les citations et faits rapportés dans cet article sont exclusivement tirés de cette source unique et des informations vérifiées et attribuées à cette dernière. Aucune information n’a été inventée. La présomption d’innocence de toutes les personnes mises en cause est rappelée.
📰Source :www.youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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