Affaire Aurélia : le couple de prédateurs enfin condamné

L’enlèvement — une course contre la montre
21 novembre 2005. Jallais. Un village de 3 300 âmes. 15h45. Aurélia, 6 ans, joue avec sa sœur aînée Mélanie, 10 ans, sur le parking de l’école. À 100 mètres de chez elles. Une voiture grise s’approche. Un homme descend. Il attrape les deux filles. Mélanie se débat, s’enfuit. Aurélia, elle, est embarquée. (Oui, vous avez bien lu.) Ce jour-là, tout bascule.
Le major Joël Kerlot est de permanence à la section de recherches. Il reçoit l’appel à 16h04. « Disparition. Enlèvement. Une fillette de six ans. » Il ne le sait pas encore, mais cette affaire va le hanter. « Très vite, toutes les unités du Maine-et-Loire sont déployées. Trente enquêteurs. Des techniciens. Des hélicoptères. » Aucune limite. « On a une vague idée du but de l’enlèvement. C’est extrêmement rare qu’une fillette enlevée soit libérée. » — Il le dit avec retenue. Il pense au pire.
Un témoin a tout vu. Une automobiliste roule rue du Pompioot quand une Peugeot 309 grise lui coupe la route. Elle aperçoit une fillette brune à l’arrière. C’est elle. Aurélia. La voiture devient la cible numéro un. « On a le signalement. Mais pas encore le ravisseur. » Le temps presse. Chaque heure qui passe est une heure de vie en moins. Brigitte Angibaud, procureure de la République d’Angers, le sait mieux que personne. « Le compteur tourne. Il faut aller vite. »
L’alerte — une première en France
Et c’est là que tout s’accélère. À l’époque, le plan Alerte Enlèvement n’existe pas en France. Un an plus tôt, Nicole Guedj, secrétaire d’État aux droits des victimes, s’est rendue au Québec pour étudier le système Amber Alert. Elle en parle à Pascal Clément, alors président de la commission des lois. Rien n’aboutit. Le chantier est enterré.
Quand Pascal Clément apprend l’enlèvement d’Aurélia, il demande à son directeur de cabinet : « Où en est l’alerte enlèvement ? » Réponse, gênée : « Il n’y a pas eu de suite. » La machine judiciaire française n’a donc aucun outil pour ce type d’urgence. Brigitte Angibaud prend une décision radicale. « Je vais utiliser les médias. Tous. Massivement. C’est une première. » Elle convoque une conférence de presse. Une trentaine de journalistes font le pied de grue devant la mairie. « Je demande aux journalistes de désigner deux représentants. Un pour l’audiovisuel, un pour la presse écrite. Seuls eux auront accès aux parents. » Aucune contestation. « Ils comprennent qu’ils sont sur quelque chose de très fort. »
La procureure diffuse la photo d’Aurélia. Une photo prise lors d’une fête de famille quelques jours plus tôt. La fillette porte exactement la tenue qu’elle avait le jour de l’enlèvement. Les médias jouent le jeu. La France se réveille avec le visage d’Aurélia. « C’est la première fois que les médias sont mobilisés au service d’une enquête. » — Voilà. Un précédent. Un test grandeur nature.
La pression — « Rends l’enfant »
Les appels affluent. Une cellule d’enquête est mise en place à Angers. Des centaines de témoignages. La ligne spéciale est saturée. « On vérifie les immatriculations de près de 1 000 Peugeot 309 grises dans le Maine-et-Loire. » Un travail de fourmi. Un autre témoin donne un détail crucial : un drapeau jamaïcain à l’arrière de la voiture. Une piste sérieuse. Plusieurs membres d’une même famille sont placés en garde à vue. Impasse. Leurs emplois du temps les innocentent. « Une immense déception. »
Le procureur franchit une nouvelle étape. Elle diffuse le portrait-robot du suspect. « Je ne souhaitais pas faire une chasse à l’homme tant qu’on n’en avait pas besoin. Mais maintenant, il le faut. » La pression médiatique est totale. Les chaînes de télévision, les radios, la presse écrite ne parlent que d’Aurélia. Brigitte Angibaud s’adresse directement au ravisseur. « Si vous remettez l’enfant volontairement dans un délai inférieur à sept jours, la peine encourue est ramenée à cinq ans d’emprisonnement. » Un appel. Un ultimatum.
Pour multiplier les chances, une équipe de profileurs est appelée en renfort. Leur diagnostic : « C’est quelqu’un du secteur. Seul. Motivation sexuelle. » Les gendarmes redoutent l’issue fatale. « Passé 24 heures, les chances de retrouver l’enfant vivant deviennent très minces. » — Le procureur l’avoue : « Je redoute l’appel qui m’annoncerait la découverte du corps. »
Puis, à 21h15, l’impensable. Une habitante de Cholet appelle. Une fillette vient de sonner à sa porte. Elle a froid. Elle veut rentrer chez elle. Elle dit s’appeler Aurélia. Les gendarmes foncent. Brigitte Angibaud apprend la nouvelle. Sa première question : « Elle est vivante ? » Réponse : « Oui. » Soulagement. Mais le ravisseur est toujours en fuite.
Les ravisseurs — un couple monstrueux
Les investigations ne s’arrêtent pas. Le lendemain, une femme se présente à la gendarmerie. Elle dénonce son ex-mari. Alfreda Adenot. C’est elle. Elle a participé. Elle a couvert. Elle a même aidé à l’enlèvement. Le couple Guillouche-Adenot est arrêté. Les enquêteurs perquisitionnent leur domicile. Des preuves accablantes. Des vidéos. Des photos. Des objets. « On a découvert qu’ils n’en étaient pas à leur coup d’essai. » — Loin de là.
Entre 1994 et 2005, le couple a violé ou agressé sexuellement 18 fillettes. Neuf petites filles de familles proches, quatre autres qu’ils hébergeaient « pour rendre service ». Leur méthode : la confiance. Alfreda attirait les enfants. Dominique passait à l’acte. « Elle a surtout cherché à faire plaisir à son mari. » Un expert psychologue le confirme : « Elle avait une altération de son discernement. Elle n’est pas chef d’orchestre. Mais elle a alimenté ses fantasmes. Elle lui a permis de les réaliser. » Sans elle, Dominique Guillouche n’aurait jamais osé. Il avait des pulsions, oui. Mais il n’avait jamais tenté d’enlèvement auparavant. Elle a été le déclencheur.
Le procès s’ouvre en 2009. Huis clos. Les victimes sont mineures. La cour d’assises d’Angers est sous tension. Les avocats de la défense tentent tout. Ils font venir la mère de Dominique Guillouche à la barre. Une femme qui a « barbouillé son fils d’excréments », « le dressait comme un chien », « pire qu’un chien ». Un moment d’une violence inouïe. « Comment une mère peut haïr à ce point son fils ? » — La question hante la salle. Et pourtant.
Le procès — « Ce qu’il a fait est mal »
Le moment le plus fort du procès reste le témoignage d’Aurélia. Elle a 10 ans. Elle demande à être présente. Elle veut parler. Les avocats de la défense tentent de faire annuler son audition. « C’est de leur responsabilité de faire un incident sur ce genre de choses. » L’incident éclate. Suspension d’audience. Les esprits se calment. Aurélia entre dans la salle. Elle tient la tête droite.
« J’ai en mémoire cette image de Guillouche, la tête dans les mains, baissée dans le box, qui veut que personne ne le regarde. Et ce petit bout de fille qui fait face à la cour d’assises et qui raconte ce qu’elle a vécu. » — C’est un moment unique. « Je n’en ai pas vécu d’autres comme ça dans ma carrière. » Aurélia parle avec sobriété. « Ce qu’il a fait est mal. Il m’a fait mal. » Ses mots résonnent. « Ça avait un véritable retentissement. »
Les avocats de la défense tentent de minimiser la libération d’Aurélia. « C’est une libération contrainte. » Ils argumentent. « Si la libération est volontaire, la peine est réduite à cinq ans. » La cour ne les suit pas. La pression médiatique a forcé le couple à libérer l’enfant. « C’est certain que c’est la pression des médias qui a fait que, d’une part, il libère l’enfant, et d’autre part, elle dénonce son conjoint. » — Aurélia elle-même l’a dit : elle a assisté aux disputes. Dominique pleurait. Il réalisait l’ampleur du battage médiatique.
Le verdict — 20 ans et 12 ans
Après cinq semaines de débats et trois jours de délibéré, le verdict tombe. Dominique Guillouche : 20 ans de réclusion criminelle, dont 14 ans de sûreté. Alfreda Adenot : 12 ans. « Justice est passée. » Mais pour les victimes, le chemin est long. « Le moment était venu pour Aurélia, pour Mélanie, pour leurs parents, d’ouvrir une nouvelle porte, celle de la vie. »
Aujourd’hui, Aurélia a 18 ans. Elle vit toujours chez ses parents, à quelques mètres de l’endroit où elle a été kidnappée. Elle poursuit ses études. Un jour, elle a dit au procureur : « J’aimerais être avocate. » Brigitte Angibaud lui a répondu : « Tu verras. Mais merci de dire ça. » La famille a choisi l’éloignement médiatique. « C’est un bon choix. Ne pas réduire leur existence à cette affaire. » Le parking de l’école a été détruit. Réaménagé. Mais les souvenirs restent.
Joël Kerlot garde précieusement un dessin qu’Aurélia lui a offert. « C’est ça qui représente un enfant. Il y a un mot dessus : « Vous ne saurez jamais ce que vous avez fait pour moi. » » Il est chez lui. Pas dans un dossier. Pas dans un classeur. Chez lui. — C’est tout ce qui reste de l’affaire.
L’héritage — le plan Alerte Enlèvement
Deux mois après l’enlèvement d’Aurélia, le 25 janvier 2006, le plan Alerte Enlèvement est officiellement instauré. Il ne porte pas son prénom. Mais c’est elle qui l’incarne. « L’image de l’affaire Aurélia, c’est la petite en photo avec sa tenue rose, une enfant respirant la joie de vivre. C’est cette image qui restera. L’apparence d’une enfant heureuse, pleine de vie, qu’elle aurait dû rester. Et une enfant qui, en vrai, était en train de supporter ce qu’aucune enfant au monde ne devrait avoir à supporter. »
Depuis, des dizaines d’enfants ont été retrouvés grâce à ce dispositif. Des vies sauvées. Des familles épargnées. Mais le prix à payer a été celui d’une petite fille de six ans, enlevée, séquestrée, violée par un couple dont la monstruosité n’a d’égal que la banalité.
Le procès est fini. L’affaire est classée. Mais la question reste : combien d’Aurélia faut-il encore pour que la justice protège vraiment les enfants ?
Sources
- Transcript vidéo (Le Dossier) — Témoignages et minutes du procès de la cour d’assises d’Angers (2009)
- Déclarations publiques de Brigitte Angibaud, procureure de la République d’Angers
- Récit de Joël Kerlot, directeur d’enquête
- Auditions d’Aurélia et des victimes lors du procès
- Archives de presse (Ouest-France, 2005-2009)
- Rapport de la Chancellerie sur la mise en place du plan Alerte Enlèvement
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.


