Affaire Alain Lamare : le gendarme qui a terrorisé l'Oise, protégé par ses pairs puis déclaré irresponsable

L’accroche — le carrefour des Ripailles
Une voiture abandonnée dans une allée forestière. Un carrefour connu des promeneurs, près de Chantilly. C’est là que tout commence, à la fin des années 1970. Une Peugeot 504 volée, clé sur le tableau de bord. Des impacts de balles sur le pare-brise. Des douilles en 9 mm. Un carnet de chèques, une seringue, un mouchoir taché de sang. Et un plan de hold-up contre la poste de Pierrefonds.
Les gendarmes du peloton de surveillance et d’intervention de Chantilly découvrent la scène. D’après la vidéo d’Au bout de l’enquête, l’adjudant-chef du PSIG y voit une belle affaire. « Il préfère faire ça que du contrôle d’alcoolémie », raconte un enquêteur. Mais le parquet de Senlis confie l’affaire à la police judiciaire de Creil. Les gendarmes tirent la tête. La rivalité entre services est déjà en germe.
L’affaire commence ici. Et elle va très vite déraper.
Les faits — une série d’agressions et de lettres
Le 8 août 1978, une première lettre anonyme est postée depuis Pont-Saint-Maxence. Elle est adressée au commissaire de Creil. L’auteur revendique l’agression de Karine Grouppiron, une jeune femme de la communauté manouche, blessée par balle à la jambe quelques jours plus tôt. « La fois prochaine, je viserai le cœur et non pas les jambes », écrit-il. Le style est administratif, sans fautes d’orthographe. « Dans l’habitacle de la voiture », précise-t-il. Un langage de rapport de police.
Les enquêteurs mettent en parallèle cette lettre et le plan de hold-up retrouvé dans la 504. L’écriture est identique. Les trois affaires — la voiture abandonnée, l’agression de Karine Grouppiron, la lettre — sont désormais liées, selon Au bout de l’enquête.
Quelques semaines plus tard, une Renault 12 rouge, signalée par la victime, est repérée par un gardien de la paix à Creil. Il ouvre la portière. Une explosion. Le plafonnier était piégé. Le policier est légèrement blessé. « C’était un doigt d’honneur que nous adressait la personne », confie un enquêteur dans la vidéo. L’auteur laisse des empreintes digitales sur chaque véhicule. Il nargue les forces de l’ordre.
Le 1er décembre 1978, le tueur passe à l’acte. Yolande Razejewski, 19 ans, fait du stop près de Chantilly. Elle monte dans une voiture. Le conducteur lui tire dessus. Elle saute du véhicule, mais succombe à ses blessures. L’arme est la même que celle utilisée contre Karine Grouppiron. La psychose gagne la région. On se souvient de l’affaire Marcel Barbeau, un tueur en série qui avait défrayé la chronique quelques années plus tôt. « Tout le monde en parle, c’était de nouveau l’angoisse », témoigne un commerçant.
Fin décembre 1978, une nouvelle agression. Une femme est grièvement blessée, paralysée à vie. Elle décrit un homme jeune, brun, bien habillé, propre. Le même signalement que celui donné par les commerçants chez qui l’auteur a utilisé des chèques volés. D’après Au bout de l’enquête, les enquêteurs commencent à cerner un profil : un individu méthodique, qui connaît les procédures policières, qui semble toujours un pas en avant.
Le contexte — la guerre des polices et le gendarme insoupçonnable
L’enquête piétine. Et pour cause : deux enquêtes parallèles, concurrentes, s’ignorent. La police judiciaire de Creil est saisie des vols de chèques. La gendarmerie mène ses propres investigations sur les agressions. Chacun garde ses informations. « Il fallait garder ses billes », explique un enquêteur dans le documentaire. « Moins on renseigne le cadet, plus la hiérarchie est contente. »
Un gendarme, Daniel Neveu, est le premier à suspecter que l’auteur est un policier ou un gendarme. Il analyse la lettre : le style, la ponctuation, l’usage de termes comme « habitacle » ou « transmettez-le ». Sa femme, comptable, reconnaît l’écriture : « Ce sont les pâtes de mouche d’un gendarme », dit-elle, habituée à voir des rapports de gendarmerie. Neveu rédige un rapport. Sa hiérarchie l’ignore. Il est mis au placard. « Je me suis senti plus que seul, étranger à mon propre service », confie-t-il.
Le capitaine Pinot, commandant la compagnie de Clermont, est le seul à le soutenir. Mais la guerre des polices est une réalité. « La gendarmerie, c’est étanche, un sous-marin en plongée nucléaire », résume un enquêteur. « Nous, on est dans un porte-avions à l’air libre. » D’après le recoupement entre Au bout de l’enquête et Cash Investigation, cette rivalité a considérablement ralenti la progression de l’affaire. Les informations ne circulent pas. Les magistrats doivent choisir leur camp.
Le tueur, lui, continue. Il vole une R5 alpine, l’abandonne devant les bureaux du Courrier Picard. Il paye un repas gastronomique avec un chèque volé. Il échappe à tous les contrôles. Comment ? Parce qu’il sait où, quand et comment ils sont organisés. Il est lui-même gendarme.
Le 7 avril 1979, Alain Lamare est interpellé. C’est une panne de voiture qui le trahit. Son portrait-robot est reconnu par sa femme. La perquisition à son domicile de Chantilly est saisissante : des armes, des munitions, de la poudre explosive, une tente de survivalisme plantée dans sa chambre, des rations de guerre, des cartes avec des croix, et un carnet où il a noté « à abattre : adjudant cavalier » suivi d’une date. Les enquêteurs découvrent qu’il participait aux recherches sur ses propres crimes. Il se jetait dans un étang pour échapper aux chiens, respirait avec un roseau, puis regagnait sa caserne à pied — 40 kilomètres — pour se joindre à la traque.
Le traitement judiciaire — quatre expertises, un non-lieu
Alain Lamare avoue les vols, les escroqueries, les agressions. Mais pas les motivations. Il se mure dans le silence. Le juge d’instruction ordonne des expertises psychiatriques. La première conclut à la responsabilité. La deuxième l’estime irresponsable. La troisième, annulée pour vice de forme, penchait pour la responsabilité. La quatrième, définitive, diagnostique une schizophrénie. Le 10 novembre, le non-lieu est prononcé pour irresponsabilité pénale.
« On ne juge pas les fous », rappelle le professeur de criminologie Alain Bauer, cité dans la vidéo. La loi de 1800, héritée du droit romain, dispose qu’une personne dont le discernement est aboli au moment des faits ne peut être poursuivie. Alain Lamare est donc hospitalisé d’office en psychiatrie. Il y est toujours, depuis plus de quarante ans.
Les victimes et leurs familles vivent un choc. « Quelqu’un m’a tiré dessus, je suis paralysé, mais il n’a pas été jugé », confie l’une d’elles, rencontrée par Au bout de l’enquête. Le sentiment d’injustice est immense. « Personne n’avait intérêt à ce procès », estime un enquêteur. « La gendarmerie aurait été ridiculisée. » Les familles de Yolande Razejewski et d’André Poiré — un homme tué dans des circonstances similaires — ont bataillé dix ans pour que l’État soit reconnu responsable en tant qu’employeur. Des dommages et intérêts ont été versés.
Ce que ça dit de la France — les leçons d’un scandale
Cette affaire est un révélateur. Elle met en lumière deux failles majeures du système judiciaire et policier français.
La première est la guerre des polices. En 1978-1979, police et gendarmerie se livrent une concurrence féroce. Les territoires sont des chasses gardées. Les informations sont cachées, les enquêtes doublonnent. « C’est typique de ce qu’était l’enquête, une succession de faits dont parfois on avait connaissance et dont parfois on était complètement ignorant », résume un enquêteur. Depuis 2009, la gendarmerie est passée sous tutelle du ministère de l’Intérieur. La coopération s’est améliorée, notamment grâce à l’antiterrorisme. Mais les réflexes corporatistes persistent. Combien de crimes sériels ont-ils été freinés par ces luttes de pouvoir ? La question reste ouverte.
La seconde faille est celle de l’évaluation psychiatrique. Quatre expertises, trois conclusions différentes. La justice a tranché en faveur de l’irresponsabilité, mais le doute subsiste. Le professeur Alain Bauer le rappelle : « On n’est pas fou parce qu’on dit qu’on est fou. » Mais comment garantir qu’un expert ne soit pas influencé par des considérations institutionnelles ? Dans le cas Lamare, l’intérêt de la gendarmerie était évident : éviter un procès public. L’irresponsabilité pénale a servi d’échappatoire. « Ça arrangeait beaucoup la direction », reconnaît un enquêteur.
La France a depuis modifié son droit pénal pour les personnes atteintes de troubles mentaux. La loi du 25 février 2008 a créé une « irresponsabilité pénale » mieux encadrée. Mais l’affaire Lamare n’a jamais été officiellement révisée. Les victimes, elles, portent une cicatrice. « Je n’ai toujours pas digéré, parce que j’aurais dû être convaincant plus que je ne l’ai été », dit Daniel Neveu, le gendarme qui avait vu juste.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Sources :
- Au bout de l’enquête (YouTube) – « Affaire Alain Lamare, le tueur de l’Oise : la prochaine fois je viserai le cœur »
- Cash Investigation (YouTube) – « DSK, enquête sur un homme d’influence » (recoupement sur la guerre des polices)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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