Lafarge-Syrie : comment une multinationale française a financé Daech
Résumé
Entre 2012 et 2014, le cimentier Lafarge a versé près de 13 millions d'euros à des groupes armés en Syrie, dont l'État islamique, pour maintenir en activité son usine de Jalabiya. Cette enquête de Mediapart retrace la chronologie des décisions prises au plus haut niveau du groupe, et le rôle central joué par sa direction de la sécurité.
Les témoignages de plusieurs anciens employés syriens, recueillis sous couvert d'anonymat, décrivent un système rodé : paiement en espèces de postes de contrôle tenus par différentes factions armées, achats de matières premières auprès de sociétés-écrans liées à Daech, maintien délibéré du personnel sur place malgré les alertes sécuritaires répétées.
Le parquet national antiterroriste a requis en janvier 2026 le renvoi de Lafarge SA en correctionnelle pour complicité de crimes contre l'humanité. Une première pour une entreprise du CAC 40. Les audiences sont prévues pour le second semestre 2026.
Points clés
- ✓13 millions d'euros versés à des groupes armés dont l'État islamique
- ✓La direction parisienne était informée et a validé ces paiements
- ✓Des employés syriens ont été mis en danger pour des raisons purement financières
- ✓Lafarge a réalisé des profits en achetant du pétrole à Daech à prix cassé
- ✓L'État français savait via ses services de renseignement et n'a pas agi
- ✓Holcim (qui a racheté Lafarge) cherche à limiter sa responsabilité
- ✓Première mise en examen d'une société française pour complicité de crimes contre l'humanité
Conclusion
L'affaire Lafarge-Syrie prouve que des dirigeants d'entreprise française ont sciemment financé une organisation terroriste pour protéger leurs actifs. Ce qui est établi : les flux financiers, les décisions hiérarchiques, la connaissance du risque. Ce qui reste à déterminer en justice : jusqu'où remonte la chaîne de responsabilité, et si l'État français a couvert ces agissements.
🔍Analyse de la rédaction
Lafarge-Syrie est l'aboutissement logique d'un capitalisme qui a abdiqué toute éthique au profit du rendement trimestriel. Payer des djihadistes pour garder une usine ouverte : voilà où mène la logique du "business continuity planning" appliquée sans boussole morale.
Mais la responsabilité ne s'arrête pas aux portes de Lafarge. La DGSE et le Quai d'Orsay savaient. Des notes de renseignement circulent dès 2013. Que l'État français ait choisi de fermer les yeux sur ce financement du terrorisme pour préserver les intérêts d'un fleuron industriel en dit long sur la hiérarchie réelle des valeurs de la République.
Ce procès, s'il a lieu, sera historique. Mais l'histoire a une fâcheuse tendance à se terminer par des amendes et des non-lieux. La vraie question est : combien de Lafarge existent encore, financant discrètement l'instabilité qui garantit leurs profits ?