QUI achète et transforme les églises françaises abandonnées ?

200 000 € pour une église. 2 millions pour la rénover. Entre sauvegarde du patrimoine et business model insolite, enquête sur ces repreneurs qui réinventent — ou exploitent — un héritage en péril.
"À vendre : église fin XIXe, 1 000 m², léger travaux"
Chaque année, 15 édifices religieux changent de mains en France. Sur les 43 000 églises et chapelles recensées, 95 % appartiennent aux communes depuis 1905. Le constat est brutal.
Patrice Bess, spécialiste de l’immobilier de caractère, inspecte l’église Saint-Paul de Grandville, bâtie en 1877. Toiture effondrée. Chauffage absent. "Entre 0 et 500 000 € grand maximum", estime-t-il. L’ancien maire évoque 10 millions de travaux pour un budget communal annuel de 30 millions. "On ne vend pas une église. On s’en débarrasse", résume Bess.
En 2013, la municipalité d’Hville (Somme) a opté pour la démolition de Saint-Jacques — trop cher à réparer. À Tourcoin, Sylvanie Warot a sauvé Saint-Louis in extremis d’un projet de parking. Prix d’achat : 20 000 € symboliques. Budget des travaux : 2 millions. "Je n’ai pas pris de salaire pendant 10 ans", confie-t-il.
Hôtel 4 étoiles, showroom, école : le business des pierres sacrées
Thierry Mincé a vu l’opportunité. En 2012, il achète une ancienne chapelle à Poitiers. Aujourd’hui, c’est un hôtel de luxe. "160 à 220 € la nuit dans le chœur", précise-t-il. Les colonnes blanches de la nef soutiennent désormais trois étages de chambres. Taux d’occupation : 60-70 %.
À Paris, le showroom de mode de Yann Dreano affiche des ventes en hausse de 20 à 30 %. "Les clients dépensent plus dans un cadre insolite", explique-t-il. Marc Eron a installé son école de design dans une chapelle désacralisée. Tarif : 6 000 € l’année. "Les étudiants adorent l’ambiance Harry Potter", s’amuse-t-il.
Michel Déjouit, promoteur immobilier, assume sans détour : "J’ai acheté un monastère pour 190 000 €. Le mètre carré revient à 200 €. À ce prix-là, c’est une aubaine."
"Je dors peu. Je sais pas comment je vais m’en sortir"
Sylvanie Warot transpire devant les 400 invités de sa soirée inaugurale à Saint-Louis. Depuis 7 ans, ce charpentier y investit chaque centime. "100 000 € par an, uniquement via l’autofinancement", détaille-t-il. Son projet ? Un centre culturel solidaire, avec ateliers pour chômeurs et résidence d’artistes.
À 5 km de là, il vient d’acquérir Saint-Gérard. Objectif : créer une cité des métiers d’art. "J’aimerais lancer un club de repreneurs d’églises", rêve-t-il.
Ladis la Llace, 29 ans, a choisi une autre voie. Sa chapelle du XVIe siècle abrite désormais un food market. "1,2 million pour l’achat, 2 millions de travaux dont 1 million de subventions", détaille le jeune entrepreneur. "Si le bâtiment n’est pas rentable, il tombera. C’est mathématique."
Désacralisation, subventions, polémiques : l’Église dans tous ses états
Le père Drouin, vicaire général du diocèse de Poitiers, se veut pragmatique : "Mieux vaut une reconversion qu’une ruine." La procédure est stricte. Désacralisation obligatoire. Bénitiers retirés. Autels démontés. "On exécute un décret d’exécration", précise-t-il.
Certains fidèles grincent des dents. "Transformer une maison de Dieu en restaurant ? C’est une profanation", peste une paroissienne de Poitiers.
Les subventions publiques alimentent aussi la polémique. Pourquoi financer des projets privés ? "C’est le prix de la sauvegarde patrimoniale", rétorque un élu local.
"Enlever l’église, c’est tuer le village"
Patrice Bess le martèle : "Ces bâtiments sont l’ADN de nos territoires." À Grandville, la mairie mise sur un bail emphytéotique : le repreneur paie les travaux en échange d’un loyer modique. "La ville reste propriétaire sans débourser un euro", explique Dominique Baudri, maire de la commune.
Isabelle Adelus, artiste peintre, a failli acheter une église à Saint-Quentin. "200 000 € pour 1 000 m², c’était tentant." Finalement, elle a renoncé. "L’électricité, l’eau, le chauffage… C’est trop complexe." Complexe, mais pas impossible. La preuve : chaque année, une quinzaine d’églises trouvent preneur.
À suivre.
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📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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