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JusticeÉpisode 4/8

Transfert Jaminet : le rugby français rattrapé par l'escroquerie en bande organisée

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-07
Illustration: Transfert Jaminet : le rugby français rattrapé par l'escroquerie en bande organisée
© Illustration Le Dossier (IA)

La révélation qui a fissuré le mur du silence

Janvier 2025. L’Équipe balance une bombe. Melvyn Jaminet — à l’époque arrière international, futur joueur du RC Toulon — a payé lui-même sa clause libératoire. 450 000 euros. Pas le club. Pas un sponsor. Lui. Avec son argent. Pourquoi ? Parce que le Stade toulousain ne voulait pas que ce montant soit comptabilisé dans son plafond salarial. Le salary cap — cette règle censée garantir l’équité sportive — venait d’être contourné.

Et pourtant, tout le monde savait. Les dirigeants de Perpignan, ceux de Toulouse, les agents. Mais personne n’a parlé. Jusqu’à ce que la presse ne mette son nez dans les comptes.

Regardons les faits. En 2022, Jaminet est sous contrat avec l’USA Perpignan. Il veut partir. Toulouse le veut. Mais si le club paie le transfert, la somme entre dans le calcul du salary cap. Solution ? Faire payer le joueur. Lui-même. Jaminet contracte deux prêts bancaires pour réunir les 450 000 euros. Il verse la clause. Il signe à Toulouse. Le club s’engage à lui rembourser plus tard. Sauf que l’argent ne vient pas. Pas tout de suite. Pas comme promis.

Le montage est simple. En apparence légal. Mais il cache une fraude massive — une fraude aujourd’hui qualifiée d’escroquerie en bande organisée. « Le parquet de Toulouse s’est donc dessaisi au profit du parquet de la JIRS de Bordeaux le 22 avril 2026 », a précisé le procureur David Charmatz dans un communiqué transmis à l’AFP. La JIRS — Juridiction inter-régionale spécialisée — ne s’occupe que des affaires les plus complexes. Blanchiment. Criminalité organisée. Trafic. Et maintenant, rugby.

Le montage opaque : 450 000 euros, deux prêts, zéro garantie

Comment un joueur de 23 ans, même international, peut-il sortir 450 000 euros de sa poche ? Il ne les a pas. Il emprunte. Deux prêts bancaires — à des taux probablement élevés. Sans garantie autre que son salaire futur. Le Stade toulousain lui promet de rembourser. Une promesse orale ? Un accord écrit ? Les détails restent flous. Ce qui est certain : l’argent promis n’est pas arrivé. Pas tout de suite. Pas en totalité.

Le joueur se retrouve seul. Avec ses dettes. Et un club qui fait la sourde oreille. Pendant deux ans, Jaminet attend. Il joue. Il marque des essais. Il porte le maillot de Toulouse. Mais l’argent ne vient pas. Ce n’est qu’en avril 2025 — trois ans après le transfert — que la situation se débloque. Après une médiation, Toulouse accepte de verser une « contribution » de 1,3 million d’euros à Jaminet. Trois fois la clause initiale. Pourquoi un tel montant ? Parce que les intérêts, les pénalités, les frais bancaires ont gonflé la note. Parce que le club a traîné. Parce que le joueur a dû aller en justice.

Mais 1,3 million d’euros, c’est aussi un aveu. Un aveu que le montage initial était frauduleux. Si tout avait été réglo, pourquoi payer trois fois le montant ? Pourquoi une médiation ? Pourquoi l’enquête préliminaire ouverte en avril 2025 ? Les faits parlent d’eux-mêmes. Le Stade toulousain a utilisé Jaminet comme prête-nom pour contourner le salary cap. Quand le joueur a réclamé son dû, le club a tenté de gagner du temps. Jusqu’à ce que la pression médiatique et judiciaire devienne trop forte.

Contournement du salary cap : une pratique systémique ?

Le salary cap du Top 14 plafonne la masse salariale des clubs. Objectif : empêcher les riches de tout rafler. En théorie, c’est vertueux. En pratique, c’est un champ de mines. Chaque club cherche la faille. Certains utilisent des sponsors fictifs. D’autres des primes déguisées. D’autres, comme Toulouse, font payer le joueur. Le montant du transfert n’apparaît pas dans les comptes du club — il est porté par un prêt personnel. Une fois la clause payée, le club rembourse le joueur. Mais ce remboursement, souvent présenté comme un « complément de salaire » ou une « prime exceptionnelle », n’est pas soumis au salary cap.

La commission de discipline de la Ligue nationale de rugby n’est pas dupe. En décembre 2025, elle sanctionne le Stade toulousain : deux points de retrait au classement du Top 14 2025-2026 et une amende de 45 000 euros, dont 15 000 avec sursis. Une tape sur les doigts. Pour un club qui pèse des dizaines de millions, c’est dérisoire. Mais la justice ne s’arrête pas là. L’enquête préliminaire ouverte en avril 2025 par le parquet de Toulouse pour « faux et abus de biens sociaux » a rapidement montré ses limites. Les faits étaient trop graves. Trop organisés.

Le 22 avril 2026, le parquet de Toulouse se dessaisit au profit de la JIRS de Bordeaux. Pourquoi Bordeaux ? Parce que la JIRS est spécialisée dans la criminalité financière complexe. Parce que l’affaire implique plusieurs personnes — dirigeants, agents, conseillers financiers — et que la qualification d’escroquerie en bande organisée suppose une organisation structurée. Le procureur David Charmatz l’a confirmé : « L’enquête a révélé que ces faits étaient aussi potentiellement constitutifs d’escroquerie en bande organisée, de blanchiment en bande organisée de ce délit et de blanchiment d’abus de biens sociaux. » Les preuves sont là : les prêts, les promesses non tenues, le paiement tardif de 1,3 million. Le dossier est loin d’être clos.

Les acteurs : qui a signé ? Qui a encaissé ?

Melvyn Jaminet est au centre. Mais il n’est pas le seul. Le Stade toulousain — président, directeur sportif, responsable financier — est directement impliqué. Qui a signé le contrat avec Jaminet en 2022 ? Qui a validé le montage ? Qui a promis le remboursement ? Les noms n’ont pas encore été rendus publics. Mais l’enquête de la JIRS va les débusquer. Les faits sont établis : le club a bénéficié du contournement. Il a économisé plusieurs centaines de milliers d’euros sur son salary cap. Il a recruté un international sans en payer le prix réel.

Et Perpignan ? Le club catalan a encaissé les 450 000 euros de la clause libératoire. Il n’a rien à se reprocher sur le plan juridique — la clause était légale. Mais il savait que l’argent venait de Jaminet. Il savait que le joueur avait emprunté. Il savait que Toulouse ne paierait pas directement. Problème éthique, oui. Pénal, non. Pour l’instant.

L’agent de Jaminet ? Les conseillers financiers ? Les banques qui ont accordé les prêts ? Tous dans le viseur. La bande organisée ne se limite pas à deux ou trois personnes. C’est un réseau — un réseau qui a permis à un club de tricher pendant trois ans sans être inquiété. Jusqu’à ce qu’un journaliste de L’Équipe ne fasse son travail. Le rugby français a un problème de culture. Culture du secret. Culture de l’entre-soi. Et elle coûte cher.

Sanctions sportives, enquête pénale : double peine ou double jeu ?

Le Stade toulousain a déjà été sanctionné par la LNR : deux points de retrait, 45 000 euros d’amende. Une sanction légère. Trop légère. Pour un club qui a contourné le salary cap de manière délibérée et organisée, la punition ne dissuade personne. Surtout quand on sait que le club a versé 1,3 million d’euros à Jaminet en avril 2025 — après les révélations de L’Équipe. Une tentative d’apaisement ? Un aveu de culpabilité ? Les deux.

Mais la justice pénale ne suit pas le même calendrier. L’enquête pour escroquerie et blanchiment en bande organisée peut déboucher sur des peines de prison ferme. Jusqu’à dix ans pour l’escroquerie en bande organisée. Jusqu’à sept ans pour le blanchiment. Les dirigeants du Stade toulousain risquent gros. Très gros. Et si la JIRS de Bordeaux prouve que le montage était systématique — qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé mais d’une pratique courante —, c’est tout le système du rugby français qui vacille.

Qui d’autre a utilisé ce stratagème ? Combien de transferts ont été payés par les joueurs eux-mêmes ? Combien de clubs ont triché sur le salary cap ? Les questions sont légion. Les réponses viendront de l’enquête. Le dossier ne fait que commencer.

Le rugby français à l’épreuve de la justice

Ce n’est pas un simple fait divers sportif. C’est une affaire d’État. Le rugby français, qui a longtemps surfé sur une image de sport propre et fair-play, voit son vernis craquer. Les affaires se multiplient : soupçons de dopage, matchs truqués, détournements de fonds. Et maintenant, escroquerie en bande organisée. Le parquet de Bordeaux, spécialisé dans la criminalité financière, ne rigole pas. Il a les moyens d’aller au bout.

Melvyn Jaminet, lui, est désormais au RC Toulon. Il a quitté Toulouse après l’été 2025. Il a parlé. Il a coopéré. Il est victime autant que coupable. Coupable d’avoir accepté un montage douteux. Victime d’un club qui l’a utilisé. Mais la justice ne fera pas de différence. Si des poursuites sont engagées contre lui, il devra répondre de ses actes. L’argent emprunté, les prêts, le remboursement tardif : tout est documenté.

Et le salary cap ? Il est mort. Mort parce que des clubs ont appris à le contourner. Mort parce que la LNR n’a pas les moyens de contrôler efficacement. Mort parce que les sanctions sont ridicules. 45 000 euros d’amende pour un club qui dépense 30 millions par an en salaires ? Voilà. Une plaisanterie. La JIRS de Bordeaux, elle, ne plaisante pas. Elle enquête. Elle va frapper.

Sources

  • AFP, 7 mai 2026. « L’enquête sur le transfert de Melvyn Jaminet élargie à des faits d’escroquerie en bande organisée ».
  • Communiqué du procureur de Toulouse David Charmatz, transmis à l’AFP le 7 mai 2026.
  • L’Équipe, janvier 2025. Révélation sur le paiement de la clause libératoire par Melvyn Jaminet.
  • Le Parisien, 7 mai 2026. « L’enquête sur le transfert de Melvyn Jaminet à Toulouse élargie à des faits d’escroquerie en bande organisée ».
  • 20 Minutes, 7 mai 2026. « Transfert de Melvyn Jaminet : l’enquête élargie à l’escroquerie et au blanchiment en bande organisée ».
  • L’Indépendant, janvier 2025. Détails sur la clause libératoire de 450 000 euros.
  • Rugbyrama, janvier 2025. Informations sur les deux prêts contractés par Jaminet.
  • La Dépêche, décembre 2025. Sanction du Stade toulousain : deux points de retrait et 45 000 euros d’amende.

📰Source :youtube.com

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