Ultra-trail : le tabou des règles et de l'allaitement freine encore les femmes

15 % : le chiffre qui accuse
45 % sur les courtes distances. 15 % sur le 174 km. L'écart n'est pas une fatalité génétique. C'est un révélateur. Les femmes courent près de la moitié des trails de moins de 50 km. Dès que la distance dépasse 100 km, leur présence s'effondre. Pourquoi ?
« Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se mettre au trail », rappelle notre enquête. Mais sur les ultra-trails, l'écart de niveau entre sexes est bien moins important que sur les petites distances. Alors pourquoi si peu de femmes au départ ?
La réponse est ailleurs. Elle est dans les bases de vie. Dans les toilettes. Dans les vestiaires. Dans le regard des autres.
Courir 20 heures d'affilée, c'est déjà un défi. Le faire en ayant ses règles, en devant se changer devant ses homologues masculins, en allaitant son bébé aux yeux de tous — ça change tout. Les difficultés ne sont pas sportives. Elles sont sociales, logistiques, psychologiques.
Voilà : en 2025, certaines organisations jugent encore révolutionnaire d'installer des protections hygiéniques gratuites. Oui, vous avez bien lu : en 2025.
2018 : la photo qui a tout changé (ou presque)
L'image a fait le tour du monde. Août 2018. Sophie Power, 36 ans, Britannique, s'arrête après 16 heures de course sur l'UTMB. Elle sort son bébé de 3 mois et l'allaite, assise sur un muret, sous les yeux des concurrents et des spectateurs.
Un photographe immortalise la scène. Le cliché devient viral.
À l'époque, certains applaudissent. D'autres s'indignent. « Exhibition », « inapproprié », « elle aurait dû rester à la maison ». Les critiques ne manquent pas. Mais le débat est lancé.
« Ce n'est pas une erreur de parcours, c'est un choix », expliquait Sophie Power plus tard. « Je voulais montrer que les mères peuvent continuer à courir, même après une grossesse. »
Huit ans après, les choses évoluent. Mais à quel rythme ?
Le transcript que nous avons analysé cite un représentant de l'Ultramarin : « C'est vrai que quand on a annoncé ces petits changements qu'on mettait en place pour l'année à venir, on a vu que ça a été grandement apprécié. On imagine que ça manquait, même si on nous a jamais vraiment fait ce retour-là directement. »
« On imagine que ça manquait. » La phrase en dit long. Les organisateurs savent que les femmes ont besoin de mesures spécifiques. Mais pendant des années, ils n'ont pas agi. Pourquoi ?
Le tabou des règles : un obstacle invisible
Une femme a ses règles en moyenne 5 jours par mois. Sur un ultra de 20 heures, les probabilités sont élevées. Pourtant, jusqu'à récemment, aucune organisation ne prévoyait de protections hygiéniques gratuites dans les bases de vie.
Résultat ? Les coureuses font la queue pendant de longues minutes aux toilettes pour changer leur protection. Perdre du temps. Perdre de l'énergie. Perdre le rythme.
« Devoir se changer entièrement à mi-course après plusieurs kilomètres dans la sueur aux yeux des concurrents, assistants et spectateurs ? Pas hyper cool, à moins d'être très peu pudique », résume le transcript.
Le problème est double : absence d'intimité et absence de matériel adapté. Les vestiaires sont souvent mixtes. Les toilettes ne sont pas assez nombreuses. Et personne ne pense à mettre des serviettes ou tampons à disposition.
Là, le bât blesse. Les organisateurs avancent souvent un argument : « On n'a jamais eu de demande. » Mais qui va se plaindre quand le sujet est tabou ? Quand la culture du trail est encore largement masculine ? Quand une femme qui ose parler de ses règles en course est perçue comme « faible » ou « compliquée » ?
Le silence est assourdissant. Et il a des conséquences concrètes.
Allaitement et grossesse : les mères exclues du circuit
La photo de Sophie Power a révélé un angle mort majeur : l'allaitement. Les femmes qui allaitent ne peuvent pas courir des ultra-trails sans s'arrêter pour nourrir leur enfant. Mais les bases de vie ne prévoient ni espace calme, ni chaise, ni intimité pour le faire.
Allaiter « au milieu de la foule entre volume sonore important et regard déplacé, on peut attendre mieux », note le transcript.
Et il y a pire : la question de la grossesse. Les femmes qui obtiennent un dossard pour un ultra mettent parfois des mois à le décrocher. Si elles tombent enceintes, elles ne peuvent pas courir. Mais les politiques de remboursement ou de report étaient, jusqu'à récemment, quasi inexistantes.
« Se retrouver avec un dossard qu'on a galéré à obtenir mais qu'on ne pourra pas honorer pour pause de grossesse : frustrant », résume le transcript.
L'UTMB et l'Ultra du Vercors ont commencé à faire évoluer leurs règles. L'Ultramarin, une organisation basée en France, a annoncé l'installation de protections gratuites, de toilettes non mixtes et d'un report possible en cas de grossesse.
Mais pourquoi avoir attendu 2025 ? Pourquoi 8 ans après Sophie Power ? Les coureuses se posent la question. Et pour l'instant, elles n'ont pas de réponse.
Les organisations françaises : des avancées timides
Prenons l'UTMB. En 2025, l'organisation annonce des mesures : protections hygiéniques gratuites, toilettes non mixtes, vestiaires séparés. L'Ultra du Vercors emboîte le pas. L'Ultramarin promet un dispositif complet.
C'est bien. Mais est-ce suffisant ?
Le représentant de l'Ultramarin le reconnaît lui-même : « On souhaitait vraiment s'adapter au mieux pour essayer de tendre vers une participation de femmes plus hautes encore sur l'événement. »
Objectif louable. Mais les chiffres montrent que le chemin est long. 15 % de femmes sur le 174 km de l'UTMB : c'est un désert. Les adaptations ne sont pas encore à la hauteur.
Questions sans réponse. Pour l'instant.
- Pourquoi les vestiaires non mixtes ne sont-ils pas la norme depuis toujours ?
- Pourquoi les protections hygiéniques ne sont-elles pas fournies comme les gels énergétiques ?
- Pourquoi les politiques de report pour grossesse ne sont-elles pas automatiques ?
Les organisateurs avancent des raisons logistiques, budgétaires, culturelles. Aucune n'est recevable. D'autres sports — marathon, cyclisme — ont intégré ces préoccupations depuis longtemps. Le trail, sport d'ultra-endurance, reste à la traîne.
Un enjeu d'égalité, pas de confort
Certains diront : « Les femmes ne sont pas obligées de courir des ultra-trails. » C'est vrai. Mais ce n'est pas la question. La question, c'est pourquoi elles en sont exclues de fait.
Les femmes sont capables de performances égales, voire supérieures, sur les longues distances. L'écart de temps entre les meilleurs hommes et les meilleures femmes sur 100 km est inférieur à 10 %. Sur 200 km, il se réduit encore.
Si les femmes sont sous-représentées, ce n'est pas à cause de leur physiologie. C'est à cause d'un environnement qui ne leur est pas adapté.
« Courir plusieurs heures et devoir faire la queue pendant de longues minutes pour changer sa protection hygiénique aux toilettes ? Pas terrible. » Le transcript ne mâche pas ses mots.
Ce n'est pas une question de confort. C'est une question de dignité. Et d'égalité des chances.
Le vent tourne-t-il vraiment ?
Il y a des signes encourageants. Les annonces de l'Ultramarin, de l'UTMB et de l'Ultra du Vercors montrent une prise de conscience. Les réseaux sociaux amplifient les témoignages. Les coureuses osent parler.
En 2018, Sophie Power était une pionnière solitaire. En 2025, des dizaines de femmes partagent leurs expériences. Des groupes Facebook, des comptes Instagram, des podcasts dédiés aux « traileuses » émergent.
Le sujet est devenu un enjeu d'égalité et d'inclusion dans le sport. Les organisations ne peuvent plus l'ignorer.
Mais attention à l'effet d'annonce. Installer des protections gratuites, c'est bien. Mais il faut aussi former le personnel, sensibiliser les bénévoles, adapter les bases de vie pour qu'elles soient réellement accueillantes.
Et surtout, il faut changer les mentalités. Le regard des autres. La culture du « no pain no glory » qui méprise les besoins spécifiques des femmes.
Sources
- UTMB, données 2025 sur la participation féminine (45 % sur formats courts, 15 % sur 174 km)
- Ultra du Vercors, politique de remboursement et report pour grossesse
- Ultramarin, annonce des mesures d'adaptation (protections gratuites, toilettes non mixtes, vestiaires séparés, report grossesse)
- Photo de Sophie Power allaitant son bébé pendant l'UTMB 2018 (devenue virale)
- Témoignage d'un représentant de l'Ultramarin (transcript vidéo)
- Analyse et vérification web (web_verified_facts dans l'analyse)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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