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PolitiqueÉpisode 17/2

Sénat : la chasse aux donateurs des médias libres, le silence pour les milliardaires

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-19
Illustration: Sénat : la chasse aux donateurs des médias libres, le silence pour les milliardaires
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Un mail, une menace, une ligne rouge

7 avril 2026. Laurent Lafond, sénateur centriste, envoie un mail. Destinataire : Off Investigation. Objet : la liste des donateurs ayant versé plus de 3 000 euros au cours des deux dernières années. Refuser, c'est risquer deux ans de prison et 7 500 euros d'amende. La menace est nette.

Off Investigation a répondu. Non. Ce n'est pas un caprice.

Depuis 2021, le média d'investigation a reçu les dons de 37 354 citoyens. Montant total : 18 558 euros. Don moyen : 27 euros. Un seul donateur a dépassé le seuil fatidique : 3 030 euros exactement. Après défiscalisation à 66 %, ce don lui a coûté environ 1 000 euros. Un geste pour financer un documentaire indépendant.

« On ne donnera pas vos noms », a tranché Off Investigation. Principe simple : « Financer un média donne une petite idée de vos opinions politiques. » Le média refuse de devenir une balance. Et pourtant, le Sénat insiste.

La pression monte. Le mail de Lafond exige « la communication des noms, prénoms et adresses des donateurs ». Une demande qui tombe exactement douze mois avant la présidentielle. Hasard ? Certainement pas.

Les chiffres parlent. 37 354 donateurs, un total ridiculement bas comparé aux budgets des grands médias. Mais ce n'est pas l'argent qui intéresse le Sénat. C'est le contrôle. Savoir qui soutient des médias qui enquêtent sur les pouvoirs politiques et économiques.

La menace est réelle. Le code électoral prévoit des peines de prison pour non‑communication de dons. Off Investigation le sait. Le média tient bon : « Même si le Sénat nous menace de 2 ans de prison, on donnera pas vos noms. » Voilà. Une ligne rouge.


Zones grises : le Sénat regarde au mauvais endroit

Depuis plusieurs semaines, la mission d'information sénatoriale sur les « zones grises de l'information » auditionne les médias numériques. Mediapart, Disclose et Off Investigation sont passés sur le gril le 7 avril. Qui est absent ? CNews, Le Monde, Le Figaro, France Info, le JDD.

Pour le Sénat, les zones grises, ce sont les petits médias indépendants. Pas les chaînes qui comparent un maire noir à un singe. Pas les journaux contrôlés par des milliardaires qui influencent l'opinion pour favoriser leurs affaires.

Off Investigation a posé la question directement à Laurent Lafond lors de l'audition. « Est-ce que vous avez invité par exemple CNews dans ces auditions ? » Réponse : « Pas spécialement. » Le journaliste insiste : « Cette chaîne vient de comparer un maire élu parce qu'il est noir à un singe ou un chef de tribu. Je me disais que ça peut-être partie du sujet d'intérêt général. » Lafond reste évasif.

C'est là que ça coince. Le Sénat prétend vouloir réguler les zones grises. Mais il ignore délibérément les vrais problèmes : la concentration des médias, l'impunité des discours racistes, l'instrumentalisation de l'information par les actionnaires. À la place, il traque les petits donateurs de médias qui enquêtent sur les pouvoirs.

37 354 citoyens donnent 27 euros en moyenne pour soutenir l'investigation indépendante. Une goutte d'eau. En face, Vincent Bolloré dépense des centaines de millions pour faire de CNews un outil de guerre culturelle. Bolloré n'est pas convoqué. Pas même pour s'expliquer sur les contenus racistes quotidiens de sa chaîne.

Le Sénat regarde au mauvais endroit. Tout le monde le sait.


2022 : la comédie de la concentration des médias

Laurent Lafond n'en est pas à son premier coup. En 2022, il présidait la commission d'enquête sénatoriale sur la concentration des médias. Une commission censée faire la lumière sur l'emprise des milliardaires sur l'information.

Que s'est-il passé ? Bernard Arnault, propriétaire de LVMH et du groupe Les Échos/Le Parisien, a été auditionné. Accueilli par Lafond avec des fleurs : « Je ne peux pas citer l'ensemble des marques que vous détenez et qui incarnent la France à l'international. Peut-être juste Louis Vuitton, Dior, Tiffany, mais également le château d'Yquem, l'un des vins les plus prestigieux du monde. »

Un hommage appuyé. Pas une critique. Pas une question gênante. Arnault a baratiné les sénateurs sous serment, affirmant qu'il n'intervenait pas dans les rédactions. Vincent Bolloré a fait de même. Résultat ? Rien. Aucune mesure, aucune sanction. CNews continue de diffuser des contenus racistes. Bolloré étend sa guerre culturelle à l'édition, au cinéma, au stand‑up.

Aujourd'hui, le même Lafond traque les donateurs d'Off Investigation. Le même homme qui rendait hommage au vin d'Arnault refuse d'auditionner CNews. Le même homme qui devait enquêter sur la concentration des médias s'attaque à ceux qui la dénoncent.

« Cette commission d'enquête sénatoriale a abouti à pas grand-chose », constate Off Investigation. C'est peu dire. Elle a surtout permis aux milliardaires de blanchir leur image. Et maintenant, le Sénat utilise l'arme de la transparence contre les seuls médias qui n'ont pas de gros actionnaires.

L'enquête continue. Mais elle ne mène jamais aux vrais puissants.


Macron, Barrot et la machine à brider l'information

Le Sénat n'est pas seul dans ce jeu. Depuis plusieurs mois, l'exécutif multiplie les signaux contre les médias indépendants.

Novembre 2025 : Emmanuel Macron propose de « labelliser » les médias. Une idée pour trier le « bon grain de l'ivraie ». Même le JDD de Vincent Bolloré s'en inquiète : « Risque de contrôle de l'information. » C'est dire.

Février 2026 : le ministre des Affaires étrangères Jean‑Noël Barrot annonce vouloir « mettre au pas les réseaux sociaux ». Les plateformes comme Instagram, Twitter ou YouTube — celles-là mêmes qui permettent aux médias indépendants de diffuser leurs contenus sans censure. Barrot veut les réguler, les brider.

Et maintenant, le Sénat réclame les noms des donateurs des médias qui utilisent ces plateformes. Le timing : douze mois avant la présidentielle. Tout s'accélère.

Macron veut labelliser. Barrot veut réguler les réseaux. Lafond veut les noms des donateurs. Trois fronts, un seul objectif : museler les médias qui ne sont pas aux mains des milliardaires ou du pouvoir.

Off Investigation le dit clairement : « Depuis quelques mois, un ministre veut mettre au pas les seules plateformes qui nous permettent de diffuser nos contenus. Un président veut trier lui-même l'information. Un sénateur traque les noms de notre donateur. »

La convergence est trop nette pour être un hasard. Le pouvoir politique et une partie du Sénat — le bloc central — veulent contrôler ce que les Français voient, lisent, entendent. Ils commencent par les plus fragiles : les médias indépendants, ceux qui n'ont pas de milliardaire pour les protéger.


Les vrais donateurs : ceux qui ne sont pas traqués

Pendant que le Sénat harcèle Off Investigation, les milliardaires des médias lancent leurs propres campagnes de dons. Xavier Niel — qui contrôle Le Monde, Libération, L'Obs — appelle les citoyens à financer ses journaux. Daniel Kretinsky — propriétaire du Monde et de France-Info (via son groupe) — fait de même.

Ce sont les mêmes hommes qui ont acheté ces médias pour asseoir leur influence. Les mêmes qui utilisent l'information pour servir leurs intérêts économiques en Afrique ou leurs ambitions politiques. Et aujourd'hui, ils font la manche.

Le Sénat leur a‑t‑il demandé les noms de leurs donateurs ? Pas à notre connaissance. Xavier Niel et Daniel Kretinsky ont‑ils été auditionnés par la mission d'information ? Non. Leurs médias aussi publient pourtant leurs contenus en ligne. Mais eux, on ne les traque pas.

Pourquoi ce deux poids, deux mesures ? Parce que Niel et Kretinsky sont des acteurs puissants. Parce que leurs journaux sont des institutions. Parce que le Sénat ne veut pas se frotter à ces oligarques.

Off Investigation dénonce : « En clair, alors qu'ils sont milliardaires, ils font la manche auprès des citoyens pour continuer à asseoir leur influence. » Le Sénat laisse faire. Mieux, il les ignore.

C'est le vrai scandale. La transparence est un outil à géométrie variable. On la réclame aux petits médias qui enquêtent sur les pouvoirs. On l'épargne aux grands groupes qui servent les pouvoirs.

« Le système informationnel français est profondément malade quand 70 % des gens ne croient plus les journalistes », rappelle Off Investigation. Et ce système continue de se dégrader, avec la complicité des institutions.


Off Investigation ne pliera pas

La menace est réelle. Le Sénat peut poursuivre Off Investigation : deux ans de prison, 7 500 euros d'amende. Le média le sait. Mais il refuse de balancer ses donateurs.

« On n'est pas des balances », répète le fondateur. « Financer un média donne une petite idée de vos opinions politiques. » Le précédent serait catastrophique. Si le Sénat obtient les noms, il pourra les utiliser pour intimider, classer, contrôler.

Off Investigation ne pliera pas. Même devant la prison. À douze mois de la présidentielle, céder serait une trahison envers ses 37 354 donateurs. Et envers la liberté d'informer.

La campagne de financement de la saison 5 est en cours. Elle porte sur la censure de l'humour politique en France. Un sujet brûlant. Off Investigation promet de continuer ses enquêtes, quoi qu'il arrive.

« On lâchera rien », affirme-t-il. Et il appelle à la solidarité : « Aidez-nous. Faites un don. On est des millions, on va y arriver. »

L'affaire est désormais publique. Mediapart, Disclose et d'autres médias indépendants sont aussi dans le viseur. La pression monte. Mais la détermination aussi.

L'enquête continue. Nous suivrons cette affaire de près. Le Sénat pense peut-être intimider les médias libres. Il se trompe. Les 37 354 donateurs ne sont pas près d'oublier cette tentative de muselage.


Sources

  • Mail de Laurent Lafond à Off Investigation (avril 2026)
  • Audition d'Off Investigation, Mediapart et Disclose par la mission sénatoriale sur les zones grises de l'information (7 avril 2026)
  • Déclarations de Jean‑Noël Barrot sur la régulation des réseaux sociaux (février 2026)
  • Propos d'Emmanuel Macron sur la labellisation des médias (novembre 2025)
  • Commission d'enquête sénatoriale sur la concentration des médias (2022) – présidée par Laurent Lafond, audition de Bernard Arnault et Vincent Bolloré
  • Site officiel d'Off Investigation : données sur les dons (37 354 donateurs, 18 558 €, don moyen 27 €, un don > 3 000 € de 3 030 €)
  • Vidéo publique d'Off Investigation (transcript fourni)

📰Source :youtube.com

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