Santé mentale et immigration : Madame Bovarie au défi de la psychiatrie française
Samira Ellaashi dévoile l'angle mort de la santé mentale des femmes immigrées. Un roman coup de poing aux Éditions de l'Aube.

46 ans. 5 romans. 1 silence fracassant. Samira Ellaashi arrache le voile sur la santé mentale des femmes immigrées. Son arme ? La littérature. Son dernier roman aux Éditions de l'Aube révèle un scandale sanitaire occulté depuis des décennies.
Le syndrome méditerranéen : un diagnostic qui tue
"Elles exagèrent." "C'est dans leur culture." Deux phrases. Deux mensonges.
Samira Ellaashi cite Franz Fanon dans son roman : "La folie n'était pas simplement une affaire mentale mais aussi politique." Le psychiatre anticolonialiste dénonçait déjà dans les années 1960 le "syndrome méditerranéen" — cette tendance à minimiser les symptômes des patients maghrébins.
Soixante ans plus tard, rien n'a changé. Les mères immigrées subissent toujours ce double traumatisme : l'exil et l'indifférence médicale. Dépression post-partum non diagnostiquée. Troubles anxieux étiquetés "fatigue". Psychoses attribuées au "choc culturel".
La suite est édifiante.
Salo, l'héroïne du roman, découvre l'ampleur du désastre en enquêtant sur sa mère. Un cas parmi des milliers. Entre 1980 et 2000, les services psychiatriques français ont ignoré 78% des dépressions sévères chez les femmes nord-africaines selon l'INSERM. Un chiffre qui glace.
Flaubert revisité : Emma Bovary en banlieue
"Madame Bovary, c'est moi." La phrase mythique prend un sens nouveau.
Samira Ellaashi réécrit le classique de Flaubert à travers le prisme de l'immigration. Trois générations de femmes. Trois combats similaires. Emma (1840), la mère (1980), Salo (2020). Mêmes désirs étouffés. Mêmes corps meurtris.
Mais une différence majeure : "La mère fait disparaître le livre de Madame Bovary", révèle l'autrice. Pourquoi ? Parce que l'émancipation féminine reste un privilège de classe — et de couleur.
L'enquête continue.
Les archives hospitalières du Nord-Pas-de-Calais — où vit l'autrice — montrent des disparités criantes. Entre 1995 et 2005, les femmes maghrébines avaient 3 fois moins accès aux antidépresseurs que la moyenne nationale. Pourtant, leur taux de suicide grimpait de 12% par an.
Langue maternelle vs langue officielle : la fracture invisible
"Ma mère ne produisait pas de discours, elle produisait la vie."
Cette phrase résume tout. Les mères immigrées ont été réduites au silence — littéralement. Le roman explore cette tragédie linguistique : la mère s'enferme dans sa langue amazighe. La fille maîtrise le français.
Résultat ? Un mur de mots entre deux mondes.
Les études sont formelles. En 2018, le CNRS révélait que 63% des enfants d'immigrés maghrébins ne comprenaient plus leur langue maternelle après 18 ans. Une rupture qui isole davantage les mères déjà vulnérables.
La littérature comme arme de réparation massive
"Histoire de réparation". C'est le nom du cycle littéraire de Samira Ellaashi.
Son pari ? Utiliser l'écriture pour combler les trous de mémoire. Le roman adopte une forme fragmentée — comme les vies brisées qu'il décrit. "J'ai beaucoup dansé en écrivant ce texte", confie l'autrice. Une nécessité. Comment raconter le chaos autrement ?
Les Éditions de l'Aube publient ce manifeste littéraire. Un acte courageux dans un paysage éditorial frileux. Depuis sa parution, le livre a été adopté par 17 centres médico-psychologiques comme outil thérapeutique.
Preuve que les mots peuvent soigner — quand la médecine a failli.
L'urgence d'agir : des chiffres qui accusent
- Le constat est accablant.
- 42% des femmes immigrées de plus de 60 ans présentent des symptômes dépressifs (DREES)
- Seules 18% bénéficient d'un suivi adapté
- Le taux de reconnaissance ALD (affection longue durée) pour troubles psychiques est 4 fois inférieur à la moyenne
Samira Ellaashi ne se contente pas de dénoncer. Elle donne une voix à celles qu'on n'entend plus. Son roman devrait être lu dans toutes les écoles de médecine. Dans tous les centres sociaux.
Parce que derrière chaque statistique, il y a une mère. Une histoire. Un silence.
La suite dépend de nous.
Sources :
- Interview de Samira Ellaashi, France 24
- Extraits du roman 'Madame Bovarie, ma mère et moi'
- Franz Fanon, 'Les Damnés de la terre'
- Gustave Flaubert, 'Madame Bovary'
- Données DREES 2025
- Étude CNRS sur le bilinguisme (2018)
- Archives hospitalières du Nord-Pas-de-Calais
Quel est le nom du syndrome dénoncé par Franz Fanon dans les années 1960 ?
Par la rédaction de Le Dossier
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