Ruffin : « La corruption, c’est une corrosion de la nation »

4,5 millions d’euros. C’est la somme que Marine Le Pen a distribuée en emplois fictifs à sa famille et à ses proches — jugement de première instance. Le système a duré plus de dix ans. François Ruffin, député de la Somme et candidat à la présidentielle, ne mâche pas ses mots. Il dénonce une « fusion entre l’argent et l’État » et une « accoutumance » sociale à la corruption. Sa proposition : une loi de séparation de l’argent et de l’État.
« Un système qui a duré une décennie »
François Ruffin est invité sur un plateau télé. La cour d’appel de Paris s’apprête à statuer sur l’inéligibilité de Marine Le Pen. Laurent Wauquiez, quelques heures plus tôt, parle de « crise de la démocratie ». Ruffin contre-attaque.
« D’abord dire que le Rassemblement national est le seul parti qui fait sa primaire au tribunal », lance-t-il. Puis il détaille : « Une distribution par Marine Le Pen d’emplois fictifs comme des pains au chocolat à sa sœur, à sa belle-sœur, à son chauffeur, à son garde du corps, jusqu’au majordome de son père. » Le montant ? 4,5 millions d’euros. La durée ? Plus de dix ans.
Ruffin rappelle le jugement de première instance : pas question de « petites erreurs ». Il parle d’un « système ». Un système qui a duré une décennie.
Voilà où ça se complique. Ruffin exhume les déclarations passées de Marine Le Pen. Elle réclamait l’inéligibilité à vie pour les élus condamnés. « Je demande l’application stricte et entière de la loi via le principe de tolérance zéro. » Et encore : « Les Français en ont marre qu’il y ait des affaires. » La troisième mesure de son programme 2022 ? Supprimer toute possibilité de réduction et d’aménagement de peine.
« Donc ça veut dire qu’elle devrait même pas porter le bracelet électronique », conclut Ruffin. « Elle devrait aller directement en prison. »
6 millions d’euros par an pour les anciens présidents
Ruffin ne s’arrête pas à Marine Le Pen. Il élargit le champ. Les privilèges des anciens présidents de la République sont dans son viseur.
Aujourd’hui, un ancien président bénéficie à vie de trois collaborateurs, d’un logement, de bureaux, d’un chauffeur avec véhicule de fonction, et d’un majordome. Le coût : environ 2 millions par an par président. Deux anciens présidents sont concernés — Nicolas Sarkozy et François Hollande. Soit 4 millions d’euros par an, selon les rapports parlementaires cités par Ruffin et vérifiés par Franceinfo et Ouest-France.
« Là, vous en avez deux », dit Ruffin. « Quand on a un président qui quitte le pouvoir jeune, ça va coûter cher sur la durée. » Il vise Emmanuel Macron, qui aura 49 ans l’année prochaine. — « Ça nous fera 6 millions d’euros par an pour les anciens présidents. »
Sa proposition : supprimer ces avantages à vie. « Quand on abandonne son mandat, quand on quitte l’Élysée, on redevient un citoyen ordinaire. » Il a déposé une proposition de loi cette semaine. Il précise que la protection policière serait maintenue si une menace est avérée.
« On peut pas demander aux Français de faire des efforts », insiste-t-il. « Les salaires réels ont baissé dans notre pays. » Le « ruissellement de l’exemple » doit venir d’en haut.
« C’est devenu industriel »
Le député change de registre. Il parle des « portes tournantes » — ces passages de ministres et hauts fonctionnaires vers le privé. Le terme est poli. La réalité, selon lui, est brutale.
« En trois ans, plus de 500 ministres ou fonctionnaires sont passés dans le privé au poste de lobbyistes d’affaires publiques », affirme-t-il. — « C’est-à-dire pour vendre leur carnet d’adresses. »
Il cite Christophe Castaner, ancien ministre de l’Intérieur, parti travailler chez Chine. Il évoque des conseillers de l’ombre partis chez Total. Il parle de l’ancien conseiller de Macron à l’industrie devenu directeur France de General Electric.
« Tous les ministres se mettent à former leur cabinet conseil à la sortie des ministères pour vendre leur numéro de téléphone », dénonce-t-il.
La conséquence ? « Quand l’industrie est vendue par petit bout — Alcatel, Arcelor, Alstom —, que l’ancien conseiller de Macron à l’industrie devient le directeur France de General Electric… » — puis il enchaîne : « Pourquoi on a des data centers partout ? Pourquoi on a porte ouverte pour Amazon, Google ? Parce que les principaux régulateurs, des hauts fonctionnaires, sont tous passés à faire du lobbying du côté de ces entreprises. »
Sa conclusion est cinglante : « Nous sommes en train de construire une colonie numérique. On accepte la colonisation de l’État par des intérêts privés, par les intérêts multinationales qu’on fait confondre avec l’intérêt national. »
Une « loi de séparation de l’argent et de l’État »
Ruffin propose un remède radical. Un délai de dix ans avant qu’un ancien ministre puisse faire du lobbying. « Pendant dix ans, il a le droit d’aller travailler dans le privé, il a le droit de devenir instituteur, éducateur, mais pas de lobbying, pas d’affaires publiques. »
Il s’appuie sur le rapport de Transparency International. L’ONG alerte : « La France dégringole dans le classement de la lutte contre la corruption. » Elle parle d’une « léthargie politique ». Ruffin reprend le terme : « Je suis là pour sortir la France de sa léthargie politique face à la corruption. »
Il cite une phrase déjà prononcée ailleurs : « La corruption, c’est une corrosion de la nation. » Une formule utilisée dans un entretien à Sud Ouest et reprise par L’Humanité.
« Ce n’est pas qu’une question morale », insiste-t-il. « Ça a des conséquences sur le pays. »
« Une acceptation de la corruption »
Ruffin ressent une forme de résignation collective. « Je ressens finalement dans ce pays une acceptation de la corruption dont Marine Le Pen est l’un des symboles, dont Nicolas Sarkozy est un symbole à mon sens beaucoup plus grave. »
Il parle d’une « fusion entre l’argent et l’État ». D’une « accoutumance » du corps social. « Du côté politique, vous allez avoir aujourd’hui une grande loi du silence. Ils vont très peu s’exprimer sur ce cas parce que finalement ça va faire corps. »
Il n’épargne pas les médias : « Il y a plutôt une compréhension, de la tolérance vis-à-vis de ça. »
L’animateur le pousse. « À chaque fois qu’on défend ce que vous défendez, on vous dit c’est une goutte d’eau et c’est populiste. » Ruffin répond : « J’entends que sur les anciens présidents, ça soit symbolique. Mais l’addition du symbolique, ça fait combien ? »
Un candidat qui y croit
L’entretien bascule sur sa candidature. Ruffin est interrogé sur ses chances. « Il y a 53 % des Français qui aujourd’hui se sentent orphelins, qui savent pas pour qui se dire », répond-il. Il revendique une « vocation majoritaire ». « Je veux convaincre la majorité. Je veux me faire aimer de ma ville et maintenant de mon pays. »
Il prend ses distances avec Jean-Luc Mélenchon, qu’il a quitté. « Jamais je me suis reconnu dans l’extrême gauche. Moi, je suis de gauche, rien que de gauche, dans une tradition qui part de la Révolution française, du Front populaire, du Conseil national de la Résistance. »
L’animateur le qualifie de « faux-sauveur ». Ruffin ne se démonte pas. Il parle de « crise spirituelle » et cite Antoine de Saint-Exupéry : « S’aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. »
La suite est édifiante. Ruffin termine sur une note plus légère — le football, l’équipe de France, le panache. Mais le message est passé. La corruption n’est pas une fatalité. C’est un système. Et ce système a des noms.
L’enquête continue.
Sources :
- Transparency International — rapport sur la corruption en France
- Franceinfo — chiffres sur le coût des anciens présidents
- Ouest-France — même sujet, vérification des montants
- La Nouvelle République — campagne de François Ruffin dans l’Indre
- Sud Ouest — citation de François Ruffin : « loi de séparation de l’argent et de l’État »
- L’Humanité — citation : « La corruption est une corrosion de la nation »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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