LVMH, Bolloré, Lactalis, Decathlon : le système d'obstruction et d'intimidation des journalistes

La lettre noire de Bernard Arnault
Rachid Jazzeri Wali l'a vu de ses yeux : un document signé de la main de Bernard Arnault. « C'était un document signé de la main de Bernard Arnaud qui était envoyé au haut cadre du groupe pour leur expliquer qu'il y avait une liste de médias. » Les noms ? Mediapart, La Lettre A, Glitz, Mistral, Le Canard Enchaîné. Consigne claire : si un employé parle à ces rédactions, il « risque gros en somme le licenciement ».
Révélée par Alexandre Berto, cette lettre a gelé les sources. « Déjà que les sources étaient très frileuses à nous parler, que on marchait sur des œufs, que c'était compliqué même après des années, là il y avait carrément le grand patron qui l'avait menacé », explique le journaliste de Mediapart. Pendant un moment, ses contacts chez LVMH se sont tus. Bernard Arnault lui-même a validé cette liste noire. (Oui, vous avez bien lu : le PDG en personne.)
Les clauses de silence : 142 000 euros pour avoir parlé
Vincent Bolloré a perfectionné l'art du silence. Son groupe fait signer des clauses de non-dénigrement à tous les journalistes qui quittent l'empire. « Ils font signer une clause », résume Raphaël Garrigos, cofondateur des Jours, qui enquête depuis dix ans sur le milliardaire d'extrême droite.
À la sortie, on propose une somme d'argent — parfois 100 000 euros de plus — en échange du silence. Beaucoup acceptent, surtout quand ils se retrouvent au chômage. Jean-Baptiste Rivoire, lui, a refusé de se taire. Ancien journaliste de Canal+, il quitte le groupe en février 2021. Il signe la clause. Puis il témoigne dans un documentaire de RSF. Bolloré l'a attaqué en justice. Il perd. Il doit rembourser 142 000 euros.
« En droit, c'est des clauses qui sont totalement léonines », explique Garrigos. « On peut les faire sauter. Le problème, c'est quand on vous dit : tenez, vous avez 100 000 euros de plus si vous signez cette clause. Les gens réfléchissent. » Combien de journalistes ont signé ? Le chiffre exact n'est pas public. Mais Raphaël Garrigos suit l'affaire depuis des années — 251 épisodes sur Les Jours.
Caméras cachées à la Samaritaine : la CNIL condamne
LVMH ne s'arrête pas aux lettres noires. Rachid Jazzeri Wali et Dan Israël ont révélé l'affaire : des caméras camouflées dans des faux détecteurs de fumée à la Samaritaine, le grand magasin de luxe racheté par Bernard Arnault en 2021. « Un truc que tu achètes sur Amazon en mode faux détecteur de fumée caméra », décrit le journaliste.
Les caméras filment et enregistrent les conversations des salariés pendant des mois. C'est le chef de la sécurité — employé de DFS, propriétaire du magasin — qui a mis en place le système. Des salariés s'en rendent compte. Des vidéos sont récupérées. Mediapart publie l'enquête. La réaction de LVMH ? « Mais encore vous, c'est complètement diffamatoire, mais vous êtes fou ». Puis la CNIL s'en saisit. Devant l'autorité, le ton change : « Ah mais on savait pas, désolé, pardon, excusez-nous. » Résultat : la Samaritaine est condamnée.
Decathlon : la liste secrète des fournisseurs
Mathias Destal raconte comment Disclose a mis la main sur la liste secrète des 1 700 fournisseurs de Decathlon. L'histoire commence par un contact : un employé appelle pour un problème personnel — un manager qui parle mal, un licenciement brutal. « En discutant très vite, on comprend qu'elle est à un endroit stratégique », explique Destal.
La source finit par accepter de révéler une faille dans le système de production. « C'est un truc, c'est dans un coffre fort, il faut que personne ne le trouve », confie-t-elle. Cette liste a permis de révéler le lien entre Decathlon et le travail forcé des Ouïghours en Chine. L'enquête, menée avec Cash Investigation, a eu un retentissement international.
Lactalis : les pages noires de Bercy
Lactalis, le géant laitier d'Emmanuel Besnier, a une méthode plus discrète mais redoutable : caviarder des documents d'inspection sanitaire. Disclose a obtenu ces documents via des demandes CADA. « Ils violaient allègrement le code de l'environnement avec toutes leurs usines qui rejetaient des trucs dégueulasses dans les cours d'eau », raconte Mathias Destal. Les poissons mouraient par bancs entiers.
L'enquête a forcé l'État à mettre en place un plan de vigilance renforcé sur plusieurs usines. Inspectées, réinspectées, surinspectées. « Alors qu'ils aiment pas faire ça à l'État puisque c'est le chantage à l'emploi », précise Destal.
Patrick Drahi : le divorce fictif à plusieurs centaines de millions
Patrick Drahi a lui aussi ses méthodes. Blast, StreetPress, Reflet et un média suisse ont révélé un montage fiscal complexe : Drahi a fait semblant de divorcer pour changer de canton en Suisse et payer moins d'impôts. Sauf qu'il voulait continuer à scolariser les enfants dans la même école. Alors il a fait croire qu'il divorçait — pour que madame avec les enfants s'installe à un endroit, monsieur à un autre. Un divorce fictif ? Oui, vous avez bien lu.
Les journalistes ont obtenu des centaines de mails prouvant qu'ils mènent une vie commune. « La question c'est pas tant est-ce qu'ils vivent ensemble parce que ça les regarde, c'est qu'ils forment un foyer fiscal commun », explique Rachid Jazzeri Wali. Ces documents ont servi dans le redressement fiscal. Le montant ? Au moins des dizaines de millions d'euros, peut-être des centaines.
Canal+ et la propagande pour le président togolais
Vincent Bolloré utilise aussi ses médias à des fins politiques. Raphaël Garrigos raconte un sujet diffusé sur Canal+ : un éloge du président togolais Faure Gnassingbé, où « ça cartonnait, où la ville était super ». Problème : 70 % du sujet venait des images fournies par la communication du Togo. Un outil de propagande pur et simple.
L'ARCOM a imposé un droit de réponse sur Canal+. Une décision rare. « Un droit de réponse de l'ARCOM sur une chaîne, c'est quand même des choses assez rares », commente Garrigos.
Les victoires : Caroline Fontaine gagne aux prud'hommes
Tout n'est pas perdu. Raphaël Garrigos le rappelle : Caroline Fontaine, ancienne journaliste de Paris Match, a gagné aux prud'hommes fin 2025. Elle a été virée du temps où Paris Match appartenait à Bolloré. Elle n'a pas signé de clause de silence. Elle est allée aux prud'hommes. Ça a commencé en 2023. Elle a gagné en 2025. Le jugement ? Rendu au nom de la liberté d'expression. Le tribunal a estimé qu'elle avait le droit d'ouvrir sa bouche pour critiquer la ligne éditoriale, et a reconnu le harcèlement moral de Laurence Ferrari. « C'est important de le dire que des fois ça bouge, des fois on peut gagner contre Bolloré », conclut Garrigos.
Le système : une obstruction méthodique
Ce qui frappe dans ces témoignages, c'est la systématicité. Lettres noires. Clauses de silence. Caméras cachées. Propagande. Pressions sur les sources. Caviardage de documents. Chaque entreprise a sa spécialité : LVMH verrouille la parole de ses cadres. Bolloré achète le silence de ses ex-employés. Lactalis noircit les pages gênantes. Decathlon cache ses fournisseurs. Drahi simule un divorce.
Et quand les journalistes publient, la réponse est souvent la même : agressivité, menace, diffamation. Pourtant, les enquêtes ont des impacts. La CNIL condamne la Samaritaine. L'État renforce les inspections chez Lactalis. Le fisc suisse redresse Patrick Drahi. Caroline Fontaine gagne aux prud'hommes. « On voulait montrer que quand on écrit quelque chose, ça bouge », explique Mathias Destal. « Ça recrée un lien direct avec les lecteurs et nos donateurs. »
À suivre.
Sources : Podcast StreetPress (2026) avec Rachid Jazzeri Wali (Mediapart), Mathias Destal (Disclose) et Raphaël Garrigos (Les Jours). Enquêtes citées : Mediapart (caméras Samaritaine, lettre noire LVMH), Disclose (Decathlon, Lactalis), Les Jours (empire Bolloré), Blast/StreetPress/Reflet (Patrick Drahi), RSF (documentaire Jean-Baptiste Rivoire).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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