Comment la neutralité scientifique et les méthodes critiques révolutionnent les sciences sociales

Max Weber trahi par ses éditeurs
On a menti sur Weber. Pendant soixante ans. Ses conférences des années 1950, soigneusement expurgées par les éditeurs français, ont fabriqué un mythe : celui du savant neutre, coupé du politique. Faux.
"Max Weber militait dans son temps, rappelle Éric Fassin. Jamais il n'a exigé des universitaires qu'ils se taisent." Alors pourquoi ce travestissement ? La réponse fuse : contrôler. Museler. Rendre dociles les sciences sociales.
La neutralité axiologique, une arme ? Clairement. Elle sert à disqualifier les travaux féministes, les recherches sur les minorités. Caroline Ibos enfonce le clou : "Regardez qui brandit cette neutralité. Ceux de droite s'en drapent. Ceux de gauche s'en voient reprocher le manque." Deux poids, deux mesures.
Quand le féminisme réinvente la science
Les épistémologies féministes ont fait voler en éclats le vieux débat universalisme-relativisme. Leur credo ? Une objectivité ancrée, assumée. Et ça change tout.
"L'engagement transforme la science elle-même", martèle Fassin. La preuve ? Ces concepts qui ont émergé des luttes : harcèlement sexuel, viol conjugal, date rape. Avant, ça n'existait pas. Littéralement.
Caroline Ibos donne l'exemple frappant du date rape : "Sans ce mot, l'expérience restait innommable. Le terme a créé la réalité." Mais nommer coûte. La première enquête française sur le harcèlement sexuel s'est heurtée à un mur — celui du déni confortable.
Bourdieu mal lu
Autre idée reçue : Bourdieu défendrait la neutralité. Erreur. Ce qu'il théorise, c'est l'autonomie du champ scientifique. Nuance.
"La réflexivité bourdieusienne, ce n'est pas se taire, c'est se situer", corrige Fassin. Savoir d'où l'on parle. Mesurer les rapports de force. Une approche que les féministes avaient anticipée — mais la France a mis du temps à suivre.
Enquêter autrement
Qui détient le pouvoir dans une enquête ? Trop souvent, le chercheur seul. Les enquêtés ? Réduits à du "matériau". Caroline Ibos s'insurge : "Ils ne lisent même pas les articles qu'on écrit sur eux. Comment contester ?"
L'école de Chicago a institutionnalisé cette asymétrie. Même les autobiographies ouvrières passaient par la plume des universitaires. Les épistémologies féministes proposent une alternative radicale : partager l'autorité. Inventer une science démocratique.
La contre-offensive conservatrice
Les savoirs critiques dérangent. Partout. Études de genre, théorie critique de la race — chaque avancée déclenche une réaction violente.
En France, la croisade contre "la théorie du genre" a précédé l'absurde enquête sur l'"islamo-gauchisme". Aux États-Unis, Trump a fait de la critical race theory son épouvantail.
"Ça ne surprend pas, analyse Ibos. Dénaturaliser l'ordre du monde, c'est le cœur des sciences sociales. Certains ont trop à perdre." La bataille des idées n'a jamais été aussi concrète.
Sources
- Conférences de Max Weber
- Pierre Bourdieu, Actes de la recherche en sciences sociales
- Enquêtes sur le harcèlement sexuel en France
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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