Napoléon, le Quadrige de Berlin et le pillage qui a changé un symbole

- Napoléon ordonne le démontage du quadrige de la Porte de Brandebourg. Direction : Paris, comme trophée de guerre. Les caisses resteront entreposées, puis oubliées dans un dépôt. En 1814, les Prussiens les retrouvent… dans des décors de théâtre. De retour à Berlin, le quadrige reçoit une croix de fer et un aigle prussien. Il devient un symbole national. Mais en 1945, les combats le réduisent en cendres. Heureusement, un moulage en plâtre réalisé en 1942 survit. Il servira à couler une réplique en bronze en 1957, installée par la RDA. Plus tard, la RDA retire croix et aigle. Et ce moulage de 1942, conservé en pièces détachées, a été retrouvé en 2020. Il est aujourd'hui en cours de restauration par le Bundestag. — Que raconte vraiment cette histoire ?
Le trophée qui encombrait Paris
Décembre 1806. Les soldats de Napoléon s'activent autour de la Porte de Brandebourg. Ils démontent le quadrige, ne laissant qu’une tige, une sorte d’épine. Les caricatures de l’époque le montrent : Napoléon fait descendre le quadrige, signe qu’il est là pour piller et soumettre la Prusse.
Dominique Vivant Denon, premier directeur du Louvre, organise ce pillage. Les Allemands l’appelaient « l’œil de Napoléon ». Il suit la Grande Armée, sélectionne lui-même les collections qui, dans son vocabulaire, méritent d’être transportées à Paris. Des milliers d’œuvres d’art atterrissent ainsi au Louvre vers 1800 — venues d’Italie, des Pays-Bas, d’Espagne, d’Autriche et d’Allemagne.
Denon propose deux projets pour exposer le quadrige à Paris : une fontaine, puis un monument sur le Pont Neuf. Napoléon refuse les deux. Le quadrige reste dans des caisses, puis on l’oublie dans un dépôt. — Ironie du sort : ce trophée tant convoité finit abandonné. Un moulage d’un cheval du quadrige servira pourtant de modèle à la statue équestre d’Henri IV sur le Pont Neuf. Un lien franco-allemand méconnu.
Le retour triomphal — et la métamorphose
En 1814, les Prussiens retrouvent leur quadrige dans un endroit pour le moins inattendu : un dépôt de décors de théâtre parisien. Ils le ramènent à Berlin. Mais ils ne le remettent pas en place tel quel — ils le transforment. Ils lui ajoutent une croix de fer et un aigle prussien. Le quadrige devient alors un symbole national, celui de la victoire sur Napoléon.
Et pourtant. La statue avait été installée sur la porte dès 1793. Le bas-relief en dessous annonçait la mission pacificatrice de la divinité. La déesse regardait la ville et le château royal. Beaucoup de Berlinois croient à une erreur : en réalité, après avoir remporté la victoire, elle rentre dans la ville pour proclamer le retour de la paix. Un symbole de paix devenu étendard de revanche.
Hitler en fait son arc de triomphe avant de déclencher la Seconde Guerre mondiale. En 1942, on réalise rapidement un moulage en plâtre du quadrige. Trois ans plus tard, les combats font rage dans Berlin. Le quadrige est détruit.
Deux Allemagnes, un même symbole
Après la guerre, l’Allemagne est divisée. Mais un symbole doit trôner sur la porte de Brandebourg. En 1957, la RDA veut couronner la porte d’un nouveau quadrige. Une réplique est fondue à Berlin-Ouest à partir du moulage en plâtre de 1942. Berlin-Est se charge de monter le bronze sur la porte. Une coopération forcée, mais qui fonctionne — du moins techniquement. Les discussions sont houleuses, les compromis difficiles. Pourtant, l’espace de quelques heures, les Berlinois peuvent toucher les chevaux de bronze et la déesse de la victoire. Puis les statues retrouvent leur place, en plein milieu de la frontière entre les deux Allemagnes.
La RDA en profite pour retirer la croix de fer et l’aigle du quadrige. Le symbole change encore de visage. Pendant la guerre froide, il incarne la division de Berlin. Puis en 1989, la chute du mur en fait un symbole de réunification. (Oui, vous avez bien lu : le même quadrige, deux significations opposées.)
Les moulages retrouvés — et la question de l'original
En 2020, un trésor oublié refait surface dans les réserves du Bundestag. Le moulage en plâtre de 1942, conservé en pièces détachées, s’éveille de son long sommeil — deux caisses poussiéreuses, oubliées. Il est transporté au Parlement allemand où il va être restauré dans un espace ouvert au public. Le Bundestag estime avoir le devoir de former la conscience politique des citoyens, notamment en mettant en avant les symboles auxquels s’identifie la nation.
Marcus Lupertz, artiste allemand, vient visiter l’exposition. Son verdict ? « Ce sont de très beaux témoignages de l’histoire allemande et de l’artisanat. » Les chevaux sont magnifiques, dit-il. Ils portent en eux les cicatrices d’une histoire tourmentée.
Et maintenant ?
Que reste-t-il d’un symbole quand l’original n’est plus ? Le quadrige original a brûlé en 1945. Les moulages de 1942, aujourd’hui au Bundestag, sont en cours de restauration. Mais cette histoire ne s’arrête pas là. Les archives de la Bibliothèque nationale de France regorgent de documents sur le pillage systématique des œuvres d’art par la France napoléonienne en Europe. Beaucoup attendent encore d’être exploités.
Et ce cheval d’Henri IV sur le Pont Neuf ? C’est un cheval prussien — un lien méconnu qui court entre Paris et Berlin. Voilà. Une histoire de spoliation, de revanche et, finalement, de réconciliation.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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