Gérald Darmanin avoue : 'Notre système de protection des enfants est scandaleux'

L’aveu qui tue
Scandaleux. Le mot, il l’a dit. Devant une commission d’enquête parlementaire, Gérald Darmanin a reconnu ce que les associations et les victimes clament depuis des décennies : l’État français organise l’abandon des enfants victimes d’inceste. « Je ne suis pas très fier », a-t-il glissé en préambule. Puis il a asséné : « Je pense même qu’il est à plusieurs égards scandaleux dans la façon dont nous organisons […] la protection de l’enfance. » Pas de conditionnel, pas de circonvolutions. Une déclaration nette, enregistrée, publique.
Le ministre ne s’arrête pas là. Il qualifie le système de « défaillance grave de notre système ». Un constat d’échec signé par le garde des Sceaux en exercice. Ce n’est pas un rapport d’ONG, ni une tribune d’opposants. C’est le chef de la justice française qui admet que ses propres services ne protègent pas les plus vulnérables. Les mots résonnent encore dans l’hémicycle : « La victime n’est pas au centre du travail de la justice. Elle n’est pas au centre du travail judiciaire. Elle n’est pas au centre du procès pénal. »
Cette franchise rare vaut toutes les preuves. Darmanin aurait pu noyer le poisson dans des généralités. Il a choisi l’aveu. Pourquoi ? Parce que la commission d’enquête a mis les pieds dans le plat. Parce que les chiffres et les témoignages accumulés ne laissaient plus de place au déni. Le ministre a préféré anticiper la critique, en endossant la responsabilité politique. Une stratégie risquée — demain, on lui demandera des comptes.
La victime, grande absente
Darmanin a mis les points sur les i. « Il n’y a pas de juge des victimes. Il n’y a pas de direction des victimes au ministère de la justice. » Deux phrases qui en disent long. Dans un pays qui se targue d’être l’État de droit, l’enfant violé n’a pas de guichet unique, pas de magistrat dédié, pas de service qui le prenne en charge du début à la fin. Le système judiciaire, conçu pour juger l’auteur, oublie systématiquement la personne qui souffre.
Un détail : le ministre annonce la création d’une direction des victimes « dans quelques jours ». Il affirme que cela fait un an qu’il a « lancé ces travaux ». Mais l’aveu est cinglant : pendant des lustres, personne n’a jugé utile d’organiser l’accueil des victimes. Les violences faites aux femmes, les enfants abusés, les personnes handicapées – toutes et tous se sont heurtés à un mur administratif. Le procureur exige des auditions répétées, l’enfant de 3 ans est contraint de raconter son calvaire plusieurs fois, « ce qui était un trauma », admet Darmanin.
La vidéo des auditions ? Une mesure évidente, mais qui n’était pas généralisée auparavant. Aujourd’hui, le ministre dit avoir « équipé en vidéo l’intégralité des auditions des enfants ». Trop tard pour des milliers de victimes. Trop tard pour celles et ceux qui ont dû revivre l’horreur face à des adultes en robe noire qui ne les regardaient même pas. — Chiffre à retenir : 151 unités d’accueil pédiatrique pour enfants en danger, 400 salles Mélanie. 600 structures au total. Insuffisant quand on sait que chaque année, des dizaines de milliers d’enfants sont signalés en danger.
Darmanin le reconnaît lui-même : « On constate que les victimes les plus vulnérables sont particulièrement touchées, handicapées par ce fonctionnement. » Une litote qui cache une réalité crue : la justice française : la justice est un rouleau compresseur pour les petits.
La carte de la honte – des pédocriminels dans chaque rue
C’est peut-être l’instant le plus glaçant de l’audition. Le ministre raconte comment, en créant l’Office de protection des mineurs (Ofmin), il a demandé une cartographie du risque. « L’une des premières choses qu’a fait cet office, c’est une cartographie de la menace », explique-t-il. Et là, sur un écran géant installé à l’entrée de l’office, les enquêteurs lui montrent les points de connexion sur des sites pédopornographiques pendant une semaine.
« Je peux vous assurer que les points de connexion étaient immensément nombreux et qu’il y en avait dans chaque rue de chacune des communes sur lesquelles on zoomait. » Lisez bien cette phrase. Chaque rue. Pas seulement les grandes villes, pas seulement les banlieues. Chaque rue de France, de la plus petite commune rurale au centre de Paris, des connexions vers des réseaux de pédocriminalité. Le ministre dit avoir été « extrêmement impressionné, pour ne pas dire particulièrement honteux ». La honte devrait être collective.
Ces points de connexion, ce sont des hommes – et parfois des femmes – qui téléchargent, échangent, produisent des images d’enfants violés. Derrière l’écran, des professionnels : le ministre évoque le cas de policiers et de gendarmes qui, pour infiltrer ces réseaux, doivent « eux-mêmes passer pour des enfants et échanger des photos, des vidéos pour faire parler un pédocriminel ». Un métier d’une horreur indicible, qui montre l’ampleur du phénomène. Mais la carte ne ment pas. La pédocriminalité n’est pas une exception, c’est un système organisé, ancré dans chaque recoin du territoire.
Darmanin insiste : il ne s’agit pas de simples viols dans le cercle familial, mais d’une « organisation criminelle autour des viols, autour de la maltraitance profonde des enfants ». Il cite des réseaux asiatiques et africains, mais surtout la consommation française. « Quand j’ai dit “nous”, c’est les Français », précise-t-il. Le problème est endogène. Et l’État n’a même pas de juge des victimes pour les accueillir.
L’Ofmin, une création arrachée
Créer un office spécialisé de police judiciaire pour les mineurs – l’Ofmin – aurait dû être une évidence. Pourtant, Darmanin raconte une opposition acharnée. « Beaucoup de gens y étaient opposés, la magistrature d’ailleurs, les services de police même. Ils se demandaient pourquoi nous faisions des choses pareilles. » Les juges, les policiers, les gendarmes – censés protéger les enfants – ont freiné des quatre fers.
Le ministre détaille : à la préfecture de police, on mélangeait « le maltraitant des enfants qui piquaient des portefeuilles commandés par des réseaux étrangers avec les viols ». Une confusion coupable qui réduit l’enfant victime à un délinquant mineur. La vision de l’enfance, selon Darmanin, était « très large, peu spécialisée ». En clair : la protection des enfants n’était pas une priorité pour ceux qui auraient dû la garantir.
Aujourd’hui, l’Ofmin compte « quasiment une centaine d’enquêteurs ». C’est peu face à l’ampleur de la tâche. Le ministre le sait, mais il défend cet outil : il a permis des enquêtes sous pseudo, des infiltrations, une approche de renseignement judiciaire. Sans l’Ofmin, la carte numérique n’existerait pas. Sans l’Ofmin, les connexions dans chaque rue resteraient invisibles. Pourtant, cette structure a dû être imposée contre l’avis des corps constitués. Un scandale dans le scandale.
Des mesures tardives, encore insuffisantes
Le ministre énumère ses actions : doublement des unités d’accueil pédiatrique pour enfants en danger, création de 400 salles Mélanie, équipement vidéo de toutes les auditions, direction des victimes annoncée. Il affirme aussi avoir « doublé le nombre de salles Mélanie » – un dispositif qui permet de recueillir la parole de l’enfant dans un cadre adapté. Aujourd’hui, 151 unités d’accueil pédiatrique et 400 salles Mélanie, soit 600 structures.
Ces chiffres peuvent sembler importants. Mais ils restent très en deçà des besoins. La France compte environ 67 millions d’habitants. 600 structures, c’est moins d’une par département. Dans certains territoires ruraux, un enfant victime doit parcourir des kilomètres pour être entendu dans une salle adaptée. Et encore : ces équipements n’existaient quasiment pas avant l’arrivée de Darmanin au ministère de l’Intérieur, puis à la Justice. Le retard est colossal.
Le ministre lui-même ne se félicite pas. Il répète que le système est « défaillant » et « scandaleux ». Il semble conscient que ces mesures ne suffiront pas à réparer des décennies de négligence. Mais il promet. « J’en crée une dans quelques jours », dit-il à propos de la direction des victimes. Pourquoi pas plus tôt ? Pourquoi avoir attendu une commission d’enquête pour agir ? Les victimes, elles, n’ont pas attendu. Elles ont subi.
Les mots du ministre sonnent comme un réquisitoire contre sa propre administration. Il dénonce un système où « ce qui est au c ur de l’action judiciaire, c’est soit la manifestation de la vérité, et donc accessoirement l’écoute de la victime, mais surtout l’auteur ». Une hiérarchie des priorités qui transforme l’enfant en simple pièce à conviction. Darmanin promet de renverser la table. Mais les promesses, les enfants les ont déjà entendues.
Une question qui reste en suspens
Le ministre a parlé. Il a avoué. Il a même montré la carte de la honte. Mais une question demeure : comment un système peut-il être à ce point défaillant sans que personne n’ait été sanctionné ? Les magistrats qui ont bloqué la création de l’Ofmin, les policiers qui mélangeaient viols et vols, les procureurs qui exigeaient des auditions répétées – où sont-ils aujourd’hui ? Toujours en poste, sans doute.
Darmanin a esquissé des réformes, mais il reste garde des Sceaux. C’est lui qui porte la responsabilité politique de ce constat accablant. Le Parlement devra suivre, les budgets devront suivre. Et les victimes, elles, continueront d’attendre que la justice les regarde enfin en face.
Le Dossier consacre son dossier "FFSA : la ministre dénonce un SYSTÈME MAFIEUX après la chute de son président" à cette affaire. Les épisodes précédents ont déjà montré comment l’impunité prospère dans les hautes sphères. Ici, c’est l’aveu d’un ministre qui ébranle le ministère lui-même. Rendez-vous dans six mois pour vérifier si les promesses ont été tenues. Mais la carte, elle, ne s’effacera pas.
Sources
- Commission d'enquête parlementaire sur le traitement judiciaire de l'inceste – audition publique du ministre de la Justice, Gérald Darmanin.
- Transcription intégrale de l’extrait vidéo diffusé par la chaîne "Contrechamp politique".
- Vérifications contextuelles via les données publiques du ministère de la Justice (Ofmin, unités d’accueil pédiatrique, salles Mélanie).
Le Dossier – enquête et scandales – 19 mai 2026
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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